Je suis retournée à Montherlant pour la raison essentielle que mon oncle, mort récemment, a laissé un manuscrit dont je lui avais promis de m'occuper. L'influence de l'écrivain sur l'ouvrage de mon oncle est discrète mais perceptible, aussi ai-je voulu connaître l'œuvre de Montherlant pour évaluer cette influence. J'ai emprunté son théâtre, genre auquel appartiennent ses œuvres les plus connues – La Ville dont le prince est un enfant, Port-Royal.  Ou devrais-je dire encore connues, encore un peu jouées ? Il est peu de dire que Montherlant est une des lectures les plus intempestives que l'on puisse faire de nos jours. La personnalité de l'écrivain imprègne son œuvre et deux de ses aspects répugnent à l'âme contemporaine : son amour des garçons comme on disait et qui serait requalifié de pédophilie, c'est-à-dire plus proche d'un cannibalisme sexuel que de l'amour ; son mépris aristocratique de la médiocrité qui, bien plus qu’à son époque, sature l’air ambiant, et plus largement son mépris du Français moyen. Sa pièce Fils de personne, écrite pendant la Seconde Guerre mondiale, n’est pas la plus connue ; elle peina dès le début à se faire entendre car elle attaquait ce Français moyen, le même qui constitue le public des théâtres… Montherlant le reconnaissait : pour des raisons quasi sociologiques, l’incompréhension dominait la réception de sa pièce !

Une lecture intempestive ne signifie pas qu’elle ne peut pas être enrichissante, au contraire ; et j’ai aimé Fils de personne. L’action se passe à Cannes pendant l’Occupation, entre le père, la mère et le fils. Le père et la mère avaient connu un amour bref ; il n’avait pas reconnu son fils, les avait abandonnés tous les deux. A la faveur des désordres de l’exode de juin 1940, ils se sont retrouvés et le père, charmé par son fils de douze ans, a décidé de le reconnaître, de s’occuper de son éducation et d’aider matériellement la mère (sans faire couple avec elle) ; il les a installés à Cannes où il les rejoint après sa semaine de travail à Marseille. La pièce commence deux ans plus tard : le père est déçu par son fils. Il est certes gentil, plein de bonne volonté, mais sans caractère, conformiste, ayant le goût des films et des magazines vulgaires, inattentif aux demandes de son père ou plutôt ne les comprenant pas ; les paroles de ce dernier sont pleines d’un dépit où alternent condamnation impitoyable de la personnalité du fils et brûlante déclaration d’amour avivée par l’espoir de le changer. Connaissant les mœurs de Montherlant, on ne peut s'empêcher, en lisant ce texte, d'observer que la déception paternelle était inévitable puisqu'à quatorze ans, le charme de l'enfance va s'éteindre et que le crétin s'achemine irrémédiablement vers l'état d'homme poilu et obsédé, celui qui plaît aux filles. Mais ne réduisons pas un texte littéraire à la personnalité de l'écrivain pour justifier un refus de lire, d'autant que l'on peut penser que ses goûts n'étaient pas étrangers à sa justesse d'observation. L’ambivalence qu'un père peut ressentir face à son enfant – l’amour inconditionnel pour un être qui contredit l’idéal qu’il avait formé de lui – est remarquablement écrite. Alors qu'il écrit dans les années quarante, on pourrait reconnaître, avec quelques actualisations techniques, un jeune de notre époque dans le langage de l'adolescent, sa façon de s'exprimer et de se comporter. Tout aussi remarquable est l’observation que fait Montherlant de la concurrence amoureuse des parents vis-à-vis de leur fils, tour à tour le défendant contre le pouvoir abusif de l'autre. Si la mère pousse le père à plus d'indulgence et est heureuse quand il semble qu'une réconciliation ait lieu, elle tient jalousement à garder exclusive sa relation avec le fils.

Le plus beau de la pièce est encore ailleurs, quand elle révèle sa nature tragique. Malgré cet amour exigeant, répété, clamé, des parents pour le fils, ce dernier est le fils de personne. Aucun amour ne sera inconditionnel. Le père abandonne une nouvelle fois l’adolescent qu’il juge indigne de son idéal, condamnant une bêtise qui est pourtant plus le fait d’un âge que d’une personne ; la mère l’utilise pour convaincre le père de les laisser repartir au Havre, en zone bombardée, désireuse d’y retrouver l’homme qu’elle aime, et prête, pour cela, à risquer la vie du fils. Montherlant rend compréhensible la réalité de sentiments complexes, violents et leur logique fatale. Ils aiment leur enfant : ils le sacrifient.