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Sur la Russie :

Dissidences partout (sur deux livres de Cécile Vaissié et d'Alexandre Zinoviev)
Jacques et son double (sur un livre de Jacques Rossi)
L'échec d'un populisme sans peuple
L'Occident sous le signe de l'étoile rouge
Une Russie en recherche
Soljénitsyne, le cheminement d'un prophète
Soljénitsyne et les médias, entretien donné après la mort de l'écrivain

Autres thèmes :

Dialogue avec les morts (sur un livre d'Alain Finkielkraut)
Tous des bourges ? (sur un livre de Jacques Ellul)
Au miroir de la Chine (sur un livre de François Jullien)
Portrait d'Orwell en intellectuel
Le piège de cristal (sur un livre de Michel Wieviorka) 
Un lyrisme dissonnant (sur un livre de François Ricard)
La révolution petty bourgeoise (sur un livre de Christopher Lasch)



 

Dissidences partout !

Première publication : revue Immédiatement n°13, février 2000

Sur des livres de Cécile Vaissié, Pour votre liberté et pour la nôtre, le combat des dissidents de Russie, Robert Laffont, 
et d’Alexandre Zinoviev, La grande rupture, sociologie d’un monde bouleversé, L’Age d’homme.

La dissidence soviétique appartient maintenant à l’histoire, mais le livre de Cécile Vaissié, qui retrace ses combats, nous rappelle opportunément que sa méthode d’action convient toujours, aujourd’hui et maintenant, y compris dans nos pays démocratiques.

Nous fêtons à peine les dix années de la fin du monde communiste européen, et pourtant le temps de l’Union soviétique, de la guerre froide qui opposa les deux « blocs » paraît s’évanouir et ne laisser aucune trace dans notre conscience et notre présent. Ainsi en est-il a fortiori des combats de la dissidence russe et est-européenne pour la liberté. En apparence, elle a gagné. Cela signifie-t-il qu’elle n’a plus rien à nous dire, que la signification de son action est strictement limitée à la sphère soviétique ?

Le livre de Cécile Vaissié, Pour votre liberté et pour la nôtre, n’est pas seulement le bienvenu parce qu’il offre une histoire large et passionnante de la dissidence russe ; mais aussi parce qu’en la tirant de l’ombre, il permet de revaloriser l’homme et son action sous un régime totalitaire.

Les dissidents sont devenus tels – des personnes qui s’écartent du nous, qui pensent et parlent autrement) par une nécessité intérieure, découverte au terme de parcours très divers. Le mouvement de la dissidence est avant tout un mouvement d’individus qui, certes, se côtoient et se soutiennent mutuellement, mais ne sont pas organisés. Les quelques associations qui ont existé comme le Comité des droits de l’homme, le Groupe Helsinki ou la Commission d’étude de l’utilisation de la psychiatrie à des fins politiques, ne doivent pas tromper : elles sont fondées souvent sur un coup de tête par deux ou trois personnes qui veulent ainsi montrer leur droit à le faire, sans demande d’autorisation. Ces individus inflexibles payèrent souvent cher leur déviation : ils connurent dans le meilleur des cas la relégation, les camps ou l’asile psychiatrique dans le pire.

Les dissidents s’appuient sur trois principes essentiels : le respect de la légalité et la réclamation de droits inscrits dans la constitution mais en pratique non tolérés, ou encore inscrits dans cette Déclaration des droits de l’homme de 1948 à laquelle le pouvoir communiste se réfère dans ses discours ; le refus de la violence ; la volonté de transparence, en montrant publiquement son désaccord par le biais de manifestations, de pétitions, de lettres ouvertes aux dirigeants ou d’interviews données à des journalistes occidentaux. Cette transparence de l’action était nécessaire pour montrer qu’une autre voix s’élevait, qui n’émanait pas du Parti. C’est bien ce que ce dernier craignait le plus, les dissidents le démontrèrent magistralement de nombreuses fois. Le cas le plus ubuesque fut celui de ces quatre personnes qui, en mars 1981, voulurent manifester en utilisant des slogans officiels : « Tout le pouvoir aux soviets ! Vive la démocratie ! Chaque personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien » (loi soviétique de 1976), « Il ne peut ni ne doit pas y avoir de place dans notre mode de vie soviétique pour l’esprit bureaucratique, l’insensibilité et la morgue » (Résolution du Plénum du Comité Central du parti communiste du 21 octobre 1980, discours du camarade Leonid Brejnev). Cécile Vaissié nous conte la fin de l’histoire : « Non seulement la manifestation est interdite, mais – comble du sublime ! – les slogans sont déclarés antisoviétiques, antisocialistes et illégaux. »

Les dissidents mettent en évidence la fiction du discours en le prenant au pied de la lettre, ce qui force le Parti à dévoiler sa nature. Pourtant, nombre d’entre eux ne sont pas (en tout cas jusque dans le milieu des années soixante-dix) opposés au régime en tant que tel, mais au « stalinisme », qui en serait une dénaturation. Ils ne demandent que le respect de droits « inaliénables » de l’homme, comme la liberté d’expression. Leur attitude se veut éthique mais surtout pas politique, mot qui, à l’exception notable de quelques-uns comme Vladimir Boukovski, leur fait horreur. Ils perpétuent en ce sens la tradition de l’intelligentsia russe qui a toujours refusé la responsabilité politique.

Là réside la limite de leur action. Les dissidents, dans leur immense majorité, ne pensèrent pas les fondements du régime soviétique et ne purent donc les remettre en cause : ils se disaient toujours socialistes. Ils ne purent donc penser un régime alternatif autre que celui proposé par l’Occident. Aussi, quand Gorbatchev reprend leurs principaux mots d’ordre vingt ans après, transparence, anti-stalinisme, les dissidents encore présents sont-ils réduits au silence. Beaucoup se consacrent à la sphère privée, d’autres vivent en exil, d’autres enfin meurent.

Totalement étranger à ce mouvement dissident, spécialiste du marxisme-léninisme et membre du Parti, Alexandre Zinoviev dut sa disgrâce à la publication à l’étranger en 1976 de son roman Les Hauteurs béantes. Sa critique radicale de l’idéologie socialiste ne le conduit pas, cependant, à désirer la démocratie de type occidental. Loin de là. Il porte sur nos sociétés un regard acéré, repérant les similitudes qu’elles présentent avec celle qu’il a connue. Zinoviev analyse cet Occident où il a vécu exilé pendant une bonne vingtaine d’années, jusqu’au moment où exaspéré par notre monde, il est retourné vivre en Russie. Son retour de 1999 est marqué par un petit livre, La grande rupture, qui constitue l’attaque la plus implacable contre notre  « supra-civilisation », stade supérieur de la civilisation, qui réalise ses valeurs jusqu’au bout de leur logique ; jusqu’au point où elles s’annihilent.

Selon Zinoviev, nous ne sommes plus dans un monde libéral, basé sur l’individu souverain et entrepreneur, mais dans un monde pleinement capitaliste dont le centre de pouvoir est le mécanisme financier. La supra-civilisation « occidentaliste », qui succède à la défunte supra-civilisation communiste, n’est plus composée d’Etats-nations souverains. Les Etats sont intégrés en une seule entité par le biais de diverses organisations, l’Union européenne, l’OTAN, etc.,  sous la direction effective des Etats-Unis. Ils sont gouvernés par une superstructure en partie non démocratique – administration qui emploie 15 à 20% de la population active – regroupant supra-gouvernement, supra-économie, supra-idéologie et moyens d’information de masse. En position hégémonique dans le monde entier, la supra-civilisation tend à imposer son mode de fonctionnement par son idéologie. Zinoviev précise que l’idée de la « société globale », sous-tendue par le réseau de relations tissé dans le monde, est occidentale, et non universelle. C’est l’Occident qui pousse à l’unification du monde, via l’instrumentalisation des droits de l’Homme. Son discours extrêmement séduisant qui promet le confort matériel et l’efficacité technologique – l’éclatante réussite de l’Occident – ne peut que susciter l’envie des autres pays. Il impose de fait une structure sociale, une économie, un système politique et une culture de type occidental, et présente cela comme une mission « humaine », désintéressée : pour tout dire comme un progrès. Il rattache alors les pays à sa sphère d’influence, non au titre de partenaires, mais en tant que « zones de colonisation ». Il se crée alors un nouveau type de régime, celui de la « démocratie coloniale ».

De sa culture marxiste, Zinoviev a gardé le goût de l’explication scientifique des sociétés et de leur développement à travers l’histoire. C’est une mécanique générale et rigoureuse qu’il découvre. La supra-civilisation occidentiste obéirait aux mêmes règles « objectives » que la communiste. Ce qui sonne juste est la logique d’un système qu’il dévoile ; en montrant le déploiement corrélatif du capitalisme et d’une bureaucratie d’Etat, il rejoint la réflexion de Cornelius Castoriadis et de Claude Lefort. Mais il renforce notre impression déjà trop prégnante de notre impuissance, réduits que nous serions à subir la nécessité historique. Il nous annonce un XXIè siècle le plus terrible de l’humanité. A le lire, il paraît plus raisonnable de se terrer sous la couette en attendant la Faucheuse libératrice que d’entrer en résistance. Zinoviev, c’est sa faiblesse, n’accorde aucune place à l’individu, lui l’homme du système soviétique qui jamais ne fraya avec les dissidents. Certes, ces derniers sont apparus à la faveur du dégel après la mort de Staline et, certes, il fallut le coup de bluff des Américains (la « guerre des étoiles ») pour mettre à bas le régime. Ils ont pourtant contribué à déstabiliser le pouvoir, et leur action peut nous inspirer pour une nouvelle dissidence. Les mots d’ordre ne peuvent évidemment pas être les mêmes : il ne s’agit pas de réclamer de la « transparence », ni des « droits », les mots qu’utilise l’idéologie présente. Mais il reste cette bataille de la langue, cette destruction des mythes et la mise en évidence de leur décalage avec la réalité. Soljénitsyne écrivit un célèbre article sur la manière de ne pas participer au mensonge et de vivre en régime totalitaire sans perdre sa conscience – une telle éthique a d’ailleurs des implications politiques. Il s’agit d’enrayer la machine, de faire obstacle aux flux de la communication. Le circuit intégré le plus perfectionné ne résiste pas à un coup de ciseaux bien placé.

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Jacques et son double

Première publication dans la revue Immédiatement n°22, septembre 2002

Sur le livre de Jacques Rossi et Michèle Sarde, Jacques, le Français, pour mémoire du Goulag, Le Cherche-Midi éditeur.

Jacques Rossi est un des rares Français à avoir été zek, détenu du Goulag. Déjà auteur d'un Manuel de l'argot des camps devenu une référence, puis de petits récits du format de ceux de Chalamov, dans Ah qu'elle était belle cette utopie, il livre son autobiographie dans Jacques, le Français. Livrer, le terme est exagéré car même ici, Jacques Rossi garde ce goût prononcé du secret qui fit de lui un espion au service du Komintern, puis, sans qu'il le sût, au service de l'Armée rouge. Du jeune communiste au prisonnier, son parcours est celui d'un homme en quête d'une identité. Les doubles et les rôles abondent dans sa vie extraordinaire. La mère, française, belle femme élégante qui se révélera être la fille d'un artisan de Bourg en Bresse ; le père est un riche propriétaire et un homme public polonais, dont le fils est persuadé, sans preuve décisive, qu'il n'est pas le sien, et qu'il n'a jamais aimé.  Après une vie cosmopolite auprès de la mère adorée, qu'il perd à l'âge de dix ans, il découvre le communisme. Il devient vite un messager du Komintern et parcourt l'Europe en fantôme, accumulant identités, histoires, vies à recommencer dans chaque nouvelle ville traversée. Le jeune homme est condamné à vivre dans une fascinante solitude, mais il semble prendre à plaisir à la dissimulation.

Arrêté à Moscou lors des purges du Parti, il fut torturé et envoyé dans le Grand Nord. Rossi mit du temps à se déprendre du communisme mais, refusant de se considérer comme une victime, il assure avoir mérité ce châtiment puisqu'il avait travaillé à l'expansion d'un régime criminel. Dépouillé de son identité communiste, il redécouvrit ses origines françaises, via le souvenir de sa mère.  Dorénavant, il sera Jacques, le Français et zek. Il consacre la fin de sa vie à ses deux objectifs : revenir en France, et écrire sur le Goulag. Une personnalité attachante, et un destin hors du commun !


