Je lus mon premier Houellebecq en 1998, au moment de la publication des Particules élémentaires qui avait suscité ma curiosité : comme il y avait une longue liste d'attente pour l'emprunter en bibliothèque, j'achetai en livre de poche (j'achète rarement en première édition un roman contemporain) Extension du domaine de la lutte ; je ne lus finalement Les particules élémentaires qu'en 2002. Entretemps, toujours en 1998, j'avais lu un recueil d'Interventions pour mieux connaître l'écrivain. Je n'éprouvai pas le désir de lire les romans suivants, car j'avais constaté une grande parenté entre les deux premiers et que j'entendais dire qu'il en était de même pour les autres. Il s'agissait du portrait, existentiel plus que psychologique, d'un type, l'homme houellebecquien, un homme éduqué, athée, d'âge, physique et statut moyen, asocial et dans l'échec amoureux. J'achetai tout de même, au moment de sa publication en 2010, La carte et le territoire. Une amie nous a offert, à mon époux et moi, Soumission.

Entre 2002 et 2010 donc, aucune lecture. Cependant, à mi-chemin entre les deux romans, au printemps 2006, j'entendis l'écrivain lui-même lire ses poèmes alors qu'il était de passage à Moscou où je vivais alors. Dans le café, très couru, où se déroulait la soirée littéraire, la foule était venue pour écouter l'écrivain français, une foule majoritairement russe, ce qui m'avait causé une grande joie. J'étais loin de lui et je devais tendre l'oreille pour l'entendre car sa voix douce, peu articulée, peinait à passer le brouhaha constant de voix, de vaisselle, de tireuse à bière, qui me séparait de lui. Et pourtant, il parvenait à créer une couleur, une atmosphère. Sa poésie était peu remarquable : rimes pauvres, absence d'images, pas d'effets ni de recherche d'expressivité, pas de relief ; elle était composée des réalités les plus prosaïques : tout un poème évoquait par exemple l'intérieur d'une voiture de TGV ; elle parvenait à en tirer une certaine beauté. Le rythme lancinant transcendait la laideur et la platitude. L'art de Houellebecq me fit penser à la façon dont le philosophe François Jullien qualifie l'art chinois : l'art de la fadeur. Sa poésie me faisait sourire et me touchait particulièrement quand elle juxtaposait des mots chargés de sens, de grandeur, avec notre quotidien banal, nos individualités interchangeables. Je retrouvai cet humour que j'avais découvert et adoré dans Extension du domaine de la lutte. Je pense notamment à ce passage qui me revient souvent, où il distingue des collègues par le sport pratiqué : l'un le ski, l'autre la natation, le troisième l'équitation. "Autant de choix, autant de destins."

Plus qu'un romancier, Houellebecq est un poète de la réalité sociale. Son matériau est les signes par lesquels la société s'immisce dans nos vies, signes qu'il traite également et auxquels il confère plus de substance qu'aux personnages que nous croisons. Il nomme tout : les enseignes, les produits, et ces fusions d'enseigne et de produit que sont les célébrités, les rendant partie prenante du récit. Les images de pornographie prennent corps, jusque dans les relations amoureuses. Tout texte, qu'il soit publicitaire, informatif, commercial ou administratif, est doté d'une subjectivité. Les clignotants émis par la société deviennent les seuls interlocuteurs du récepteur en souffrance qu'est le houellebecquien. Les signes ainsi matérialisés construisent un monde à une dimension, qui enferme, qui étouffe. Je ressentis cette sensation d'étouffement lors de la lecture de Houellebecq dans le café moscovite, et le samedi où je passai du temps à lire Soumission, je me sentis sans énergie. La musique des Doors me fait le même effet : leurs chansons sont écrites sur un ton unique, reconnaissable dès la première mesure, que j'aime beaucoup ; mais en écouter plusieurs m'entraîne vers le fond. Les deux me dépriment.

Mais Houellebecq me fait également rire. En même temps qu'il construit ce monde matérialiste étouffant, il le neutralise ; et l'opération est comique. Les phrases du courrier commercial sont prises au pied de la lettre dans un discours indirect libre : Les ingénieurs d'EDF avaient travaillé d'arrache-pied pour que je puisse passer un bon Noël – faisant ainsi éclater leur stéréotype insignifiant. De ce monde bariolé de signes, qui aime tant son reflet et veut à tout prix séduire, il nous fait connaître la couleur grise, la saveur fade, la médiocrité fondamentale. Il le fait, génialement, par des critiques mesurées, des compliments dépréciatifs, une louange modalisée, autant de variations sur la litote. Dans Soumission, par exemple, évoquant les plats pour micro-ondes qui font son ordinaire, il apprécie qu'ils soient "fiables dans leur insipidité" ; la langue de bœuf sauce madère qu'il a choisie est "caoutchouteuse mais correcte". Ces plats "représentaient quand même un vrai progrès (...) aucune malveillance ne pouvait s'y lire, et l'impression de participer à une expérience collective décevante, mais égalitaire pouvait ouvrir le chemin d'une résignation partielle."

