J'aimai les deux romans même si je me souviens plus aisément du second, peut-être en raison de sa fin légendaire : qui ne sait qu'Anna Karénine se jette sous un train ? Une autre scène me ravit : celle qui décrit le second grand personnage du roman, Lévine, sur ses terres, le jour où, las de ses travaux théoriques sur l'agriculture et de ses ordres qui ne sont pas obéis, il décide de faucher les blés avec les paysans, ignorant l'ironie avec laquelle ceux-ci considèrent cette lubie de maître. Tolstoï me faisait éprouver l'immense effort de Lévine pour soutenir la cadence des paysans, même le plus vieux ; la fatigue qui l'accable aussi vite que la chaleur montant avec le jour ; la maladresse de ses gestes et la joie ressentie, quand par intermittence il parvient à ne plus réfléchir à ses gestes et fauche alors efficacement ; le surcroît d'énergie à la fin du jour quand, rompus, ils décident de terminer un champ avant le coucher du soleil, et la satisfaction qu'ils en retirent. Sans découpage horaire d'un temps abstrait, nous ressentons la durée de la journée rythmée par le déplacement des lumières et des ombres, la force de la chaleur et le travail des paysans, comme si nous étions parmi eux (je retrouve aujourd'hui ce qu'écrit Jullien au sujet du temps). Cette même année, je fis les vendanges dans le bordelais : le oui immédiat que je répondis à ma sœur me proposant de l'accompagner, la joie que j'eus à les faire malgré l'intense fatigue, doivent beaucoup à ma lecture de cette scène d'Anna Karénine. Une amie d'alors se moqua de ce "retour à la terre de l'intellectuel". On peut certes en sourire ; j'y verrais plutôt la confirmation de ce que Proudhon, je crois, définissait comme un idéal de travail, l'alternance d'activités intellectuelles et manuelles.
Au moment de ma lecture, Lévine me fit penser à une personne de ma connaissance qui avait abandonné des études de philosophie pour devenir tailleur de pierre, changement contemporain d'un retour à la foi catholique : j'imaginai Lévine sous les traits de cette personne qui répondait bien à la description de Tolstoï. Ce fut peut-être l'unique fois où un personnage littéraire m'évoqua aussi précisément quelqu'un de mon entourage. Raison supplémentaire pour que le souvenir du roman et du personnage s'inscrive durablement en moi.


Je relus tout récemment Anna Karénine pour la raison suivante. Approchant du terme d'une première grossesse, je me demandai s'il y avait des récits d'accouchement dans la littérature. Il en existe très peu et ils datent quasiment tous de la fin du XIXème siècle : Zola est le grand écrivain de l'accouchement avec trois scènes, dans Pot-Bouille, La Terre (lu en1990, aucun souvenir de la scène) et surtout La joie de vivre ; on trouve un récit de Maupassant dans Une vie et un autre des frères Goncourt dans Germinie Lacerteux (roman lu en 1991 et totalement oublié). Un site propose ces récits, très réalistes, où les accouchements sont difficiles : lecture fascinante pour une prochaine accouchée qui aime à se faire peur, comme celle qu'on pourrait faire, se trouvant seul l'hiver dans un grand hôtel désert, en ouvrant Shining. Je me souvins également d'un passage du Journal d'Anaïs Nin où elle fait le récit d'une fausse couche (en fait un avortement) mais ne le retrouvai pas ; et enfin, d'un accouchement entraperçu par le mari affolé dans Anna Karénine. Il s'agit du couple formé par Lévine et Kitty. Impuissant à aider sa femme dans les souffrances qu'elle endure, se sentant coupable, Lévine est pris dans un tourbillon d'émotions que Tolstoï figure par une série de tâches qu'on lui demande d'accomplir et qu'il remplit sans réfléchir, sans comprendre, dans un désordre total de la raison et la perception d'un temps distordu. Quand il découvre finalement la petite chose rouge et fripée qui est son fils, Lévine est déçu de ne pas ressentir l'explosion d'un sentiment paternel, qui ne s'insinuera en lui que progressivement. Quelle sensibilité, quelle justesse, chez Tolstoï !