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L'échec d'un populisme sans peuple

Première publication : revue Immédiatement n° 24, noël 2003
 

Cet été 1874, plusieurs milliers d'étudiants quittèrent la ville pour "aller au peuple". Ce mouvement ne fut qu'un épisode de la longue histoire du populisme russe ; pourtant, il en est devenu l'emblême. Il est aussi symptômatique de son échec.

Ils allèrent remplir les campagnes du sud de la Russie, certains errants de village en village pour prêcher le socialisme et appeler à la révolte contre les propriétaires, d'autres se contentant de participer aux travaux des champs et de connaître concrètement la vie des paysans. Ce mouvement concentre un grand nombre d'aspects typiques du populisme.

Celui-ci est avant tout l’élan moral d’une élite – l’intelligentsia – d’origines sociales finalement diverses, formant un groupe ultra-minoritaire né dans les Universités, soudé par une morale commune et son isolement par rapport aux deux principaux pans de la société russe du XIXème siècle : l’énorme majorité des paysans d’un côté et la classe dirigeante, au service de l’Etat, de l’autre. Coupée de ses racines populaires et se refusant tout avenir dirigeant, elle s’offre en sacrifice à l’avènement d’une société idéale, égalitaire, faite pour et par le peuple. L’intelligentsia fait le vœu de vivre conformément à ses idées ; son élan moral est aussi la volonté et l’occasion de se transformer soi. Par le sacrifice qu’elle consent, celui de sa carrière, voire celui de son héritage pour certains rejetons de riches aristocrates, elle entend créer un lien entre elle et le peuple, par delà l’Etat. En cela, elle est héritière des décembristes, des nobles libéraux qui souhaitaient l’abolition du servage, c’est-à-dire de l’organisation sociale qui était la base même de leur fortune, et qui tentèrent un coup d’Etat en décembre 1825. L’intelligentsia partage donc essentiellement un esprit, l’esprit de sacrifice pour le bonheur du peuple, plus que des idées. Néanmoins, ils en partagent quelques unes.

La passion de l’égalité

Le mouvement populiste commence vers 1860, c’est-à-dire au moment de l’abolition du servage par le tsar Alexandre II.  Les paysans étaient dorénavant libres, mais ne possédaient toujours pas la terre. Dans un pays rural, la réalisation du socialisme, que l’intelligentsia découvre à travers les penseurs français (Saint-Simon, Fourier, Proudhon), ne peut que passer par une réforme agraire. La question qu’elle se pose est : comment réaliser le socialisme sans passer par le capitalisme ? L’intelligentsia étudie les structures traditionnelles de la paysannerie, notamment l’obschina (mise en commun des terres entre les villageois, égalité de tous), et entend sauver ce qu’il y a de bien en elles tout en les sortant de la hiérarchie féodale. Les paysans doivent s’auto-gérer au niveau local, et ne plus obéir au seigneur : voilà comment la liberté et l’égalité sont comprises. Pour cela, il faut que les paysans soient « éduqués » : qu’ils prennent conscience, en quelque sorte, de leur socialisme naturel, et en fassent une arme idéologique, une arme de rébellion ! C’est ici qu’intervient l’intelligentsia. Celle-ci pense que tous les problèmes seraient résolus si les paysans étaient libres de s’auto-administrer. Autant dire que la révolution agraire n’est qu’un moyen et que le but essentiel n’est pas d’améliorer la vie des paysans : c’est le salut de la société tout entière qui est entre leurs mains. Les paysans ne doivent donc pas se contenter de réformes, du style de l’abolition du servage, qui empêchent l’avènement du socialisme et sapent l’élan révolutionnaire. D’où un glissement assez rapide, de la part des populistes, dans une lutte absolue contre la monarchie et l’action terroriste, dont le point culminant fut l’attentat contre le tsar Alexandre II en 1881, c’est-à-dire contre celui qui avait enfin eu le courage d’abolir le servage, après un siècle de discussions. La détestation de l’Etat prend le pas sur l’amour du peuple.

Qu’en pensent les paysans ?

Ceux-ci ne sont pas inertes. Après la guerre de Crimée, en 1855, les révoltes sont nombreuses dans la Russie centrale : le désir de liberté est très fort, plus que celui de posséder la terre – en fait, ils ont déjà le sentiment de la posséder, puisqu’ils la cultivent, alors qu’elle appartient le plus souvent ou à la noblesse, ou à l’Etat. Les paysans ont sans doute un moindre sentiment anti-étatiste que l’intelligentsia : le pouvoir de l’Etat est plus lointain et se fait moins sentir que celui du hobereau. Ils voient avec une certaine méfiance et incompréhension arriver ces étudiants venus prêcher le socialisme – que viennent faire là ces citadins, ces lettrés, qui, quoi qu’ils en disent, représentent le pouvoir ? Autre hiatus entre les paysans et leurs « sauveurs » auto-proclamés : certains étouffent dans la structure de l’obschina et ne rêvent que d’en sortir, de travailler pour leur compte. Ce sont généralement les plus travailleurs. Conscients de cette réalité, des populistes avaient repris l’idée de Pestel, le plus fameux des décembristes : garantir les besoins de tous en mettant un pourcentage important de terres en communauté ; et en même temps permettre aux plus doués et plus travailleurs des paysans de posséder leur propre terre, ce qui faciliterait de plus l’augmentation de la production et la modernisation des techniques.

On voit ici toute la part séduisante du populisme russe : en cherchant dans sa propre tradition populaire des exemples de réponses possibles et adaptables aux questions présentes, les populistes prouvèrent que leur pays n’était pas condamné au despotisme ni à la copie conforme des pays ouest-européens. C’était faire preuve d’imagination et d’amour de la liberté, faire confiance en la capacité des peuples à pouvoir agir sur leur destin. Cette démarche est révélatrice de la préoccupation morale d’une élite qui prête véritablement attention au génie propre de son peuple et qui, en ce qui concerne ses meilleurs éléments, ‘alla au peuple’ faire sa connaissance, voir concrètement ses mœurs, sa façon de vivre, de travailler et de penser. Derrière l’image abstraite, idéalisée du peuple, apparaissaient alors des choses à faire concrètement pour ces hommes pas toujours plaisants. On ouvrit des écoles, des dispensaires, proposa des moyens d’auto-organisation. Cette partie de l’intelligentsia se veut la servitrice du peuple, et non l’accaparatrice de privilèges ; elle est soucieuse du bien commun et de justice. Elle ne représente malheureusement pas la fraction la plus importante ni, évidemment, la plus spectaculaire des populistes. Car l’autre, rapidement, fit de la révolution son étoile, et la soif de justice fit déposer des bombes dans le seul but de détruire l'Etat, source de tout mal. Quand l’espérance messianique dans le peuple anima seule le mouvement populiste, au détriment de tout programme politique, il se condamna à la destruction et à l’impuissance. Il échoua et laissa la place à des partis qui, tout en faisant du peuple le levier de l’Histoire, le méprisaient profondément pour son « immobilisme ». Le théoricien du pouvoir qu’était Lénine put alors récupérer la force idéaliste du mouvement en une synthèse originale et terrifiante avec le marxisme.

 

Pour connaître le populisme russe, lire le livre de Franco Venturi, Les intellectuels, le peuple et la révolution, Gallimard, 1972 (2 tomes). 

 
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L'Occident sous le signe de l'étoile rouge

Première publication sur feu le site de la revue Immédiatement, octobre 2004 
   


       
"Celui qui combat trop longtemps les dragons devient dragon lui-même ;  et si tu plonges trop longtemps ton regard dans l’abîme, l’abîme plongera en toi. "   Nietzsche

 

 Si elles ne sont pas fermées l’une à l’autre, des sociétés contemporaines partagent forcément des traits, qui sont pour une part induits par des facteurs objectifs tel que le progrès technique, et pour une autre part par des échanges économiques et culturels qui les influencent mutuellement. Cette influence est encore plus forte quand les deux sociétés se polarisent l’une sur l’autre comme en temps de conflit ou de Guerre froide.

 
Depuis la fin de l’Union soviétique, il est entendu que l’Amérique est la seule grande puissance et que son influence se fait sentir dans le monde entier. Chez l’ancien adversaire même, les publicités des grandes firmes occidentales ont envahi les rues et les anglicismes la langue russe. Rien de plus normal : la domination culturelle d’un pays sur un autre est le reflet de sa domination économique, politique et militaire. En 1945, le Japon et l’Allemagne de l’Ouest se sont vus imposer une constitution et un régime politique inspirés du système américain ; la culture américaine – le cinéma, le rock, le roman noir, les produits de consommation cultes, l’utilitarisme – a prédominé les autres influences dans l’imaginaire collectif.  Ce mouvement n’a pas eu lieu d’ailleurs que dans les pays politiquement vaincus : c’est toute l’Europe de l’Ouest qui, globalement, a subi ses effets, en étant à la fois éblouie et humiliée.

Une chose qui est moins évidente, c’est l’influence que peut exercer la culture d’un adversaire vaincu sur son vainqueur. Après avoir mis Athènes et avec elle les cités grecques à genoux, Rome s’est approprié la langue et la philosophie grecques, devenues signes distinctifs et indispensables de toute bonne éducation. Les penseurs romains lisaient tous le grec, le platonisme, le stoïcisme et les Evangiles véhiculés par le grec prirent possession des âmes dans tout l’Empire, et il fallut attendre saint Augustin pour qu’un philosophe romain écrivît en latin – mais avec saint Augustin, c’était déjà une autre civilisation qui commençait. De même après 1945, l’Allemagne a triomphalement imprimé, via sa philosophie, sa marque sur les consciences occidentales. La philosophie touche naturellement un public beaucoup plus restreint que la culture populaire américaine – son influence ne se fait sentir que sur l’élite. Mais si elle en est pour cela moins évidente à l’œil nu, elle n’en est pas pour autant négligeable, surtout à l’époque des années 60 et 70, au moment où les universités ont accueilli, pour la première fois de leur histoire, un nombre massif d’étudiants. Frédéric Nietzsche, Max Weber, Martin Heidegger, pour ne citer que ces trois penseurs, sont les pères fondateurs d’une pensée qui se situe plutôt à gauche et qui a donné naissance au mouvement du « politiquement correct » selon un processus analysé par Allan Bloom dans The closing of the American mind : remplacement des concepts de vérité et de morale par celui de valeur, relativisme, culte de l’individu créateur et de la spontanéité. Que ce soit la gauche occidentale qui ait récupéré des auteurs conservateurs dont la pensée n’est pas sans liens avec le régime nazi et que des penseurs anti-nazis comme Léo Strauss et Hannah Arendt inspirent aujourd’hui les néo-conservateurs, ce croisement est cocasse. Bien entendu, qui dit influence ne dit pas copie et les philosophes cités seraient sans doute étonnés de l’interprétation puis de la vulgarisation qui sont entreprises de leur œuvre – mais là n’est pas notre propos.

Aussi peut-on se poser la question : vraiment, l’URSS n’appartient-elle plus qu’au passé ? La Russie, sous sa forme soviétique, a dominé la moitié de la planète pendant plus de quarante ans, a menacé l’Europe de l’Ouest et l’Amérique auxquelles elle a, dans le même temps, assainé une formidable propagande, et tout cela s’est évanoui sans laisser aucune trace ? Elle nous a laissés intacts, vierges de toute soviétisation ?

