Je lus au printemps 1998 le premier roman de Marie Darrieussecq, Truismes, à un moment où je voulais découvrir la littérature française contemporaine et que j'empruntais à la bibliothèque municipale les livres qui avaient fait la une des suppléments littéraires. Truismes avait été comparé à La métamorphose de Kafka, sous prétexte que le personnage principal se métamorphosait en truie. Rapprocher ainsi un roman d'un chef d'œuvre est le moyen le plus efficace pour le rabaisser... Heureusement pour Truismes, je l'avais lu juste après Sa femme d'Emmanuèle Bernheim, dont la platitude lui servit de petit piédestal : au moins la part fantastique de l'histoire permettait d'échapper au réalisme terre à terre du précédent. Pour le reste, si j'eus un certain plaisir de lecture, je fus très agacée par le personnage féminin, victime presque consentante à force de bêtise, et terminai le roman dubitative quant à la nature de son propos et la nécessité de son écriture.

Peu après, je commençai son deuxième roman, Naissance des fantômes, livre plus ambitieux que le précédent, que je ne parvins pas à terminer. Et j'arrêtai là ma lecture de cet écrivain. Par la suite, le chapitre que Pierre Jourde lui consacra dans la parodie de manuel de littérature qu'il écrivit avec Eric Naulleau (Le Jourde & Naulleau, précis de littérature du XXIème siècle, lu en 2008) ne m'incita pas à rouvrir un livre de Darrieussecq. Jourde se moquait du Bébé, de l'abondance d'onomatopées, de mots infantiles et de descriptions scatologiques qui n'apportait rien à la littérature. Et si je n'étais pas tombée enceinte, je serais certainement restée sur ce jugement. Mais pour cette raison existentielle, j'eus envie de lire Le bébé, et jugeai par moi-même.

Concernant la langue, je ne serai pas aussi sévère que Jourde. Le langage-bébé n'est pas aussi présent qu'il l'affirme ni, et heureusement, les descriptions physiologiques. Le livre se présente comme une série de notes faites au cours de la première année de l'enfant, notes courtes car, ainsi que Darrieussecq l'écrit dans l'une d'elles, c'est le bébé qui donne le tempo, et il impose un rythme de vie discontinu à ses parents. La plupart des notes consistent en des observations du nouveau-né, des interrogations sur ce qu'il est, sur ce qu'il semble savoir de plus. Elles montrent l'étonnement des adultes vis-à-vis de l'inconnu qu'ils ont mis au monde. D'autres présentent quelques réflexions sur l'absence de personnage de bébé dans la littérature, ou attestent de lectures psychanalytiques. Le tout se lit plaisamment, mais je terminai le livre en étant restée sur ma faim. Encore une fois, lisant le livre d'un français contemporain, l'impression que le sujet avait été effleuré et que la réflexion n'avait pas été menée assez loin. Darrieussecq aurait dû attendre que le bébé soit à la crèche et passer plus de temps sur son ouvrage !

L'auteur d'une critique de ce livre s'étonnait que le bébé n'ait pas de prénom.  Il a certes quelques caractéristiques : c'est un garçon, sa mère est écrivain, une partie de sa famille est basque. Pour le reste, il est "le bébé" semblable en ses particularités à tous les autres bébés, et c'est bien ainsi que Darrieussecq l'a voulu. Il ne peut donc être un personnage, un bébé étant très peu individualisé. Réfléchissant aux titres de ses autres romans, qui parlent de fantômes, de vagues, de blanc, et au thème de Truismes, la métamorphose, je me dis que Le bébé s'inscrivait parfaitement dans le projet littéraire de Darrieussecq, mettre en forme l'informe, les premières manifestations d'une forme, le passage d'une forme à une autre. C'est très clair dans cette phrase que je notai tant elle me plut : "Son visage flottant ne s'incarne que dans les émotions." Le bébé est, tour à tour, "la colère", "la joie", "la tristesse", "l'étonnement"...  Je me la prononce souvent quand je regarde le visage de mon enfant. Le bébé est une présence en creux, qui appelle le déversement des parents, déversement d'amour, de rêves (je souhaite trouver en lui un futur lecteur...), de regrets autant que de lait.  Il est une présence qui oblige à être constamment présent, un regard auquel on ne peut se dérober tant il exprime la confiance et le pardon des maladresses. Mais sa présence renvoie à la solitude : la solitude propre à la responsabilité, quand on doit prendre des décisions sans toujours bien savoir pourquoi on les prend. Il fait éprouver le vertige de la toute-puissance puisqu'il dépend entièrement de nous, et celui de l'impuissance, à comprendre ses pleurs et à soulager ses souffrances. On progresse quand on a compris qu'aucune réponse n'était infaillible : ce qui a satisfait un jour ne satisfera pas le lendemain. Le bébé confirme ce que disait le pédiatre et psychanalyste Winnicott, cité par Darrieussecq et dont je lus pendant ma grossesse Le bébé et sa mère, que non, sa mère n'est pas la déesse mère, ni une mauvaise mère, mais "une mère ordinaire normalement dévouée", dont les maladresses peuvent se rattraper.

Depuis que je suis devenue mère, Le bébé de Darrieussecq m'incite à suivre mes propres réflexions. Peut-être certaines sont-elles la reprise inconsciente de remarques lues dans son livre. Pour les autres, le bébé renvoyant les parents à leurs préoccupations, il ne me renvoie pas aux fantômes qu'affectionne Darrieussecq, mais à la question du temps. D'un côté, il dispose de mon emploi du temps, m'empêche de rêvasser comme d'entreprendre une tâche d'envergure ; il me permet de me concentrer uniquement sur les choses qui le concernent. Quand j'ai finalement du temps, son caractère impromptu le rend indisponible : je sais seulement après coup que j'ai eu quatre heures pour moi mais sur le moment, j'ai passé chacune d'elle à attendre que le bébé ait besoin de moi. D'un autre côté, il m'aide à comprendre la seule lecture entreprise depuis le début de l'année, Du temps de Norbert Elias. Elias insiste sur la nature sociale du temps : parce que nous vivons en société, nous devons synchroniser nos activités avec celles des autres. Le bébé fait ressentir de manière aiguë qu'une expression telle que "avoir le temps de" signifie avoir réussi à synchroniser notre rythme, qu'il soit métabolique ou celui de nos activités, avec les rythmes de nos congénères. Lorsque de surcroît on est calé sur le rythme vital d'un bébé, synchroniser ce rythme-là, si peu prévisible (au moins au début), avec les contraintes horaires sociales nécessite une grande organisation, ainsi qu'une bonne dose de laisser-aller pour surmonter l'impatience, la fatigue nerveuse et physique qui en résultent. (Il faut imaginer une randonnée pendant laquelle on devrait marcher au pas irrégulier et indiscutable d'un autre.) Le bébé me fait éprouver comme personne que le temps est un processus ; que chaque jour est une répétition différente du précédent et qu'ainsi évoluent les choses. Il me fait comprendre nos angoisses fondamentales et la nécessité des rituels pour avoir prise sur les événements et ainsi se rassurer. Enfin, en lui apparaissent simultanément notre passé et notre avenir lointains puisqu'il nous amène à nous poser la question des croyances et de notre volonté de transmettre ce que nous avons nous-mêmes reçu, et appris ; il nous oblige à penser à notre mort puisque, si tout va bien, s'il ne meurt pas avant nous ou coupe les liens avec nous, il est celui qui nous enterrera et transmettra à son tour l'héritage.