Il est au moins une différence flagrante entre Anna Karénine et Un heureux événement : le nombre de pages. Près de mille pour le roman de Tolstoï, 150 beaucoup moins remplies pour le second. Il ne s'agit pas de soupeser en nombre de pages la qualité d'une œuvre. Un écrivain peut avoir une écriture concise et dense qui, en peu de mots, est puissamment évocatrice: je l'avais constaté par exemple avec le roman de Pierre Mari, Résolution. Mais quand la fameuse économie de moyens est synonyme de pauvreté d'expression, le faible nombre de pages indique un manque criant de matière et que l'auteur n'a pas pris le temps d'écrire. Difficile de faire vivre des personnages, de préparer une situation, de susciter des images ou des émotions si on ne donne pas un minimum d'ampleur au texte, ce qui signifie malgré tout accumuler un certain nombre de mots et de pages. Une lecture s'inscrit dans la durée, et si celle-ci, faute de matière, est refusée par l'auteur, le lecteur ne parvient pas à s'intéresser à ce qui est écrit.* Abécassis consacre seulement trente petites pages au format livre de poche à : la situation - les personnages - leur rencontre - leur amour - l'annonce de la grossesse - la grossesse ; à peine dix, et je compte large, à l'accouchement... dans un roman dont le sujet tourne entièrement autour de la naissance d'un enfant ! Tout est survolé dans une succession discontinue de propos et de saynètes qui laissent sur place un personnage incapable d'évoluer. On retrouve malheureusement ce travers dans beaucoup de romans et de films contemporains français. Ironiquement, c'est le plus souvent sur l'internet voire à la télévision avec les séries je pense à Mad Men que des auteurs accordent encore de la durée à leur œuvre. Que l'héroïne soit enceinte de deux, cinq ou huit mois (et ce n'est pas du tout la même chose), elle n'apprend rien de son état. Qu'elle accouche dans la souffrance, regrette le temps de l'amour-passion ou critique l'occasion de consommer à outrance qu'est une naissance, tout en s'y pliant, tout est dit également, rien n'est montré, et l'on reste indifférent.

On n'est pas aidé non plus par l'héroïne-narratrice, d'une cuistrerie totale. Elle clame beaucoup lire, soutenir une thèse en philosophie, vivre "encerclée par les concepts". Pourtant elle ne réfléchit guère
; et elle a beau tutoyer le dasein, elle s'exprime par clichés... Quand elle se remémore les premiers temps de leur amour, on entend les paroles paroles susurrées par Alain Delon à l'oreille de Dalida. Tous les passages se voulant lyriques ou réflexifs ont des affectations de style : rimes internes pour les premiers, litanies de phrases construites à l'identique pour les seconds. Ironie de l'auteur vis-à-vis de son personnage ? On aurait aimé y croire. Il y a, ici et là, quelques velléités en ce sens. Et elle pouvait en effet écrire une comédie sur une femme intellectuelle mais affectivement immature, démunie face à un processus naturel qui la dépasse et lui ôte toute maîtrise sur soi ; elle pouvait écrire une satire sociale sur une femme qui, enceinte, ne prend conseil d'aucune mère de son entourage et se livre aux discours médical, médiatique, moral et commercial qu'on lui inflige de toutes parts. Mais on peine à distinguer les propos de la narratrice de ceux de l'auteur. Est-ce le manque de talent qui fait que l'intention ironique est à peine perceptible? Ou bien, puisque le roman est inspiré de son expérience personnelle (comme elle le dit dans les entretiens), Abécassis manque-t-elle de distance vis-à-vis de son personnage fac-similaire ? On lit donc la protestation infantile, risible et pas drôle d'une femme traumatisée par son épisiotomie, contre la terrible réalité que le monde nous cache : deux mois après l'accouchement, on est épuisée, on se sent seule, faire l'amour est douloureux et le ventre est flasque. On cherche en vain les analyses "subversives" promises en quatrième de couverture. L'unique pensée, religieuse plus que philosophique, que l'auteur apporte, se résume à dire que la femme, punie de vouloir égaler Dieu en créant la vie, est exilée du paradis de sa beauté et de l'amour-fou. C'est son interprétation du mythe de la Genèse (guère plus longue dans le roman que dans ce résumé). Outre la vanité absolue d'un telle pensée la femme ne crée rien, une vie se crée en elle , elle n'est même pas un tant soit peu fouillée.

Je désirais lire des récits littéraires d'accouchement, et j'étais curieuse de lire ce récit par une femme qui avait vécu dans sa chair la réalité de l'accouchement. Un heureux événement montre la limite de la valeur de l'expérience en littérature. Avoir vécu un événement ne qualifie pas pour témoigner à autrui de ce que cet événement a été, pour approfondir ou mettre en perspective son expérience. Pire (et j'ajoute cette remarque après mon propre accouchement), Abécassis va jusqu'à donner le sentiment qu'elle n'a jamais accouché, tant son expérience personnelle est perdue dans un voile de clichés censé l'habiller et la transposer. Echouant à en faire une histoire, elle ne peut même pas en témoigner !** Zola, qui a priori n'a pas eu d'expérience équivalente, parvient (ici) à nous faire comprendre l'accouchement en montrant la femme abandonner progressivement, au cours du travail et à la mesure de la souffrance éprouvée, toute pudeur : elle cesse d'être une personne pour ouvrir,
à son péril, le passage à un nouvel être. Il est vrai que Zola avait sur Abécassis l'avantage d'être écrivain. Il est vrai aussi, comme le note Abécassis mais aussi tous les livres existants sur le sujet que, dès la naissance de l'enfant, la femme devenue mère tend à oublier les détails les plus douloureux de l'accouchement, protection naturelle qui assure qu'à l'avenir elle aura envie de recommencer... ! D'où, peut-être, la rareté de témoignages à la première personne. Je rêve d'une Svetlana Alexievitch qui visiterait les maternités et cueillerait encore fraîches les paroles des accouchées pour les orchestrer*** comme elle sait si bien le faire dans un récit subjectif. En attendant, le mieux que j'ai pu lire sur le sujet en 2015 est l'ouvrage de Chantal Birman, sage-femme et auteur de Au monde...  Ce qu'accoucher veut dire.

* Me relisant, je constate que cette phrase est la reprise assez fidèle d'un conseil que m'avait donné l'écrivain François Taillandier à propos d'un manuscrit que je lui avais fait lire. Nos mots sont parfois des leçons de morale bien apprises que, sous prétexte de les donner aux autres, nous répétons pour nous-mêmes.

** Cette phrase doit tout à un article de Pierre Mari sur une autofiction de Delphine de Vigan. 

*** Là encore, l'emploi de ce verbe doit tout à Pierre Mari qui l'utilise métaphoriquement. Ce billet est particulièrement influencé : l'écriture elle-même est maillée par nos lectures.