La Russie et son double

Parler de soviétisation, c’est évoquer l’influence d’un système politique, et non un rayonnement de la culture russe en dehors de son espace traditionnel d’attraction. Si je fais la distinction, cela tient aux relations ambiguës de la Russie et de l’Union soviétique. Un même pays sous deux noms différents ? L’URSS a hérité de la Russie tsariste et la Fédération de Russie a hérité de l’URSS. Il est aisé de repérer, sous les changements de dénomination et la volonté de rupture, les continuités historiques entre ces trois époques et ce que l’homo sovieticus tient de l’homme russe. Une bureaucratie tentaculaire, une police politique particulièrement versée dans la manipulation, une trop grande sensibilité aux apparences sont quelques permanences russes qui ont connu une nouvelle fortune sous l’URSS. Pourtant, les termes « soviétique » et « russe » ne se recoupent qu’en partie, et il serait faux de les assimiler complètement. C’est comme si la Russie, patrie des doubles, des faux-semblants et des mots, s’était dédoublée et avait confié ses démons à un pays surréel appelé Union soviétique. Les démons s’en sont donnés à cœur joie sous Lénine et Staline puis lassés par leur propre jeu se sont mis à boire, et le cynisme cruel des révolutionnaires a tourné en corruption et en dépression collective sous Brejnev. La surréalité est devenue réalité glauque – celle de l’ivrogne avec sa perpétuelle gueule de bois. (Quand on a bu trop de vodka, alcool fort mais doux, le remède c’est de boire de la marinade de cornichons bien acide pour se remettre d’aplomb. Faut supporter. Si on a suivi la métaphore, il s’agit de Poutine.)

La Russie s’est présentée à nous au XXème siècle comme Union soviétique et c’est cette dernière entité avec laquelle nous avons été en conflit. Certes, l’anti-soviétisme pouvait cacher du mépris pour « ces barbares » et, à l’inverse, certaine politique de rapprochement avec l’URSS, telle celle menée par le général de Gaulle, était fondée sur la reconnaissance d’une permanence russe nécessaire à l’équilibre européen et qui ressurgirait une fois le masque idéologique tombé. Néanmoins, c’est ce masque que nous avons regardé et c’est donc son impact sur nous qu’il faut examiner, indépendamment de sa plus ou moins grande ressemblance avec la « russité ».

D’une Union à l’autre

1991 : mort de l’Union soviétique. 1992 : naissance de l’Union européenne.

Ce sont des Russes qui ont fait ce rapprochement. Sans doute sont-ils mieux placés, en tant que vaincus, pour remarquer comme un passage de relais, d’une Union à l’autre. N’est-ce qu’une coïncidence ou est-ce significatif d’une dé-teinture de la puissance agonisante sur son vainqueur? Il ne s’agirait pas d’un changement soudain mais d’un processus, qui nous fut révélé et fut accéléré par la fin d’un duel.

Les pays européens et les Etats-Unis ont bien changé entre le début et la fin du XXème siècle : le rôle de la technique et du développement économique dans cette transformation y est connu. L’influence des régimes totalitaires qui se sont dressés contre eux l’est moins. Certes, on a remarqué les congruences, l’unité du style monumental dans les années 30 aussi bien en Allemagne et en Russie soviétique qu’en Amérique, l’industrialisation à grande échelle, l’apparition en politique de la « masse » en lieu du peuple, un goût du kitsch universel – ainsi les Carmina Burana de Carl Orff, œuvre d’esthétique nazie à la différence de celle du pauvre Wagner toujours complaisamment attaqué, sont-elles fort populaires de nos jours. Quid, cependant, de l’influence directe des totalitarismes sur les démocraties occidentales, et particulièrement de celle de l’URSS, qui fait qu’en nous regardant dans le miroir, ces quinze dernières années, nous ne nous sommes pas reconnus ? Que nous avons éprouvé le besoin, pour désigner notre pensée, de parler de néo-libéralisme ? Nous voulons nous convaincre que nous sommes toujours des libéraux – et malgré tout, nous adjoignons ce « néo » tellement nous sentons que quelque chose a changé en nous que nous ne parvenons pas à nommer et que nous nous contentons, à défaut de mieux et peut-être par crainte, d’indiquer par un préfixe.

Historiquement, le libéralisme est une morale : il vise non à révéler la vérité, mais à modifier le comportement. Pensée contre le catholicisme, sa morale est anti-dogmatique. Elle prône la liberté individuelle, notamment la liberté de critiquer la tradition et l’autorité ; la liberté en matière économique n’est qu’une des applications à la vie quotidienne de cette morale. Marx est arrivé et a déplacé le problème : il a fait de l’économie le nœud de l’histoire et a appelé capitalisme le système qui s’installait dans les pays ayant adopté la morale libérale. Puis Lénine a pris le pouvoir en Russie et a entrepris de bâtir le socialisme. Comme l’ennemi était le capitalisme, il a fait du socialisme un système économique et a décrété que tout ce qui était contraire aux règles capitalistes était socialiste par définition. La confrontation des deux puissances dont l’une était censée incarner le capitalisme et l’autre le socialisme a érigé ces alternatives en vérités idéologiques (version sécularisée de la vérité dogmatique). Les Etats-Unis et derrière eux l’Europe de l’Ouest ayant vaincu, le capitalisme a vaincu. Les marxistes baissant le ton, le capitalisme a pu retrouver son ancien nom et redevenir libéralisme, mais c’était peine perdue : de morale qu’il était, il était devenu idéologie. Il était devenu néo-libéralisme.

L'avenir radieux du modernissisme

Ainsi une des premières influences que je vois de l'URSS sur les pays occidentaux est la transformation du libéralisme en idéologie. Si son contenu a subi une transformation sous l'effet conjugué de techniques nouvelles, des transformations économiques, et de la vulgarisation d'une philosophie venue d'Allemagne, sa pétrification en idéologie me paraît soviétique. Notre avenir radieux est le modernissisme. Le modernissisme promis n'est pas fondamentalement différent de la modernité - n'oublions pas que nous avons vaincu : nous détenons donc la vérité. Simplement, la modernité n'étant pas idéale, comme tout un chacun peut le constater, elle doit sans cesse être améliorée, et les efforts pour aller dans ce sens ne doivent pas être comptés car l'enjeu est de taille (nous parlons du bonheur de l'humanité et de son avenir de paix). Il s'agit donc de systématiser et d'absolutiser les recettes anti-socialistes qui nous ont réussi : dorénavant, la Réforme se dresse contre la Révolution, le Marché contre l'Etat, l'Individu-Unique contre la Société-Une. Ceci n'est pas une question de choix politique mais, encore une fois, de sens de l'Histoire. On avait cru un moment que l'Histoire allait vers le socialisme et la société sans classes ; la classe dirigeante sait maintenant que tel n'est pas le cas et, dans une très large mesure, est persuadée que l'Histoire va en fait vers le modernissisme et la société pacifiée, et que ne pas accompagner ce mouvement est nous vouer à la mort. Résumons ainsi la règle de vie de la classe dirigeante : nous autres Modernes devons nous moderniser pour nous adapter au modernissisme.

 
Le volontarisme actuel, qui ne se veut qu’accompagnement d’une évolution inéluctable, ne passe donc plus par la loi pour faire passer la vérité dans la réalité ; la loi a à faire avec la politique, avec le choix ; or nous ne sommes plus à l’ère du choix. Ce sont les règlements, et non la loi, qui permettent d’ajuster sans dommages la modernité au modernissisme – les édicter est dévolu soit à l’Union européenne, soit aux cours de justice. La multiplication de ces règlements dans tous les domaines de la vie, et singulièrement ceux que jusque-là la loi tenait pour privés et donc échappant à sa juridiction, laisse présager à l’avenir une bureaucratie encore plus puissante qu’elle ne l’est à présent.

Si l’on songe au modèle russo-soviétique, il y a de quoi s’effrayer – mais, une fois de plus, je ne prétends pas que nous reproduisons ce qui a existé ou existe encore en Russie. Je ne prédis pas la venue d’un Staline avenue de l’Europe à Bruxelles, ni la formation d’un vaste archipel du goulag à travers le continent unifié, avec harmonisation des camps de Lisbonne à Tallinn. La valeur accordée à la vie humaine diffère trop dans les deux Unions pour qu’une telle répétition soit possible. Je pointe juste une évolution inquiétante dans laquelle je remarque une certaine identité avec le système auquel nous nous sommes opposés pendant de longues années.

L’influence est aussi reçue différemment suivant les cultures nationales, plus ou moins étrangères à une autre culture. Les pays anglo-saxons sont sans doute moins touchés quoiqu’ils n’aient pas échappé à cette idéologisation de leur libéralisme. La France est peut-être plus atteinte en raison de ses points communs avec la Russie, elle qui est une nation centralisée, littéraire, folle de morale et de mode. Mais globalement l’Europe me semble sous influence.

L’idéologisation du discours de la classe dirigeante implique un décalage croissant entre ce qui est dit et la réalité. Et plus l’on s’éloigne de la réalité, plus on réaffirme l’idéologie, seul remède à ce décalage. Plus de pauvreté, plus de violence, moins de morale publique ? C’est le signe que la Réforme n’est pas allée assez loin, qu’il n’y a pas assez de Marché, que l’Individu-Unique doit encore se libérer de tabous - sous la protection des règlements et par conséquent de la police. Exaltés sont d’un même mouvement la tolérance et la solidarité entre Uniques, le désir de paix et le désir de jouissance, les droits de l’homme et de chacun. C’est l’idéologie plaisante de ce que Philippe Muray a appelé « l’empire du Bien ». Plus la société est dure, plus les dirigeants compatissent, et plus les fêtes officielles fleurissent. En Union soviétique (et cette tradition se perpétue), toutes les professions avaient leur jour de fête, toute occasion était bonne pour offrir des fleurs, et l’usage du mot « bonheur », extensif. On peut s’y faire prendre en toute bonne foi si l’on n’écoute que les mots, sans analyser les actes qui s’en parent. La « guerre préventive » dans le but de pacifier, c’est le syndrôme « la constitution soviétique de 1936 est la plus démocratique du monde ».

Les bons côtés de l’oURSS

L’influence soviétique dont je viens de parler semble entièrement négative. L’URSS étant l’ennemi, les pays occidentaux ont focalisé leur regard sur ses aspects repoussants et, du même coup, essentiellement de ceux-ci subirent l’influence. Peut-on gommer néanmoins d’un geste négligent soixante-dix ans d’histoire russe et résumer la réalité de ce pays au XXème siècle à un système nul et malveillant ?

Quelle serait donc cette influence soviétique, cette fois-ci dans sa version aimable ? Quand les communistes voulaient défendre « le bilan contrasté » du régime soviétique, ils relevaient généralement les points suivants : le rôle clé de l’URSS dans la défaite des Nazis lors de la Seconde Guerre mondiale ; la qualité et l’efficacité du système éducatif ; le rang primordial accordé à la culture et sa démocratisation, sans doute unique dans l’histoire, et l’importance des artistes dans la société soviétique. (« Et le caviar se mangeait à la louche… ! ! » ) Reprenons chacun de ces points.

Sans vouloir réécrire l'histoire, il est probable que les Alliés n'eussent pas vaincu les Nazis sans l'aide décisive des Soviétiques. Seulement, à quoi est dû le formidable effort de guerre qui, rappelons-le, a coûté la vie à près de trente millions d'hommes ? Le régime soviétique n'a pas été avare en vies pour payer la responsabilité de Staline dans la décapitation de l'armée et ses impérities ; derrière les lignes russes, les forces du NKVD étaient prêtes à fusiller tous ceux qui auraient eu l'urgence de reculer devant la boucherie qui les attendait. Des raisons idéologiques ont pu galvaniser les troupes (vaincre le fascisme impérialiste), mais si on veut à tout prix trouver une origine au sens du sacrifice dont ont fait preuve les combattants, celle-ci gît sans doute dans leur patriotisme viscéral, ce dont Staline était parfaitement conscient. (L'anecdote est célèbre : le Père commença sa première intervention radiodiffusée après l'invasion nazie par "Frères et soeurs! "à la place du déjà tradidionnel "Camarades!".)

Je ne vois pas que ce sens du sacrifice soit passé dans nos mœurs.

La qualité et l’efficacité du système éducatif soviétique sont indéniables ; elles ne furent pourtant pas une création du régime mais plutôt une démocratisation réussie de l’enseignement élitiste qui existait dans la Russie pré-révolutionnaire. Bémol cependant : la façon dont étaient enseignées l’histoire et la littérature relevait du mensonge et de la bêtise – toute analyse littéraire se faisait à travers la grille marxiste-léniniste, des œuvres et des auteurs étaient inexistants, l’histoire était réécrite en fonction de la Révolution de 1917 à laquelle tout devait aboutir – et même des disciplines plus scientifiques n’ont pas échappé à l’idéologisation : ainsi la linguistique ou la biologie.

