S'il faut en croire la presse, il existe des livres ad hoc pour l'été, auxquels elle consacre d'ailleurs ses dernières pages littéraires de l'année (juin-juillet donc). Le livre d'été est généralement un gros roman : on a du temps et l'envie de plonger dans les nombreuses pages garantes d'une histoire riche de personnages et d'intrigues prenantes ; mais le gros roman sera facile à lire parce qu'on est en vacances et qu'on n'a pas envie de faire d'efforts pour comprendre. Ce sera donc ce qu'on appelle un page turner, un polar souvent, l'équivalent pour les nourritures spirituelles du paquet de chips pour les nourritures corporelles : ça occupe machinalement la main et se dévore sans nourrir.

Le livre d'été vu par la presse révèle sa vision de la littérature. Hors l'été on n'a pas le temps de lire, dit-elle : cela signifie que la littérature (sans parler des livres qui n'en relèvent pas comme les sciences humaines par exemple) n'est pas prioritaire dans nos vies ; elle arrivera en fin de liste des choses auxquelles on consacrera de ce temps qui est notre seul bien. En contradiction, le livre d'été qui ne demande pas trop d'effort suggère que le reste de l'année, le même lecteur n'aurait que des lectures où il s'impliquerait, exigeant concentration, réflexion, voire méditation, et donc qu'il y consacrerait du temps ! En fait, le lecteur selon l'image renvoyée par les médias lit toute l'année et rapidement des essais, politiques ou sociologiques, qu'on imagine courts, un peu d'histoire peut-être, avec une préférence pour le XXème siècle, de la littérature dite exigeante, dont quelques romans primés à l'automne, et vers Noël feuilletterait un beau livre, en rapport avec une exposition visitée à la même saison. L'été, épuisé par tant de lectures, il met son esprit en jachère, et lit le tout-venant de la littérature facile, du roman policier, de la science-fiction, de la BD qui ne lui "prennent pas la tête", ou encore "les nouvelles de l'été" rédigées pour les journaux par des auteurs à la mode. En version haut de gamme, il achète un volume des collections d'œuvres classiques rééditées par les mêmes journaux, un été Sénèque, l'autre été Proust (s'il est snob, il prétendra les relire). Le portrait s'affine : plus que d'un lecteur, il s'agit d'un consommateur de nouveautés. 

Je me suis demandé si j'avais des lectures propres à la période des vacances d'été. Si je prends l'exemple de cette année, particulière en cela que mes longues vacances ne m'ôtent pas la principale contrainte de ma vie actuelle, m'occuper d'un bébé, j'ai emporté deux livres achetés récemment, l'essai du philosophe Olivier Rey Une question de taille (lu) et celui de Jaime Semprun Défense et illustration de la novlangue française (en cours de lecture). Ces livres ne sont pas difficiles à lire, ni très longs, mais leurs auteurs étant fort impliqués dans leur réflexion sur des sujets graves, ils impliquent forcément le lecteur. Ils ne sont pas du tout estampillés livres d'été ! Contrairement à ce que disent les médias, les vacances d'été avec leurs plages de temps plus longues m'ont longtemps permis de me consacrer à une lecture de longue haleine, demandant de la concentration. J'ai le souvenir d'avoir enfin eu le courage d'ouvrir Le monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer un jour de l'été 1999 quand j'étais reposée, et pouvais lire trois heures d'affilée sans être requise par une chose à faire. J'avais acheté le livre quelques mois plus tôt, mais restais incapable de le commencer. Après certaines journées de travail, plus abrutissantes nerveusement que satisfaisantes intellectuellement, il est impossible de retrouver la concentration nécessaire à ce genre de lecture. A ce moment-là, et non pendant les vacances, un roman facile à lire et divertissant peut être bienvenu...  Il me semble que le goût des lectures faciles a partie liée avec la nature de son travail. Si toute la journée on s'est concentré sur des fichiers excel, des affaires ne nous concernant pas directement (sinon qu'elles justifient notre présence au bureau et le salaire à la fin du mois), le soir l'esprit et les yeux fatigués repoussent le livre qui demanderait encore un effort de compréhension. On désire être diverti. A l'inverse, après une journée de travail physique ou de travail intelligent (au sens où la personne a bénéficié de son travail intellectuel), on dispose de réserves pour lire activement, en réfléchissant. Ma vie de mère commençant tout juste, je ne puis encore juger de ses conséquences sur mes capacités à lire des œuvres difficiles ; il est sûr que mes lectures seront plus discontinues, moins rapides, s'étendant donc sur plus de temps : ce peut être une chance de mieux lire !

Cet été, entre Rey et Semprun, s'est toutefois glissé D'après une histoire vraie de Delphine de Vigan (emprunté à la Bibliothèque pour tous de Guérande). Bénévole dans cette bibliothèque, ma mère m'avait parlé de ce livre qui avait été acquis, et m'a proposé de l'emprunter pour que je le lise. J'en avais en effet la curiosité, pensant à la critique sévère que l'écrivain Pierre Mari en avait faite : j'apprécie tellement les critiques de Mari qu'elles me donnent envie de lire même les livres qu'il n'aime pas ! Ce roman est un livre d'été, un page turner selon les dires de son auteur. Sa lecture est très facile. Il pouvait m'intéresser par son thème, la part de fiction dans tout écrit autobiographique, et d'autobiographie dans toute fiction, mais ça tourne vite en rond tant Vigan reste à la superficie des choses. Elle est peu impliquée dans son écrit : comment le serait-on soi-même ? Je le lisais le soir dans mon lit : le mystère de la lectrice n'était pas assez intriguant pour que le livre empêche les paupières de s'alourdir.... Ma mère l'avait bien aimé pour l'habileté de sa construction, dont je suis convenue avec elle, mais elle pensait également que c'était mal écrit. La question est bien là, et est pourtant rarement abordée. Il est courant d'alterner lectures sérieuses et lectures plus faciles. Mais le lecteur qui aime la littérature voudra être nourri aussi par ses lectures divertissantes ; et il sera diverti par une œuvre ayant au minimum des qualités littéraires. Je n'ai jamais compris ceux pour qui le sujet ou l'intrigue suffisait à divertir, même si le roman était mal écrit. Encore moins, peut-être, quand la matière en était pauvre. J'aime que l'écrivain ait de l'ambition pour son roman divertissant : encore une fois qu'il s'y implique, condition a minima pour que j'aille à sa rencontre.

Pensant aux "livres d'été" que j'avais pu lire et qui répondent à ce critère, le premier titre qui m'est venu à l'esprit est Metro 2033 de Dmitri Glukhovsky. 

A suivre...

* Phrase influencée par ma lecture de l'essai d'Olivier Rey évoqué plus loin, qui s'appuie sur l'œuvre d'Ivan Illich et discute la scolarisation de la société.