L'extension du domaine de la lutte – soit la concurrence généralisée jusque dans la vie amoureuse – lui a enlevé toute envie de se battre. Pour moi, la lecture d'Extension... – qui reste mon préféré, peut-être parce qu'il fut le premier – fut une révélation sur la société où je vivais. Je le lus la même année que les Exorcismes spirituels de Philippe Muray, et c'était la première fois que des écrivains me parlaient de la réalité qui était mienne. Jusqu'alors je n'avais quasiment pas lu d'écrivains français contemporains – je lisais des classiques, mon seul contemporain avait été Soljénitsyne. Cette lecture eut également lieu l'année où je terminai mes études, avec la perspective d'une vie inconnue, d'une vie libre, que j'avais longuement désirée mais qui, une fois sur le seuil, me pétrifiait ; je traversais des phases de résignation : j'étais prête à accueillir Houellebecq.

Une amie à qui je prêtai le roman réduisit le point de vue qu'il offrait à la dépression dont souffrait le personnage principal. Je fus indignée par cette manière de ne pas écouter et de dire en substance : prends tes médicaments et tais-toi. Il est vrai que la fatigue d'être soi qu'éprouve le houellebecquien a été identifiée comme maladie psychique (j'ai sur ce thème un livre d'Alain Ehrenberg, acheté en 2010, pas encore lu). Mais les maladies évoluent comme la société ; elles se conforment à sa mentalité dominante, à ses impossibilités, et par là offrent un point de vue remarquable sur elle. La dépression est la maladie psychique de l'individu démocratique. Et si chacun ne souffre pas de la dépression, si la société ne peut être subsumée aux maladies qu'elle provoque, la dépression éclaire une vérité valable pour tous. 

Sous notre orgueil d'être les individus les plus libres de toute contrainte traditionnelle institutionnalisée qui aient jamais vécu dans l'histoire, pointe la résignation devant l'énorme effort nécessaire pour supporter de nouvelles contraintes qui, pour être plus légères, pèsent sur nos seules épaules. Le houellebecquien cherche à supprimer cette liberté trop lourde : par le clonage qui rend le désir obsolète, et donc la liberté ; ou en envisageant la conversion à une nouvelle religion (nouvelle dans nos pays), l'islam, qui régente la vie sociale. J'écris "envisager" car, contrairement à ce qui a été dit, le narrateur ne se convertit pas. Il imagine la conversion, ses conséquences ; il joue avec l'idée : tout le dernier chapitre est écrit au conditionnel. Certes il conclut, et le roman s'achève ainsi : "Il n'aurait rien à regretter." Qu'abandonnerait-il en effet (selon son point de vue) ? La France chrétienne a déjà disparu, et il est incapable de croire ; la France contemporaine – la médiocrité qui est le matériau du livre – est détestable, engendre souffrance et solitude. Voilà qu'avec l'islam au pouvoir il est désiré, on lui offre ce qui était jusqu'alors hors d'atteinte : un haut niveau de confort matériel et conjugal. Pourquoi ne collaborerait-il pas ? "Ce monde-ci est parfait", retient-il du Coran. Le tragique évacué, sa "seconde chance" serait de faire partie de la classe dominante, avec la jouissance des droits attenants pour atteindre le bonheur relatif d'une vie arrangée et confortable.

Houellebecq n'a pas écrit un roman réaliste. Il est poète, c'est-à-dire qu'il matérialise dans les mots une émotion, un état d'âme. Il est bien d'autres états d'âme, bien sûr, aucun ne dit la vérité sur notre temps, mais chacun porte sa part de vérité. La lassitude éprouvée par la concurrence acharnée entre les individus, la nostalgie d'une société plus stable, plus simple, instituée par une religion, peut mener à l'abdication de sa liberté, au désir de se soumettre. Je lis Soumission comme une variation sur La légende du grand Inquisiteur d'Ivan Karamazov.