Tout système éducatif reflète la société qui le modèle ; il est donc toujours influencé par la croyance dominante de cette société. Mais son idéologisation – quand la croyance nie la réalité et veut faire fie d’elle – est chose plus grave ; que l’enseignement français, faisant suite à l’enseignement américain, subisse actuellement une idéologisation est visible. Cela me semble une conséquence de celle subie par l’élite dirigeante que j’évoquais tout à l’heure. Par contre, en ce qui concerne la qualité de l’enseignement, là non plus je ne vois pas que nous nous en soyons inspirés ces dernières années. 

Enfin, la culture. L’enseignement démocratisé a formé des cohortes de lecteurs, de spectateurs, d’auditeurs… qui se précipitaient dans les bibliothèques, les librairies, les salles de concert, les théâtres…  Le cinéma existait, les artistes pouvaient vivre de leur art, ils disposaient de maisons de repos et de « création » au bord de la mer et des rivières, les innombrables orchestres fournissaient du travail aux musiciens, on pouvait habiter une petite ville et aller écouter Rostropovitch pour 10 kopeks…  L’art était considéré, ses serviteurs respectés.

Là encore, il faut faire la part des choses : le pouvoir russe a toujours été très attentif aux artistes et particulièrement aux écrivains. Qui dit attention du pouvoir dit censure, forcément. La tradition russe de la censure est longue aussi et n’a pas débuté avec la Révolution. Mais elle fut sans commune mesure avant et après, et il ne faut pas oublier que les bolchéviques ont saccagé des milliers d’églises et de monastères, ont expulsé des centaines d’écrivains, de philosophes et de savants, en ont tué ou emprisonné un certain nombre d’autres, ont empêché d’exercer leur art pour combien, ruiné le talent des plus faibles face aux avantages matériels qu’il proposait en échange de leur soumission à l’idéologie, promu une grande quantité de médiocres. En un mot, la culture était asservie. Certains arts s’en sont mieux accomodés que d’autres, il était plus facile d’être interprète ou acteur que compositeur, peintre ou écrivain. Mais tous devaient payer leur tribut. Si malgré tout, des œuvres dignes de ce nom ont pu voir le jour de manière officielle, surtout après la mort de Staline, c’est en dépit du régime et non grâce à lui. Les seuls écrivains de talent qui peuvent être dits « soviétiques » en partie ou non (Maïakovski, Olécha, Platonov, Zochtchenko) ont tous été élevés dans la Russie pré-révolutionnaire et n’ont pas survécu littérairement au durcissement du régime. Et qu’on lise les Mémoires de Chostakovitch pour comprendre dans quelles conditions il travaillait.

L’artiste était à la fois courtisé, bafoué, choyé, censuré. L’art considéré, voire exalté, et aussi rabaissé à la médiocrité, à la vulgarité. Il suffit d’aller faire un tour à la Nouvelle Galerie Trétiakov à Moscou où sont exposées les peintures soviétiques : on peine à trouver la trace d’un art, c’est la galerie des horreurs. Aussi n’est-ce pas sans un frisson d’effroi que nous entendons les artistes européens et singulièrement français réclamer plus de subventions d’Etat, et même un « statut d’artiste » qui leur permettrait de recevoir comme un salaire ; que nous constatons que, d’un même mouvement, l’art est déifié, incriticable, et secrètement méprisé voire tout simplement ignoré, que le discours idéologique est tout et la sensibilité reléguée aux oubliettes, que des blagues de potaches (9 installations sur 10) qui auraient enchanté Alphonse Allais et cie au début du XXème siècle sont maintenant prises au sérieux et nommées « œuvres d’art ». Je ne sais s’il faut y voir une influence proprement soviétique ; le rôle que joue l’argent chez nous change de beaucoup la situation. Mais l’expérience russe dans ce domaine devrait au moins nous faire réfléchir. Quant à la démocratisation de la culture par une politique de gratuité de son accès, son succès ne peut qu’être lié à la qualité de l’enseignement dispensé dans les écoles qui pourrait ouvrir d’abord le cœur et l’esprit des élèves à l’art, condition sans laquelle toute démocratisation par le porte-monnaie est un échec.

Le roman russe

Le système soviétique est aujourd’hui généralement rejeté, et c’est une bonne chose. Nous portons cependant, avec la Russie, les anciennes républiques de l’URSS, et les pays satellites, notre part de l’héritage, et ce de manière inconsciente. Contrairement à Rome, et même aux Etats-Unis envers l’Allemagne, nous ne nous reconnaissons pas de dette envers la culture russe. Notre fierté et notre habitude de dominer depuis quelques centaines d’années ne nous inclinent pas à reconnaître des influences extérieures récentes, et surtout pas en provenance de Russie, considérée barbare dans son essence malgré de fantastiques réalisations indéniables, d’ailleurs admirées. Certes, l’Europe s’est fait à la domination américaine, mais l’Amérique est un bâtard au moins riche et démocrate alors que la Russie est un géant extravagant et inquiétant.

Malgré un système qui l'a meurtrie, la culture russe a rayonné au XXème siècle comme jamais grâce à ce même système : de manière indirecte, dans l'émigration, des artistes comme Balanchine, Stanislavski, Stravinski, pour ne citer qu'eux, portant en eux l'âge d'argent des arts russes au début du siècle, eurent une influence décisive sur la danse, le théâtre, la musique américaines. Réfugiée en URSS dans l'art clandestin et dans la dissidence, la culture russe était en opposition avec le pouvoir soviétique et ne bénéficiait pas de son appareil de propagande, mais elle appartenait au pays qui dominait politiquement la moitié de la planète et par ricochet se trouvait au centre de toutes les attentions. L'Archipel du Goulag fut un succès mondial, les noms de Soljénitsyne et de Sakharov étaient célèbres, et les maisons d'éditions occidentales publiaient de nombreux auteurs dissidents, car c'était porteur. C'était aussi l'idée que notre destin se décidait là-bas. Que reste-t-il de cette idée aujourd'hui ?

Le contenu le plus manideste de la protestation dissidente russe, à nos yeux occidentaux, était proche de notre morale : droits de l'homme et du citoyen, Etat de droit, opposition résolue à l'usage de la violence politique, séparation stricte du public et du privé. D'où, probablement, notre sentiment que nous n'avions rien à apprendre d'elle puisqu'au contraire c'est elle qui était notre digne élève ; d'où notre oubli rapide. Le discours d'un Sakharov qui souhaitait et prévoyait une convergence entre les systèmes occidental et soviétique, (qui peut exister d'une manière autre que celle à laquelle il songeait) semble appartenir à un passé révolu et, quand on le relit aujourd'hui, il éveille en nous peu d'intérêt. Les mots qu'il utilisait sont vidés de leur sens par leur pétrification idéologique sous effet de l'affrontement avec l'URSS, et désignent des réalités qui ont changé.

Le mot "dissident" cependant est entré dans notre vocabulaire et y a gardé sa connotation historique. Il a même tedance dans certains milieux minoritaires à remplacer le mot "résistant". Il est plus facile dans nos sociétés contemporaines de faire dissidence que de résister - car on ne voit pas vraiment à qui résister. On se sent oppressé par une réalité, mais il semble difficile de mettre un nom ou un visage derrière ce qui nous oppresse - aussi la résistance devient-elle nulle, et son invocation une formule creuse bonne pour animateurs culturels, usée à l'égale de celle de "rébellion". J'en vois une preuve dans un gros dictionnaire de la "rébellion au XXème siècle", paru il y a quelques années, qui, consacrant de nombreuses pages aux avant-gardes artistiques et littéraires et aux groupes de rock underground, n'en concédait que deux à la dissidence est-européenne et russe. Je ne suis même pas certaine que l'Archipel du Goulag y fût mentionné. La rébellion générale ne signifie évidemment rien. Seule une minorité peut être dissidente - et d'une manière générale, par sa grande exigence morale, la dissidence russe ne peut toucher qu'une minorité. Cette minorité a besoin de se tourner et de prendre en conscience une leçon de cette histoire-là ; si l'abîme dont parlait Nietzsche nous attire et nous fait chuter dans ses profondeurs avec pour complice notre seule passivité, l'aspiration vers un idéal moral ne peut se réaliser qu'avec l'aide de la conscience.

L'influence de la culture russe ne réside donc pas tant dans le contenu d'une pensée que dans l'exemple d'un sens aigu du beau, de la morale et du sacrifice.

Je vois trois points essentiels.

Le premier est dû à la part de la dissidence héritière du populisme du XIXème siècle, pour qui la tradition nationale et religieuse est source de critique de l'idéologie et moyen d'échapper à son emprise. En cherchant dans leur propre tradition populaire des exemples de réponses possibles et adaptables aux questions présentes, les populistes prouvèrent que leur pays n'était pas condamné au despotisme ni à la copie conforme des pays ouest-européens. C'était faire preuve d'imagination et d'amour de la liberté, faire confiance en la capacité des peuples à pouvoir agir sur leur destin. Cette démarche fut révélatrice de la préoccupation morale d'une élite qui prêtait véritablement attention au génie propre de son peuple. Elle se voulait du peuple la servante, et non l'accaparatrice de privilèges ; elle était soucieuse du bien commun et de la justice. Nous retrouvons ces traits dans la dissidence.

Elle fut un réseau d'intelligences, une communion d’individus de caractère sortant de leur isolement pour s’engager concrètement et avec courage afin de permettre à tous de vivre une vie décente. Leurs actions étaient ponctuelles, elles requéraient la concentration des forces autour de tel ou tel point, suivant le lieu d’affrontement le plus actuel avec le pouvoir idéologique. Leurs actions étaient ponctuelles mais non isolées : elles étaient reliées par la ligne de force de l’engagement de chacun, un engagement souvent de longue durée car la personne s’y impliquait, et par la ligne de force qui allait d’une âme à l’autre, âmes communiant dans l’esprit de liberté et de sacrifice.  C’est ce qui leur donnait sens et efficacité. L’individu est la raison de tout et seul il n’est rien : dans l’harmonie de ces contraires résida la force de la dissidence russe.

On ne peut parler de la dissidence sans évoquer son arme favorite, la littérature russe, la plus belle qu’ait enfanté le XXème siècle. Les écrivains et les poètes payèrent un très lourd tribut à leur art, et les victimes du système furent nombreuses, censurées, accablées, assassinées. Les voix qui firent le choix de refuser de publier des œuvres qui n’étaient pas leurs, et de renoncer aux avantages matériels qu’assurait la soumission à l’idéologie, furent réduites au silence ; leurs œuvres n’existaient parfois que dans la mémoire de quelques amis lecteurs, comme dans Fahrenheit 451, jusqu’à ce que le réseau clandestin d’auto-édition, le Samizdat, apparût. Pour cette élite qui découvrait en secret les Récits de la Kolyma de Chalamov ou le Requiem d’Akhmatova, la littérature était une part de leur âme. Une voix indépendante, porteuse de vérité, s’élevait des pages tapées à la machine à écrire et pénétrait le lecteur comme une flèche transperce la cible. Parce que le pouvoir idéologique reposait sur le mensonge, plus que jamais la mission dévolue à la littérature était importante, lieu non de l’art pour un art qui dépérit dans l’insignifiance, mais lieu d’une recherche ininterrompue du réel. Si elle nous touche particulièrement, si elle nous passionne tant, c’est qu’elle a allié à un degré inégalé la beauté et la recherche de la vérité ; que l’on retrouve en elle, comme en nos églises, l’œuvre expression de la foi.

Elite fidèle à la tradition de son peuple, communion des âmes dans l’esprit de la liberté, œuvre expression de la foi, c’est de cet exemple de la plus haute culture russe que nous devons prendre conscience, si nous voulons que l’Occident ne subisse plus l’influence néfaste de la défunte étoile rouge.

De Moscou.

