Depuis Un sage est sans idée, lu en 1998, j’avais lu plusieurs livres de lui : Eloge de la fadeur la même année, que je citais à propos de Houellebecq, Le détour et l’accès en 2000, Les transformations silencieuses, Traité de l’efficacité, et Dialogue sur la morale en 2011. Cette année-là, je lus également un livre d'entretiens du philosophe avec Thierry Marchaisse, Penser d'un dehors (la Chine). Il est le seul philosophe contemporain dont je connaisse le travail.

Quand je lus « Du temps » pour la première fois en 2001, ayant lu déjà trois ouvrages de lui, j’étais familière de sa méthode, qui consiste à interroger les concepts fondateurs de la philosophie grecque, et par conséquent de la philosophie occidentale, à partir d’une autre tradition. Ces concepts – l’Etre, le Temps, la Vérité… – à partir desquels s’est construit le discours philosophique n’ont pas été pensés en eux-mêmes : sont-ils un donné universel sur lequel rien ne peut être dit ? Pour ce faire, Jullien fait dialoguer la pensée grecque avec un Autre : la pensée chinoise. La Chine, dit-il, est la seule civilisation ayant développé une tradition philosophique écrite de manière totalement indépendante de la nôtre et qui de ce fait, est radicalement autre. Elle offre donc un point de vue extérieur qui permet d’examiner ce qui est trop évident pour nous et ainsi mieux cerner l'unité de notre pensée et ses a priori. En le lisant, j’eus le sentiment d’avoir entre les mains un livre essentiel, qui allait orienter ma réflexion naissante sur une question pour laquelle il confirmait mon profond intérêt.

L'écriture de ce billet reposera moins toutefois sur cette première lecture lointaine que sur celle que j'ai faite il y a trois mois tout au plus, et qui s'est accompagnée d'une prise de notes. Je les ai relues : bien que j'aie eu le sentiment d'une proximité immédiate avec ma lecture, la compréhension des notes a requis toute mon attention.  Il est difficile d'écrire sur un livre de philosophie car il demande un écrit précis reprenant les termes choisis par l'auteur et rigoureux dans la transcription de ses raisonnements, choses que refuse la mémoire même quand elle a été sollicitée récemment ; aussi vais-je utiliser mes notes pour utiliser les bons termes.  Cependant, conformément au projet du Maillage des lectures, je vais axer le billet sur ce que j'ai principalement retenu. 

Faire le détour par une autre culture impose un exercice de traduction et un renouvellement du vocabulaire. Je trouve cet aspect du travail de Jullien particulièrement passionnant. Les structures de la langue et le vocabulaire déterminent la pensée, et c’est par ce constat que le philosophe analyse le concept de « temps » tel qu’il est construit par Aristote et Saint Augustin. L’existence des temps de conjugaison nous laisse entendre de façon naturelle que le présent est un point entre le futur qui n’existe pas encore et un passé qui n’existe plus, et que les trois temps sont nettement séparés. Dans cette pensée, le présent est un état insaisissable puisqu’à peine il est, il est déjà passé. Qu’Aristote ait défini le temps comme une dérivée du mouvement entre un point A et un point B fait que nous assimilons le temps au mouvement et le mouvement au changement.  Ce n’est que dans le temps métaphysique, l’éternité, que le présent est en majesté et immuable. L’éternité est le revers de notre concept de temps : l’un ne va pas sans l’autre. Jullien remarque qu'au temps de la naissance de la philosophie et de l'abandon des mythes liés aux premiers dieux grecs, il y eut confusion entre Chronos, le temps qui passe et Kronos, le dieu qui dévore ses enfants. Le Temps est alors devenu cette divinité terrifiante, tragique, à qui nous devons notre existence et qui nous inflige la mort.

Dans la pensée chinoise, il n’existe pas de concept d'un temps abstrait, divisible en une succession d'instants ; le corollaire est qu'ils ne pensent pas non plus l'éternité. Or cela ne les empêche pas de penser l'infini, ni de mesurer précisément la durée ou d’avoir une historiographie. La pensée chinoise marche par oppositions et, comme la langue ne connaît pas de temps de conjugaison, le temps est « ce qui s’en va : passé – ce qui s’en vient : présent », un flux indivisible. Au lieu de penser le cadre du mouvement (le point A et le point B), les Chinois pensent la transition, le processus, le fonds inépuisable d'un monde régulé, renouvelé et sans fin présent. Ce n'est pas l'éternel opposé au changement, mais le constant qui se manifeste au travers du changeant. Etonnamment pour nous qui vivons dans une société prise d'agitation et obsédée semble-t-il par le mouvement, Jullien insiste sur le fait que la philosophie issue de la tradition grecque est une philosophie des essences : elle tend à tout stabiliser, le temps, le monde, la vérité, le sujet ; elle pense l'origine, les fins. L'existence - avec la question de son sens - est un point de vue métaphysique sur la vie.  La philosophie chinoise est une philosophie du processus : l'origine comme la fin se perdent dans l'indifférencié, et c'est la vie, telle qu'elle advient à nous, qui suscite son intérêt. La question est notre disponibilité au présent, notre capacité à saisir la situation telle qu'elle se présente et à la vivre.

Bien sûr cette façon de voir les choses ne nous est pas si étrangère et c'est l'intérêt remarquable de l'œuvre de Jullien que de montrer l'universalité de la pensée. Le fait que nous n'ayons pas pensé philosophiquement la transition ne signifie pas qu'elle n'a jamais été pensée ni qu'elle nous est incompréhensible. La littérature a pris en charge ces questions délaissées par la philosophie : Jullien offre à cet égard une lecture originale de Montaigne, dont le "vivre à propos" rejoint une pensée de la transition. 

Enfin, autre chose qui a particulièrement retenu mon attention, est l'insistance sur la qualité des moments.  Notre perception du temps est marquée par la pensée de son caractère abstrait : nous avons l'angoisse d'un temps qui passe vite, dont chaque instant, aussi neutre et ineffable que le précédent, file entre les doigts comme du sable ; nous sommes obsédés par sa mesure, par sa quantification. La pensée chinoise différencie des ères, des époques, des saisons, qu'elle associe à des lieux, des climats : aux portions du temps correspondent des parties de l'espace. La durée est donc diversifiée : chaque époque, chaque moment, possède des attributs propres qui lui donnent sa consistance et l'individualisent. Le moment a une qualité, qui appelle de notre part une certaine réponse, un mode de vie approprié ; qui appelle un approfondissement. C'est une réponse à creuser à notre interrogation sur l'accélération du rythme de nos vies constatée par beaucoup de personnes et que traite Hartmut Rosa dans son grand livre Accélération : quand tous les jours se ressemblent, quand rien ne les rehausse dans la mémoire, le sentiment que le temps a filé est très vif.

Je ne pourrais restituer ce grand livre de François Jullien dans ses détails sans mes notes - ni même avec mes notes. Cependant, beaucoup de ses concepts, de ses mots courants revisités (la saison, le moment, la situation...) m'accompagnent désormais ; je les utilise de préférence à d'autres et je sais pourquoi je le fais ; ils m'aident à porter un jugement sur ce que j'entends, sur ce que je vis. Jullien n'ajoute pas un énième opus sur l'histoire de la philosophie occidentale, du style étude sur la réflexion de Heidegger sur Héraclite ; il renoue avec ce qu'elle fut parfois, l'amour de la sagesse et une philosophie de vie.