Bien que très réussie, cette scène d'accouchement ne répond pas le mieux à ma curiosité puisqu'elle donne le point de vue limité de l'époux. Mais si je choisis de relire cette scène-là, et pour ce faire tout le roman, c'est que Nabokov, dans ses cours sur le roman russe intitulés Littératures 2 (lus peu après, en 2002) avait attiré mon attention sur un mécanisme temporel mis en place par Tolstoï, qui m'avait échappé à la première lecture et que je voulais découvrir. Le roman suit deux couples, celui formé par Anna Karénine et le comte Vronski, uni dans une passion adultère ; et celui formé par Lévine et Kitty dont on pourrait dire que l'amour suit le cours naturel des choses... Nabokov remarquait que le temps passait beaucoup plus vite pour le premier couple que pour le second, contrairement à ce qu'une lecture superficielle laisse croire : Tolstoï passe de l'un à l'autre au fil des parties, semblant installer une simultanéité des histoires. Pourtant, si l'on est attentif, on remarque un léger glissement dans les saisons : par exemple, on quitte Anna et Vronski à la fin de l'été pour retrouver Lévine et Kitty début juin. L'évolution des amours obéit également à un rythme très différent : le premier couple se forme très vite, et enchaîne les épisodes dramatiques de son histoire (liaison adultère, grossesse difficile, aveu au mari, exil en Italie...) ; leur  passion est déjà bien consumée quand Lévine et Kitty, après un malentendu, se trouvent enfin. et passent une à une les étapes dont le récit occupe plutôt la fin du roman : aveu réciproque, préparatifs du mariage, grossesse dont, contrairement à celle d'Anna, l'accouchement nous est donc conté. L
'amour se manifeste discrètement et se développe dans la durée quand la passion est fulgurante, attirée vers sa fin. Anna n'est-elle pas dès sa première apparition marquée par le destin ? La scène de son arrivée en gare de Moscou conjoint trois points qui l'enferment aussitôt dans un triangle funeste. Le sentiment qui la domine : la culpabilité d'une mère qui se sépare pour la première fois de son fils, figuration du sacrifice qu'elle fera ultérieurement et dont elle ne se remettra pas ; un événement : la première rencontre avec Vronski ; une circonstance : le suicide d'un homme qui se jette sous les roues du train. Dès lors, tout ce qu'elle vivra ne fera que la précipiter vers la mort. Le récit du dernier jour d'Anna est admirable, nous la montrant torturée par la pointe aiguë de la faute et de la jalousie, jusqu'à la mener à l'issue qui lui paraît seule possible. Nabokov faisait remarquer, une fois de plus, que ce récit constituait le premier monologue intérieur de la littérature.

Sous le récit heurté de la passion malheureuse d'Anna et de Vronski, passion stérile – puisqu'en l'absence de divorce, tout enfant né de cette union est enfant de Karénine, le mari trompé –, l'amour profond entre Lévine et Kitty bat au rythme de la vie elle-même. Une grande énergie vitale anime d'ailleurs tous les personnages de Tolstoï, tous les milieux qu'ils fréquentent, tous les événements qu'ils vivent, que ce soit une course hippique, une agonie ou une déclaration d'amour avortée ; l'écrivain sait comme peu nous faire pénétrer leurs pensées et sentiments les plus complexes – Anna n'est pas un personnage facile à comprendre –, ce qui fait d'Anna Karénine un roman magnifique que j'ai relu avec une joie entièrement renouvelée.

NB : Aut liberi, aut blogui, pourrait-on écrire en parodiant la célèbre sentence qui veut qu'on doive choisir entre avoir des enfants et écrire des livres... Passant de l'autre côté de la barrière, le Maillage des lectures va vivre au ralenti dans les prochains mois. Abonnez-vous au flux RSS ou à la page Facebook pour être au courant des publications !