NB : Peu après que j'ai écrit cet article fondé sur une intuition fondamentale, le livre de Vladimir Boukovski venait la confirmer (L'Union européenne, une nouvelle URSS ? éd. du Rocher, 2005)



 
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Une Russie en recherche

Premère publication dans la revue La Nef n°181, avril 2007


A Moscou, la place de la Loubianka est dominée par le bâtiment massif du FSB, la police politique. A peu à l’écart, une grosse pierre marque le monument aux victimes des totalitarismes. Le 30 octobre est leur jour : ce n’est pas une date officielle. Au milieu de la place, un terre-plein où jusqu’en 1993 se dressait la statue de Dzerjinski, fondateur de la Tchéka, l’ancêtre du FSB. La statue fut déboulonnée par la population. Dans un pays où la statuaire est très appréciée, le vide au milieu de la place de la Loubianka se ressent. Des députés ont déjà proposé de reboulonner Dzerjinski, mais devant les protestations, l’idée a été abandonnée. Reste ce vide…  

                                                      
Comme la place de la Loubianka, Moscou est à l’image de la réalité russe actuelle aux identités variées et à l’histoire mouvementée. C’est une vieille ville commerçante russe aux rues étroites bordées de maisons colorées à deux étages, une ville basse ; elle est orthodoxe, il lui reste malgré les destructions révolutionnaires, de nombreuses églises et monastères, et la cathédrale du Saint-Sauveur a été reconstruite, imposante ; elle est soviétique dans sa plus grande part, momumentale sous Staline, médiocre et grise sous Khrouchtchev et Brejnev, et partout le souvenir de Lénine ; elle est impériale, tous les peuples de l’ex-URSS y sont largement représentés, ainsi que les anciens pays communistes dans le monde ; elle est contemporaine avec des enseignes connues dans le monde entier, des immeubles de verre et « Moskva-City », un futur centre d’affaires. C’est un style, le style éclectique.

Le pouvoir actuel s’en inspire : il accumule, prend tout du passé, même ce qui ne va pas ensemble. S’il y a bien un impératif du passé révolutionnaire qui a été abandonné depuis longtemps, c’est celui de la table rase. Léningrad est redevenue Saint-Pétersbourg, mais la ville fait toujours partie de la région de Léningrad. Gorki a repris son nom de Nijni-Novgorod, mais aucun train ne vous y emmènera : il faut toujours prendre son billet pour Gorki ! Toute ville, de la plus petite aux capitales, a sa voire ses statues et effigies de Lénine, et la plupart des rues gardent leurs doux noms de Soviétique, Komsomol, Armée rouge, ou Prolétariat. C’est la confusion : l’hymne soviétique a été rétabli, Poutine rend hommage à son ancien patron du KGB et n°1 soviétique Iouri Andropov ; il autorise le rapatriement des cendres du général Denikine, enterré symboliquement dans un cimetière où se trouvent beaucoup de « héros » rouges, et aime citer un philosophe de l’émigration blanche, Ivan Illine. 

Retour de l’Eglise orthodoxe

La rhétorique marxiste-léniniste a été jetée sans regrets, la politique athée du Kremlin remplacée par la séparation de l’Eglise et de l’Etat, et la reconnaissance des diverses religions de la Fédération de Russie. Elles ont retrouvé l’usage de tous les lieux de culte bien que l’Etat en reste propriétaire. Une place privilégiée est accordée à l’Eglise orthodoxe pour des raisons historique évidentes, et aussi politiques. La campagne est encore pleine d’églises détruites, envahies d’herbes, avec leur coupole dont il ne reste souvent que les armatures de fer. On en reconstruit parfois – en bois – et dans les villes, plus riches, les vieilles cathédrales sont restaurées et rouvertes au culte. Le président Vladimir Poutine se fait photographier aux offices. Il y a des discussions sur l’enseignement de la « culture orthodoxe » dans les écoles primaires et secondaires, un enseignement déjà en place dans certaines régions comme à Belgorod, dans le sud du pays ; manière de reconnaître qu’après tant d’années de régime soviétique, la société russe est presque aussi déchristianisée que notre Europe, et que l’Eglise orthodoxe a fort à faire devant le dynamisme des sectes.

La volonté de réaffirmer l'identité chrétienne de la Russie se fait sentir de manière plus politique dans certaines régions comme le Caucase, où dans des villes à écrasante majorité musulmane on cherche à édifier, comme en défi, une cathédrale orthodoxe dont la taille sera sans rapport avec le nombre de fidèles dans la ville. Cependant, on aurait tort d'expliquer la politique extérieure de la Russie par le prisme de l'Orthodoxie. Que la Géorgie soit un pays de culture orthodoxe entretenant des liens politiques et culturels depuis longtemps avec la Russie n'empêche en rien les tensions entre les deux pays. Et les appels au calme du patriarche Alexis II devant l'hystérie récente anti-géorgienne qui s'est emparée du pouvoir russe sont restés lettre morte.


Tous au service de l’Etat

Il ne s’agit donc pas pour le pouvoir russe de mener une politique orthodoxe, mais que l’Orthodoxie appuie la politique du pouvoir russe, une politique de puissance extérieure. Quand Poutine soutient Alexis II dans sa demande de retour des Orthodoxes descendant des émigrés dans le patriarcat de Moscou, quand il tente de récupérer la cathédrale de Nice, c’est plus une affaire d’Etat que de religion.

Quinze ans après la fin de l’Union soviétique et la régionalisation de la Russie, celle-ci n’a qu’une envie : retrouver de sa puissance passée. L’Eglise orthodoxe peut servir ce but. Elle n’est pas la seule, ni la plus importante. Les Russes ont découvert un nouvel instrument plus moderne : les investissements financiers à l’étranger. La politique d’investissements des grands groupes s’intensifie, surprenant les Occidentaux. Gazprom et Loukoïl ont créé par exemple une joint-venture pour acquérir des actifs en Russie et à l’étranger.  

Les investissements sont ciblés dans des actifs industriels, parfois stratégiques : dans l’énergie (34%), puis la métallurgie (23%), la chimie et l’industrie pharmaceutique (11%). L’achat d’actions d’EADS par la banque d’Etat VTB a été une des opérations les plus spectaculaires, mais il y a eu aussi celle du pétrolier Loukoïl sur la raffinerie Europoort de Rotterdam, celle du nouveau n°1 mondial de l’aluminium RusAI sur les actifs du suisse Glencore ou le groupe télécom AFK Sistema sur Deutsche Telekom. En janvier 2007, le métallurgiste Evraz est entré dans le groupe des dix plus grands producteurs mondiaux en rachetant les parts de l’américain Ouragan Steel Mills.

Ces acquisitions sont le fait de grands groupes d’Etat ou de groupes qui agissent en accord avec lui. Les sommes démesurées souvent en jeu ne vont pas sans risque pour l’équilibre de ces entreprises : signe que ces décisions relèvent avant tout d’une politique de puissance et d’influence, plus que d’une politique économique. Encore une fois, il s’agit de servir l’Etat russe.

La Russie, c’est le Kremlin 

Le Kremlin a au moins tiré une leçon du passé communiste : on n’est pas puissant sans richesse. Il a commencé par payer toutes ses dettes pour retrouver son indépendance. L’ancien slogan de Stolypine, brillant premier ministre de Nicolas II, « pour une Russie unie, riche et forte », la pensée politique d’Illine qui insiste sur l’unité de la nation représentée par son gouvernement, sont à peu près tout le programme de Poutine. L’enrichissement suppose de donner du jeu aux citoyens, et donc qu’il y ait de la diversité, mais celle-ci n’est politiquement pas traduite. La Russie reste incarnée par le pouvoir et uniquement par lui (reste peut-être de l’esprit de Parti…) On tolère la diversité mais elle doit « servir la Russie » donc le pouvoir.

Ainsi les partis politiques : Edinaïa Rossia (Russie unie) est le parti du Président ; Rodina (la terre natale) est un parti nationaliste pro-Kremlin fondé pour concurrencer le parti nationaliste de Jirinovski – Rodina montrant des velléités de critique, il vient d’être fusionné avec le Parti de la Vie pour former un parti plus proche encore du Kremlin ; les partis libéraux n’ont quasiment aucune influence ; reste le Parti communiste… Une plate-forme de véritables opposants à Poutine a été fondée, « Pour une autre Russie », mais leurs moyens sont disproportionnés.

Il en est de même avec la presse avec laquelle le Kremlin a utilisé les mêmes armes qu’avec les entreprises : des rachats à l’occidentale. Dans les grands titres, il y a peu de diversités ; celles-ci sont nichées dans de petites publications, ou sur l’internet – et atteignent peu de monde. Etre journaliste indépendant, sur des sujets « sensibles » est dangereux…

Mais si être au service de la Russie signifie être loyal au pouvoir, ce dernier rend-il bien ses devoirs au peuple ? Là dessus, il y a de grands manquements. L’enrichissement réel global du pays provoque une inflation que ne suit pas la moyenne des salaires de la population – et toute une frange de celle-ci s’appauvrit. Les meurtres récents d’Anna Politkovskaïa et de l’ancien agent du KGB Alexandre Litvinenko ont montré deux choses : que les meurtres commandités sont largement impunis et ne risquent donc pas de cesser ; que les liens entre le pouvoir, la mafia et la police politique sont étroits. Les beaux discours de Poutine contre la corruption et contre le chaos de l’époque eltsinienne (âge d’or de la mafia), une des sources de sa popularité, sont restés lettre morte. La corruption a été institutionnalisée, et il manque toujours de justice en Russie.

Le dos à l’Occident ?

La chute de l’URSS a signifié une perte importante d’influence proprement territoriale, et Moscou est extrêmement sensible à toute intervention politique de l’Occident dans sa sphère « traditionnelle » d’influence, notamment à ses frontières sud. Cette influence se marquant notamment à l’ouest par le rapprochement de l’Union européenne, et au sud par les révolutions colorées (en Géorgie, en Ukraine) dans des pays qui parlent aussitôt d’adhérer à l’Union européenne et à l’OTAN, le Kremlin a forgé un concept ad hoc pour se défendre : la démocratie souveraine. Comme la démocratie populaire s’opposait à la démocratie bourgeoise, la démocratie souveraine s’oppose à la démocratie, disons, intégrante (puisque l’Union européenne intègre les nouveaux pays membres). Elle affirme que le pouvoir du peuple réside dans son indépendance vis-à-vis des autres peuples, non dans son contrôle de l’Etat, ni dans sa capacité à s’auto-organiser... Ce concept exprime surtout le refus de l’idée des droits de l’homme et de ses instruments : organisations dites non gouvernementales et cours de justice internationales, qui permettent à l’esprit occidental de s’ingérer dans les « affaires intérieures » des autres Etats. Signe d’un complexe de supériorité occidental, cette politique a la don d’agacer le pouvoir russe qui réclame l’égalité dans les relations avec ses partenaires. Aujourd’hui, il se sent assez riche, grâce au pétrole, au gaz, et à ses grands groupes mondiaux, pour exiger ce traitement égal. Le monde est multipolaire, et la Russie veut qu’on la considère comme un pôle important, à part entière.

Cette exigence paraît légitime ; le problème est qu’elle est posée de manière souvent brutale – le pouvoir russe pense encore trop souvent qu’on ne le respecte que lorsqu’il fait peur, et use davantage de la menace que de la confiance dans les relations internationales. L’autre difficulté est qu’il surestime peut-être sa richesse, basée sur des matières premières et non sur un dynamisme généralisé de toute la population.  

Il est difficile enfin de voir une politique extérieure cohérente, ne serait-ce qu’au moyen terme ; quels sont les appuis de la Russie, ses partenaires privilégiés… elle change régulièrement, ne sachant pas elle-même ce qu’elle cherche. Et comment pourrait-il en être autrement quand on ne sait même pas qui on est, et qu’on ne fait pas de tri dans son histoire ? La place de la Loubianka est toujours vide de statue…


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Soljénitsyne, le cheminement d'un prophète

Première publication dans la revue n°188, décembre 2007 

Alexandre Soljénitsyne n'a pas eu une vie, mais un destin. Il a éprouvé le sentiment d'être appelé, et toute son existence a été consacrée à essayer de répondre à cet appel. Né dans une société où l'histoire envahissait tout recoin de vie personnelle, il a fait de son destin celui de tout un pays. 

 
La Russie soviétique, dite aussi URSS, fut un régime totalitaire. Un régime totalitaire est celui où toute séparation est abolie entre la sphère privée et la sphère publique, entre l'intime et l'histoire - l'histoire envahissant l'intime. Chacun est mobilisé par le régime, l'individu est en état de guerre permanente. Toute la société et toutes ses activités étaient subordonnées au Parti-Etat et à son idéologie. La violence était inouïe, inopposable. Que faire pour se protéger d'une possible arrestation ? Rien, car l'arrestation n'avait presque jamais de lien avec une quelconque culpabilité personnelle.

