Ne pas avoir lu un livre ne signifie pas en effet qu'on n'en a aucune connaissance. On peut en avoir entendu parler, avoir lu un article dessus, l'avoir feuilleté et en avoir lu quelques extraits ou la quatrième de couverture en librairie. Quand on a lu un certain nombre de livres, ces premiers aperçus peuvent suffire à se faire une idée qui gouvernera la décision de le lire effectivement, ou de le laisser de côté, ce qui arrive quand ces premiers aperçus donnent une impression de déjà-lu. J'eus une telle impression récemment en lisant un article du Figaro Littéraire consacré au roman d'Arnaud Le Guern, Adieu aux espadrilles ; plus précisément, avant même d'avoir lu l'article. La couverture du livre, une jolie fille à la plage, le titre, à la nostalgie légère, le nombre de pages réduit, pas plus de 120 et je parie que la taille des caractères n'est pas petite, la maison d'édition Le Rocher et sa ligne éditoriale connue, à laquelle répondent si parfaitement cette couverture et ce titre, le nom de l'auteur enfin, avec qui j'ai quelques fréquentations communes, autant d'indices qui clamaient le petit roman de droite.

Car le petit roman de droite est un genre en soi, arpenté sans lassitude par les épigones des hussards Roger Nimier et Antoine Blondin, pour les plus célèbres d'entre eux. Les maîtres évoqués, dont je n'ai rien lu, servaient une littérature insoumise à l'omnipotent Jean-Paul Sartre qui exigeait des œuvres politiquement engagées ; leur littérature était néanmoins marquée par l'histoire, celle brûlante de la Seconde Guerre mondiale, et qu'elle fût selon eux absurde ne changeait rien à son rôle central et formateur. Bien que les écrivains cités pussent être situés à droite, quelle que fût par ailleurs cette droite, ils n'écrivaient pas des romans de droite, mais de bons romans – en tout cas réputés tels – que n'importe quel lecteur a priori est susceptible d'aimer. Quelques décennies plus tard, alors que l'histoire ne les mobilise plus, les sous-sous-hussards, faute de talent assez grand et de caractère affirmé, en déclinent invariablement les poncifs : ainsi naît le petit roman de droite. Le personnage principal en est un homme encore jeune, mais ayant assez vécu ou du moins le croit-il, pour être revenu de ses illusions et mordu par la nostalgie. Issu de la bonne bourgeoisie, le plus souvent parisienne, il est intelligent et cultivé, parfois écrivain dilettante ; il aime en tout cas la littérature, le bon vin et les jolies femmes. Qu'il soit un alter ego de notre auteur ne sera pas pour nous étonner. Il partage sa totale lucidité sur la société contemporaine, à laquelle il n'hésite pas à dire son fait à l'aide de quelques écrivains choisis, qu'il aime aller chercher loin des références de son milieu d'origine car il est un peu anar-rebelle : des esthètes anti-libéraux, à la fois penseurs et artistes, un Guy Debord, un Pasolini par exemple.

Comme il faut bien une histoire, elle sera d'amour. Le temps d'un été sur la côte, à Deauville ou Saint-Tropez plus souvent qu'à Merlin-Plage, il tombe amoureux d'une toute jeune femme, sensuelle et mystérieuse. Avec elle il croit échapper à la médiocrité des temps. Volontiers pédagogue, il lui parle de Pasolini, lui cite Guy Debord. Elle ne connaît rien ni de l'un ni de l'autre. Elle l'écoute ; elle fait sur eux une remarque qu'il trouve pleine de sagesse : sans avoir lu, elle sait. Belle et sage : deux raisons pour qu'elle se taise. Le silence renforce son mystère ; elle parle peu mais elle jouit, douloureusement. Qui est-elle ? Quelle fatalité ombre son regard vert ? Notre jeune homme en est fou, conscient de son incapacité à la saisir. Il est déjà nostalgique,  conscient qu'il la perdra (à la fin de l'été, coquillages et crustacés).

Ce résumé n'est pas vraiment le contenu du roman d'Arnaud Le Guern, je préjuge. La morale ordinaire nous prévient contre les préjugés : un bon roman n'est pas réductible à son histoire et au résumé qu'on en peut faire. Son sujet peut être banal mais son traitement original, de par la pensée, la construction, le style. Cependant, les romans conformistes sont légion et l'article du Figaro Littéraire, bien que se voulant élogieux, confirma mon préjugé. Les extraits du roman donnés aussi : ils étaient moins bien tournés que l'article. Le journaliste – dont on sentait qu'il l'écrivait par complaisance – arrivait à faire sentir, par une légère ironie du propos, que nous étions devant une toute petite chose. Un petit roman de droite.