La Russie soviétique fut aussi dite le pays du mensonge déconcertant. Tout était renversé : dès sa naissance, les soviets (conseils ouvriers et paysans) avaient été éliminés par l'étroite oligarchie du Parti communiste ; les émeutes ouvrières et paysannes réprimées dans le sang par la soi-disant "avant-garde de la classe ouvrière" ; on n'arrêtait pas les "ennemis du peuple", étaient les ennemis du peuple ceux qui étaient arrêtés ; la délation et le mensonge étaient encouragés et récompensés. Chaque citoyen d'URSS devait être un informateur, avait-on lancé pour slogan au vingtième anniversaire de la police politique, le NKVD (futur KGB). L'intelligentsia fut vite laminée : la moitié de l'intelligentsia dut émigrer, de nombreux poètes et écrivains furent tués, envoyés dans les camps (parmi eux, Mandelstam est un cas célèbre), d'autres interdits (Akhmatova, Boulgakov) ; par revanche les écrivaillons entraient à l'Union des Ecrivains ; les talentueux qui acceptaient de collaborer étouffèrent leur talent. Les campagnes furent détruites par la collectivisation, les paysans déracinés, l'Ukraine, riche de blé, affamée. Combien de prêtres furent fusillés ou déportés dans les premiers camps ! Combien d'églises furent saccagées ! Ce fut la guerre à la tradition, la guerre au passé. Une catastrophe.

Après la catastrophe

Quand Soljénitsyne naît, en décembre 1918, c'est la pleine guerre civile. Les bolchéviks ont accompli un coup d'Etat le 7 novembre 1917 (25 octobre ancien style), et depuis un territoire réduit à l'ancienne Moscovie, lutte sur tous les fronts, contre les armées blanches de Wrangel, de Denikine, de Koltchak, contre des régiments internationaux, français, anglais, tchèques. Avec peu de moyens, Lénine parvient à la victoire. C'est qu'il possède des outils ferrés de discipline : l'Armée rouge organisée par Trotski, la Tchéka, police politique de Dzerjinski, et le Parti, paré de l'aura de la Révolution de février et dont l'ordre attire sans cesse de nouveaux membres. Terreur, famine, épidémies : la Russie sort saignée de la guerre civile, mais non encore épuisée. 

Quand l'écrivain Soljénitsyne naît, en 1945, année de son arrestation, le régime a déjà connu quinze millions de morts. Ses années de goulag jusqu'à la mort de Staline en 1953 sont celles de l'apogée des camps. Elles sont celles aussi de l'apogée de la puissance soviétique, présente de Tallinn à Sakhaline, des forêts de la Carélie aux steppes de l'Asie centrale, et occupant la moitié de l'Europe.

La mort de Staline soulage le Parti qui avait été dominé par la peur et les purges. Après l'assassinat du dernier collaborateur de Staline, Lavrenti Béria, le Parti revient à un gouvernement plus collégial. Khrouchtchev officialise cette politique en 1956 en dénonçant "le culte de la personnalité" de Staline et les crimes de ce dernier contre le Parti. Les victimes de Staline sont réhabilitées, et les prisonniers condamnés à un exil perpétuel dans les confins soviétiques rentrent.

Quand Soljénitsyne, après trois ans d'exil au Kazakhstan, peut rentrer en Russie d'Europe en 1956 avec ses premiers manuscrits dans la valise, il arrive après la catastrophe.

Il va lui donner sens.                                             

La Route

Il a commencé par écrire de la poésie. Sa première œuvre achevée - mais longtemps restée inédite - est écrite en vers et s'appelle La Route. Son arrestation inattendue, apparentée à un malheur, a vite trouvé une explication : sa correspondance avec un ami d'enfance, alors qu'ils étaient tous les deux officiers en guerre, a été lue par la police politique. Ils y critiquaient la politique de "Moustache" (Staline), notamment selon des critères esthétiques. Il y avait donc une certaine "raison" à son arrestation, même si huit années de camp et la relégation à perpétuité pour une histoire de lettres sont disproportionnés. Mais en prison, il a rencontré une multitude d'hommes arrêtés pour des raisons absurdes. Leurs vies contredisaient l'idéologie du Parti : les "ennemis de classe" étaient de fait de toutes conditions, de toutes convictions. L'ennemi de classe se confondait avec le peuple.

Des histoires de leurs vies naissait une autre histoire, une réalité qui le passionnait. Le jeune léniniste qu'il était a dû se défaire de ses absolus et réfléchir à son passé. Bien qu'élevé par sa mère dans la religion orthodoxe, à l'adolescence il avait renié cette éducation pour mieux s'intégrer à la société soviétique, et avait étudié avec ferveur les grands auteurs : Marx, Engels, Lénine. Il en était devenu un disciple convaincu. Il avait cru à la révolution mondiale, l'avait désirée. Il s'apercevait, en écrivant La Route, qu'il avait été aveugle aux vies écrasées par le régime qui le séduisait ; des membres de sa famille et des amis avaient été arrêtés et déportés, il le savait, et pourtant cela ne l'avait pas empêché de croire au régime, ni de justifier ses victimes : dura lex, sed lex. Et cela avait été si facile parce que son caractère s'y prêtait - un fanatique, son immense volonté méprisait autrui et il préférait des abstractions absolutisées à l'humaine incertitude.

Sa culpabilité naissant, il considérait autrement son malheur. N'y avait-il pas une raison supérieure qui voulait qu'il fût en prison ? Aurait-il découvert, sans ce malheur, la réalité de ce qui se passait dans son pays ? Non, il aurait continué à croire au mensonge et à s'incliner devant ses crimes. Son impatience et sa volonté étaient humiliées, il apprenait à considérer les autres, il apprenait la douceur, l'acceptation de ce qui arrive. Ce malheur était un bien. Il en fera tout le sujet de son roman Le Premier Cercle. "Bénie sois-tu prison!" s'écrie Nerjine qui y découvre la liberté spirituelle et vainc sa peur en acceptant de quitter la prison-laboratoire privilégiée pour replonger dans le monde des camps et des "travaux généraux".

La souffrance est un bien : rédemptrice, elle apprend que "la frontière entre le mal et le bien passe dans le cœur de chaque homme" et non entre les classes (ni entre quelque catégorie que ce soit). Elle est aussi significative : le malheur d'apparence injuste se révèle être un avertissement - tu t'es éloigné de la voie du Bien, ressaisis-toi ! Avertissement donné par Dieu, un Dieu providentiel qui intervient dans la vie de l'homme, et auquel Soljénitsyne a définitivement cru après avoir guéri d'une tumeur cancéreuse qui le condamnait à mort, peu après sa sortie des camps. Dans la foi de l'écrivain, le nom de Jésus Christ est peu cité, et le rôle principal est tenu par Dieu, un Dieu personnel qui lui, est très présent, envoie des signes, assigne une mission.

Un destin parmi d'autres

Ces huit années d'enfermement qui lui ont été volées, Soljénitsyne se les est réappropriées en leur découvrant/donnant sens. L'arrestation l'a sauvé de sa prison idéologique, elle lui a dévoilé la réalité soviétique et a libéré sa pensée ; et s'il est sorti vivant des camps, alors que tant d'autres y ont péri, s'il a guéri du cancer, c'est pour remplir un devoir envers ces victimes du régime dont il tenait peu compte dans sa jeunesse.

Depuis son enfance, il se sentait appelé à écrire. La défaite russe à la bataille des Lacs de Mazurie en 1914 le fascinait ; il y voyait un symbole de l'effondrement du régime tsariste, l'annonce de la Révolution imminente qu'il voulait comprendre. Ce serait une recherche historique à accomplir par la littérature : le Guerre et Paix de Tolstoï l'inspirait. Ecrire était aussi le désir de retrouver la Russie d'un père dont il était orphelin : il était mort en pleine guerre civile (mais en raison d'un accident), et Soljénitsyne s'interrogeait sur le parti que son père eût choisi s'il avait survécu. Enfin, le léniniste qu'il était alors voyait dans la politique de Staline une distorsion de la Révolution ; son travail d'écrivain historien sur cette époque fondatrice lui permettrait d'en découvrir les causes et, peut-être, les remèdes à apporter. Il avait commencé quelques chapitres. Puis la guerre et l'arrestation avaient arrêté ce travail.

Sorti des camps, revenu d'exil, les œuvres qui s'imposaient au nouvel écrivain étaient autres qu'une histoire de la Révolution. Mais elles n'y étaient pas tout à fait étrangères. Il s'agissait toujours de comprendre son époque. Simplement, ce qu'il cherchait avant à trouver dans des archives, dans des livres, la vie le lui avait offert sur un plateau : des dizaines de vies d'hommes avaient croisé la sienne et lui donnaient un matériau dont il n'aurait seulement pu rêver, un point de vue sur la Révolution que seul il n'aurait jamais trouvé. Ecrire sur ces hommes était faire œuvre non seulement de témoin, mais d'historien ; son malheur personnel était un des nombreux malheurs personnels qui composaient une catastrophe collective. Ils étaient vingt-huit millions à être passés par les travaux forcés entre 1928 et 1953, années du règne personnel de Staline.[1] Et ainsi qu'il avait donné sens à son malheur personnel, il allait donner sens à la catastrophe.

Toutes ses œuvres, même les plus autobiographiques de ses débuts, mêlent son destin à celui de la Russie personnifiée par de nombreux personnages dont les routes croisent la sienne. Le peuple souffrant - c'est Ivan Denissovitch, héros éponyme de la nouvelle qui a fait la gloire de Soljénitsyne en 1962. Ses œuvres scandent une recherche continue de ce sens à déchiffrer, ce sens qui existe - c'est sa certitude. La Providence a envoyé un message aux Russes.

Soljénitsyne faisait acte de prophétisme. C'est dans l'Archipel du Goulag que cet acte est le plus évident : au-delà d'une histoire du système des camps en URSS et d'un martyrologe, c'est un appel à un renouvellement moral de chacun et par conséquent du peuple dans son ensemble, par le reconnaissance du mal accompli et le repentir, le ressaisissement de soi par le Bien et le combat pour la justice. Des lamentations couvrent de nombreuses pages : si chacun avait résisté à la violence bochévique en refusant de dénoncer un ami, de signer de fausses déclarations, bref de collaborer pour se garantir la vie, ou le confort, si chacun avait eu une idée plus haute de ce qu'est une vie vivable, le régime n'eût jamais tenu tant d'années, il n'eût jamais fait périr tant de personnes. L'Archipel était écrit par un coupable qui, sur de nombreuses pages, confessait ses propres fautes, ses propres aveuglements. Il y donnait/découvrait sens à la catastrophe soviétique comme il avait découvert/donné sens à sa propre vie : c’était véritablement retrouver la signification profonde du prophétisme judaïque – la rationalisation de ce qui paraît absurde. Il y a une raison supérieure qui éclaire ce qui semble à nous si opaque. La Russie elle-même s’est détournée de Dieu et pour cette raison elle a subi le châtiment de la Révolution qui l’a terrassée. Lui est en charge de lui apprendre pourquoi elle a souffert au XXème siècle et comment elle peut se relever, de l’appeler à le faire et à se repentir : l’Archipel n’avait pas d’autre fonction.

Pas de prophète en son pays ?

Le prophétisme imprègne fortement d'autres œuvres : l'Archipel a été écrit entre 1963 et 1968, mais Soljénitsyne retenait sa publication, et cet aspect s'est d'abord révélé dans des lettres et des articles où il intervenait publiquement sur des sujets littéraire, religieux ou social. C'est par ces œuvres-là que ses contemporains russes ont éprouvé la force d'entraînement de Soljénitsyne directement issue de son prophétisme : il ne s'agissait pas, fondamentalement, de lutter pour un droit de l'individu à s'exprimer, par exemple, mais un appel à chacun de ne pas renoncer à sa liberté et à sa responsabilité morales. Ainsi de sa lettre au Congrès contre la censure et l'auto-censure ; puis de la lettre au Patriarche de Moscou Pimène. Devenu sous l'influence de sa seconde femme plus proche de l'Eglise orthodoxe, le croyant Soljénitsyne inspiré par Dieu rappellait ses devoirs jusqu'au patriarche. Il lui reprochait amèrement de souhaiter que les enfants des orthodoxes étrangers (émigrés) fussent élevés dans la foi sans par un seul mot montrer qu’il se préoccupait de l’éducation religieuse des orthodoxes en URSS. Le rôle de l’Eglise n'était pas tout entier dans sa sauvegarde comme institution temporelle (par le modus vivendi avec le Kremlin), l’institution temporelle n’avait de sens que si elle remplissait sa mission évangélique et témoignait de la résurrection du Christ et du salut du monde. "Ne nous laissez pas supposer, ne nous forcez pas à croire que pour le clergé de l’Eglise russe, l’autorité terrestre est plus haute que l’autorité céleste, la responsabilité terrestre plus terrifiante que la responsabilité devant Dieu", écrivait-il. Cette lettre a scandalisé les milieux religieux. Beaucoup de prêtres, même ceux qui évoluaient dans le milieu dissident, ont peu apprécié sa liberté de ton ; l’écrivain ne comprenait pas la complexité des affaires religieuses. Pourtant, à force de compromissions, l’Eglise perdait sa raison d’être. Soljénitsyne comprenait le nécessaire compromis avec les affaires du monde, mais rappelait la tout aussi nécessaire limite à ce compromis sans laquelle le tout perdait le sens.

Le souffle prophétique traverse aussi les pages du Chêne et le Veau, son livre des batailles, relation en léger différé de sa lutte contre le pouvoir soviétique. Cette relation vise avant tout à comprendre et à montrer comment concrètement un individu peut se libérer du mensonge idéologique et retrouver sa liberté morale, et donc sa réelle liberté d'agir. Cet exemple est universalisé dans Ne pas vivre dans le mensonge, article programmatique sur la résistance à l'Etat totalitaire. Chacun étant plus ou moins responsable de l'installation et de la survie du régime, à chacun de contribuer à sa chute en refusant de participer à ce qui fait sa force : l'idéologie, qui veut que l'Etat soviétique soit socialiste, et que le socialisme soit le stade ultime de l'Histoire. C'est cela que Soljénitsyne appelle le mensonge, relai de la violence. Combien de lecteurs clandestins de ces œuvres clandestines furent bouleversés et décidèrent de changer radicalement leur vie ? Il est impossible de les compter. Mais les témoignages qui peuvent se lire dans les mémoires, les journaux intimes publiés depuis montrent qu'ils furent nombreux. 

Limite du prophétisme

Cet article est paru (clandestinement) peu avant son arrestation en février 1974, et juste après la publication de l'Archipel du Goulag à Paris. L'Archipel, bien que s'adressant aux Soviétiques, et même avant tout aux Russes, fut d'abord largement lu à l'étranger. Vendu à des millions d'exemplaires, traduit en une trentaine de langues, il contribua puissamment à la perte du régime soviétique car il détruisait le cœur de sa puissance : son rayonnement idéologique dans le monde entier. Parmi les élites, certains reconnurent leur culpabilité à avoir soutenu un tel régime, et furent totalement retournés ; la fonction prophétique les avait touchés. Mais en URSS même, c'était le silence. Des copies furent introduites clandestinement, recopiées à la machine, mises en circulation dans des milieux restreints. La prison attendait ceux qui étaient surpris à le lire, ou déjà à le détenir. Et l'Archipel ne put pas jouer ce rôle de retournement à l'échelle de tout un peuple qui ne se libéra pas lui-même du communisme soviétique. Etait-ce une illusion de croire qu'il aurait pu jouer ce rôle ? En 1990 enfin l'Archipel trouvait ses lecteurs ; mais quelle en fut la réception, comment fut-il lu ? Les études manquent sur ce sujet. Il est certain en tout cas qu'il n'y eut pas l'ébranlement moral que visait Soljénitsyne.

C'est peu de temps après la fin de l'Union soviétique en 1991 que Soljénitsyne a terminé l'œuvre de sa vie, commencée dans sa jeunesse, et reprise seulement en 1969 : la Roue Rouge, des milliers de pages sur la Révolution de février 1917 et ses origines. Conçue pour aller jusqu'en 1922, c'est-à-dire après la victoire définitive des bolchéviks sur les armées blanches, l'écrasement des révoltes paysannes (les Verts) et celle de Cronstadt, l'œuvre s'arrête en avril 1917 quand Lénine rentre en Russie après un long exil en Europe et qu'il n'est qu'un leader parmi d'autres. Le sort du pays serait-il à cette époque déjà réglé ? Pour celui qui connaît la suite de l'histoire, et surtout pour qui la Catastrophe est un châtiment divin, la conclusion est tentante. Pourtant, Soljénitsyne, de par son tempérament optimiste et volontariste, de par aussi l'exemple de sa vie, croit profondément en l'action humaine. Aussi scrute-t-il les étapes angoissantes qui ont mené, petit à petit, la Russie à sa perte. La voie se rétrécissait mais peu à peu, et plus elle allait se rétrécissant, plus l’action positive, contre les bolchéviks, était difficile mais elle restait toujours possible. La contradiction majeure sur laquelle il a bâti La Roue Rouge, connaissance de la victoire finale des bolchéviks et description à longueur des pages des possibilités qui auraient pu éviter à la Russie la Catastrophe est présente dès le premier tome, Août 14. La Roue Rouge tourne autour du trou noir de l’avenir bolchévik. Epopée au conditionnel passé, elle est celle infiniment triste des erreurs, des fautes et des regrets.

Elle est aussi l'épopée de la lutte en Soljénitsyne de l'écrivain et du prophète! Car cette idée du châtiment divin ne l'a pas quitté : la Russie a souffert pour s'être éloignée de Dieu, c'est-à-dire pour avoir abandonné son être réel, ses traditions, sa "vieille foi", pour des idées occidentales.

La Russie que regrette Soljénitsyne est une Russie mythique. Le mot "regret" est important : il n'a jamais souhaité l'imposer, il sait plus ou moins qu'elle est hors d'atteinte. Elle a animé toute sa vie, avec elle il a survécu et voulu faire revivre son peuple épuisé par un cruel XXème siècle.

[1] cf. Anne Applebaum, Une histoire du Goulag


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Soljénitsyne et les médias

Entretien donné à la revue n°27, 1er septembre/15 novembre 2008

En dehors de l'hommage proprement dit, à quels types de réaction la mort de Soljénitsyne a-t-elle donné lieu ?

L'hommage s'est assez souvent accompagné d'une défiance de rigueur, signe d'un regard mesquin sur un homme dont l'envergure et la complexité dépassent nos commentateurs contemporains. Cela a parfois donné des résultats franchement comiques : le journaliste finissait par rendre un vibrant hommage à un écrivain qu'il qualifiait dans le même temps de nationaliste, réactionnaire, antisémite ! En fait, il s'agit des mêmes réserves qui avaient été formulées il y a plus de trente ans alors que Soljénitsyne, expulsé d'Union soviétique, trouvait refuge à l'Ouest. Le nouveau contexte historique (ultra-libéralisme, absence de démocratie en Russie post-communiste) ajoute de nouveaux griefs plus ou moins conscients : Soljénitsyne a d'une certaine façon favorisé la victoire de l'ultra-libéralisme en contribuant à la chute de l'Union soviétique, et il apporterait un soutien inconditionnel à Poutine.

Peut-on dire que le traitement médiatique de la disparition du grand écrivain ait été l'occasion d'une nouvelle cristallisation de l'opposition droite/gauche en France ?

Je ne dirais pas tout à fait cela. Bien sûr, la droite a rendu plus volontiers hommage à celui qui joua un rôle déterminant dans l'effondrement de l'idéologie communiste et, par conséquent, de l'Union soviétique. Mais observez qu'en temps de présidence soi-disant de droite, aucun représentant officiel de la France n'est allé aux obsèques de Soljénitsyne : pas assez libéral, trop russe. La gauche, de son côté, reste divisée face à Soljénitsyne. A priori, si l'on suit son discours, la figure d'un écrivain qui lutte contre un pouvoir tyrannique et pour la liberté ne devrait que lui plaire. On a d'ailleurs souvent comparé Soljénitsyne à Victor Hugo, une de ses références. Mais voilà que l'écrivain russe s'est levé contre un pouvoir qui disait incarner les idéaux de gauche, et qu'il l'a fait à partir de sa foi religieuse. On voudrait l'inclure dans le mouvement de défense des droits de l'homme, mais ça coince. Devant le retournement dialectique de ses certitudes, la gauche est embarrassée. Qu'est-ce qui l'emportera finalement dans son jugement ? La reconnaissance de la grandeur de l'oeuvre de Soljénitsyne ou la protection de son idéologie ? Le journal Libération a choisi, sans doute à la surprise de nombreux lecteurs, la première voie, et c'est tout à son honneur.

A lire certaines réactions dans Le Monde et Le Nouvel Observateur, les réflexes pro-communistes n'ont pas encore disparu. Il arrive que l'on emploie le mot "dissident" à son sujet, alors qu'il était clairement anti-communiste.

Ici, vous parlez de la gauche qui n'a pas assumé son abandon forcé des vieux idéaux socialistes et révolutionnaires : elle en garde forcément rancune à Soljénitsyne. Le cas du Nouvel Observateur est intéressant : alors qu'en 1974, lors de son expulsion, le magazine de Jean Daniel avait défendu l'écrivain contre les attaques calomnieuses du PCF, à présent il n'hésite pas à reprendre des histoires de toutes pièces inventées à l'époque par le KGB pour discréditer son oeuvre. Pour avoir l'air d'aller à "contre-courant" et d'être anticonformiste, on écrit n'importe quoi, doutant par exemple de la réalité de son cancer...
L'emploi du mot "dissident", en revanche, n'est pas erroné : il désignait, au temps de l'Union soviétique, tous ceux qui manifestaient leur désaccord avec le Parti communiste, quelles que fussent leurs opinions politiques. On trouvait chez les dissidents des communistes réformateurs, des sociaux-démocrates, quelques libéraux, des orthodoxes... Il est vrai cependant que Soljénitsyne était en marge du mouvement dissident, en ce sens qu'il était avant tout un écrivain et qu'il avait à coeur d'"accomplir sa mission" sans être entravé par un quelconque collectif.

En ce qui concerne les pairs de Soljénitsyne, avez-vous rencontré des articles ou des interventions particulièrement frappants ? Les écrivains se sont-ils placés à la hauteur de l'événement ?

Il paraît que des écrivains dans le monde entier ont rendu hommage à Soljénitsyne, mais ce n'est pas eux que les journalistes citaient le plus volontiers. Je n'ai donc rien entendu de particulièrement frappant. D'une manière générale, les écrivains interviennent peu publiquement, même pour parler d'un confrère. Nous avons surtout entendu les réactions d'hommes politiques et d'essayistes. Dans le cas de Soljénitsyne, son rôle historique cache encore l'écrivain qui reste méconnu et que l'on cantonne à tort au XIXème siècle, en en faisant un Hugo ou un Tolstoï égaré au XXème siècle.

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Dialogue avec les morts

Première publication dans la revue Immédiatement n°11, mai 1999


Sur un livre d'Alain Finkielkraut, L'ingratitude. Conversation sur notre temps, Gallimard.


Alain Finkielkraut est un inquiet. Devant la perpétuelle nouveauté que nous impose un progrès, qui semble inéluctable, des sciences, des techniques, devant le champ infini des possibles, l'homme ressent l'angoisse du "vide et [de] l'obscurité de la liberté" (Madame du Deffand) et se raccroche à la permanence du monde. L'essayiste s'arme alors de références dans son combat : on ne s'en plaindra pas, d'une part parce qu'elles sont excellentes - sa chère Hannah Harendt, bien sûr, mais aussi Lévinas, Chesterton, Hans Jonas... -, d'autre part, parce que ce dialogue constant avec les morts est en soi le thème du livre.

Sous l'apparence de la diversité des sujets abordés, les "petites nations", Israël, la langue française, L'ingratitude est en effet une conversation sur l'héritage. Les chantres de la nouveauté, de la modernité, semblent avoir gagné : quand le Sénat a critiqué la parité, on lui a opposé l'argument-massue de sa "ringardise". Le passé est évacué ou bien appelé à comparaître devant le tribunal de notre bonne conscience d'apôtres des droits de l'homme, modernes donc moraux.  Philippe Muray l'a excellemment fait voir dans L'empire du Bien - et l'on remarque ici que Finkielkraut, malgré tout, ne cite pas assez : Muray manque à l'appel. Ce moralisme tend à faire de notre société une collectivité d'âmes mortes, parce que sans corps, sans enracinement dans un passé, celui de notre langue, de notre culture, de notre histoire enfin. Finkielkraut critique justement l'abstraction stérilisante qui proclame que l'on est "homme d'abord, Français par accident". Elle nous vient des Lumières, qui représentent une part du génie français, mais une part seulement. La France n'est pas née en 1789 ; elle existe aussi en dehors de la Révolution.  Alain Finkielkraut note que cette réalité-là s'est révélée lors de la défaite de juin 1940 et de l'Occupation. Simone Weil écrivit alors : "la réalité de la France est devenue sensible à tous les Français par l'absence". L'essayiste commente : "ce que relate Simone Weil, ce n'est pas une épopée, c'est un tremblement ; ce n'est pas un haut fait, c'est l'expérience d'une double humilité : la nation comme besoin de l'âme, réfute la prétention individuelle à l'autosuffisance et elle anéantit, comme être précaire, la prétention collective à l'éternité ou à l'universalité." Une fragilité qu'expérimente depuis longtemps les "petites nations", celles qui n'ont pas eu d'histoire, et dont, d'une certaine manière, l'existence ne va pas de soi.

Alain Finkielkraut n'en appelle cependant pas au communautarisme pour répondre au besoin légitime d'identité des peuples. Il entend plutôt réconcilier les Lumières et les Romantiques, et met en évidence que ce n'est que sur le socle du donné identitaire - on naît dans un lieu, à un moment particulier - que peut se déployer la liberté de l'individu et que celui-ci "peut réaliser son humanité".


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Tous des bourges ?

             Premère publication dans la revue Immédiatement, n°12, octobre 1999


Sur le livre de Jacques Ellul, Métamorphose du bourgeois, La Table Ronde, "la petite Vermillon".

Avant Mai 68, Jacques Ellul décrivait la métamorphose du bourgeois, qui allait faire de lui un homo festivus, selon l’expression de l’écrivain Philippe Muray.


Ah ! se livrer à l’exercice éminemment bourgeois de la haine de soi, quel délice ! Lecteur ! Jacques Ellul te tend le miroir de ta laideur, de ton néant, de ta prétention à représenter la quintessence de l’humanité alors que tu n’es que le piètre rejeton de siècles de civilisation occidentale à bout de souffle. Te crois-tu à l’abri des sarcasmes contre le bourgeois, parce que tu le persifles le premier, que tu ne crois pas en Dieu, que tu exhibes sans honte tes fesses sur la plage, que tu recherches des cultures authentiques lors de tes voyages et ne consultes pas les pages Bourse du Figaro ? Naïf que tu es ! Le bourgeois, penses-tu, c’est les autres. Mais non. Le bourgeois, c’est toi. Celui qui se renie. Le métamorphosé.

Auteur original et prolifique aussi bien en histoire du droit, en sociologie qu’en théologie, ancien résistant, Jacques Ellul, mort en 1994, mariait foi chrétienne et anarchisme politique. Il combattait l’emprise de l’Etat, de l’argent et de la technique sur l’homme, l’évacuant hors de lui-même. Comment ce trio infernal a-t-il pu triompher ? Il est l’expression du règne bourgeois qui, plus puissant que jamais, achève ses réalisations effrayantes et grandioses dans l’ivresse de son néant. Si le bourgeois première forme, celui qui met en exergue les valeurs de travail, d’épargne, de morale, existe toujours, il ne domine plus idéologiquement la société car il a été largement décrié. Mais le bourgeois est Protée : il réapparaît sous d’autres formes, d’autres couleurs, plus attrayantes, celles de l’antibourgeois ; même si dans le fond, il est resté identique. Et s’il a remisé au placard des modèles épuisés en tant que classe, ses idées fondamentales, son invariant ont envahi toutes les couches de la société.

En effet, une des principales caractéristiques du bourgeois est d’assimiler tout ce qui lui étranger ; si bien qu’il change tout en se perpétuant dans son mode d’être. Le bourgeois inclut les artistes qui lui sont le plus hétéronomes, et les Manet, les Duchamp soudain valent de l’or ; les pensées politiques extrémistes deviennent réformistes : il améliore les conditions sociales mais la société fonctionne sur les mêmes rouages ; il dénude les corps et pratique le sexe « sans tabûs » mais réinvente une morale de l’hygiène sexuelle pour préserver sa santé en temps de Sida ; il réclame toujours plus de droits pour établir sa dignité individuelle, y compris le droit au bonheur, mais grâce à la sollicitude de l’Etat.  « L’homme vit dans un monde de sécurités, sociales ou individuelles, assurances, police, organisation, retraites… et il éprouve de plus en plus son insécurité fondamentale. L’homme occidental a peur », écrit Ellul.  Il est devenu seul face à un monde surchargé de signes. Individualiste à l’extrême, il en arrive à formuler l’inhumaine exigence d’une autonomie absolue, dès le plus jeune âge, et déteste toute transmission.

D’ailleurs que pourrait-il transmettre ? Chez lui, le faire prime sur l’être. L’acte et la pensée sont dissociés, ce qui permet une morale utilitaire non ancrée dans l’être. L’art est séparé de la vie : si « audacieux » et « subversif » qu’il soit, il ne remet jamais en cause la légitimité profonde du bourgeois, qui peut ainsi, beau joueur, paraître tolérant. Cet homme-là n’est-il pas la réalisation la plus aboutie de l’être humain ? Progrès et modernité ne font qu’un ! Cet homme-là est un humaniste, et qu’y a-t-il de plus de beau, de plus abouti, qu’un humaniste ?

Jacques Ellul détruit le mythe de l’humanisme : « L’humanisme est un terrorisme […] l’autre est nié dans la plus grande qualité qu’il puisse avoir : être un obstacle. » La part de l’homme qu’accomplit le bourgeois est en fait la volonté de son propre anéantissement, processus à l’œuvre sous le voile de l’humanisme. Le bourgeois plonge dans l’angoisse car il pressent que « l’hôte secret », pour reprendre l’expression d’Ellul, de notre temps est la mort. Il se contente de suivre le rythme biologique de l’économie, du travail et de la consommation. Le bourgeois a toujours fait passer le vente avant les valeurs, le ventre maintenant le dévore.

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Dans le miroir de la Chine

             Première publication dans la revue Immédiatement, n°14, juin 2000

Aperçus de l’œuvre de François Jullien, philosophe et sinologue, qui tend à la tradition de pensée occidentale le miroir de la tradition chinoise. Ce qui nous permet aussi de découvrir une civilisation radicalement autre, et de bouleverser nos façons « naturelles » de penser.

Le regard de l’autre permet de prendre conscience des choix qui fondent nos opinions et que, l’habitude aidant, nous avions pris pour des évidences ; nous avions fini par oublier que d’autres choix étaient possibles. Depuis de nombreux livres tels Le détour et l’accès, Eloge de la fadeur, Traité de l’efficacité ou encore Un sage est sans idée, le philosophe et sinologue François Jullien tend à la tradition de pensée occidentale – judéo-grecque – le miroir de la tradition chinoise, ce qui nous sort de « l’air de famille de notre philosophie » (Nietzsche) et de mieux interroger ses fondements. Monde radicalement différent et ignorant de la Grèce antique, la Chine prête à l’auteur un point de vue large sur la philosophie, en amont. Civilisation très différente donc, mais dont la pensée, le mode de raisonnement et la façon de voir les choses ne nous sont pas pour autant complètement étrangers ; la différence n’est pas irréductible. Démonstration faite par les simples citations du philosophe Wittgenstein dont Jullien parsème Un sage est sans idée, et qui offrent une réelle parenté avec les remarques du sage chinoise, ainsi que les écrits de Montaigne. Si en Chine, l’allusion est érigée en système dans le discours politique comme dans celui de la sagesse, à l’opposé de la  discussion frontale propre à l’argumentation et au débat grecs, cela ne signifie pas que nous ignorions l’usage du détour, du biais pour ne pas dire mais néanmoins se faire entendre ; simplement leurs ressources ont surtout été exploitées par la stratégie amoureuse : on songe au Journal du séducteur de Kierkegaard. Il s’agit donc plutôt du fait que nous n’avons pas pensé les mêmes questions, ni systématisé les mêmes points.

L’art du détour

François Jullien donne un exemple très amusant de la façon dont la négociation politique chinoise peut utiliser cet art du détour. A partir du VIIème siècle avant notre ère, la multiplication des principautés est cause d’une grande agitation diplomatique. Les envoyés des Princes s’entretiennent par l’intermédiaire du Livre des Odes, anthologie de poèmes qui représente le seul corpus littéraire de l’époque, sorte de canon auquel les diplomates se réfèrent continûment pour se faire comprendre et discuter. Une négociation peut ainsi se résumer à un dialogue de strophes, où au chant des « oies sauvages » répond celui de « ma voiture au galop », et ainsi de suite jusqu’au succès ou l’échec de l’entretien entre les deux officiers. De même, la critique de la politique du souverain ne se formule pas directement, mais sous le couvert des images ; les poèmes de la tradition chinoise ont longtemps été commentés en fonction de leur contexte historique, car dans un monde politique très censuré, ils sont l’expression favorite de la critique. Souvent, par un détail glissé sous l’éloge, c’est tout le sens du poème que l’auteur nous incite à revoir. Dans ce petit poème qui vante les atouts innombrables d’un prince, tout ne semblerait que louanges, si n’était la présence d’un « Ah ! » en tête de chaque strophe :

            Ah ! Qu’il est accompli !

            Ah ! Qu’il a de gloire !

            Ah ! Qu’il est agréable à voir !

Ce « Ah ! » qui n’est pas ironique, mais évoque un soupir, et que l’on pourrait traduire par « Hélas ! », nous fait entendre que l’on doit se méfier de cet étalage de compliments. Par ce biais subtil, le poète critique un Prince qui ne sait pas contenir les débordements licencieux de sa propre mère. C’est par la nuance, le non-dit, que l’énoncé même du poème est déstabilisé. Celui-ci peut ainsi se faire l’écho de la rumeur populaire, et laisser propager ses doléances. Une coutume qui se perpétue aujourd’hui sous la forme des dazibao, placards muraux où l’anonyme s’exprime. Forme chinoise d’une démocratie, peut-être ?

Contrairement à la Grèce qui a cherché – et nous à sa suite – quel était le meilleur des régimes politiques possible, cette question en Chine ne s’est pas posée. La politique se réduit à l’opposition de l’ordre et du désordre. Le poète intervient lorsqu’il semble que le Prince s’écarte de la tradition, laisse les hordes de bandits faire la loi, ou, au contraire, lorsque son pouvoir devient tyrannique. Son influence est discrète, et d’autant plus influente qu’elle est discrète…  mais peut-être trop discrète ? Le prince est bien libre de faire fi de toutes ces subtilités. L’affrontement politique n’est pas institutionnalisé. Est-il dans ces conditions impossible ? François Jullien montre à quel point le débat, l’opposition entre points de vue contradictoires, ont partie liée avec le discours philosophique, sa quête de la vérité, son goût pour l’aventure de la connaissance. Or , si la Chine a connu un temps la philosophie avec les Mohistes, qui eux aussi avaient le goût de la discussion et des définitions précises, elle a vite rejeté cette voie et préféré celle de la sagesse, cette sagesse qui en Occident a été reléguée au rang de parent pauvre de la philosophie. Et si le philosophe discourt à partir d’une hypothèse, d’un point de vue particulier sur le monde nécessaire à sa quête de la vérité, le sage, lui, se refuse à prendre parti et à avoir une « idée préférée ». Privilégier un point de vue, faire un choix et l’ériger en vérité, c’est porter un regard déformé sur la réalité, ce que refuse le sage chinois. Celui-ci tient absolument à ne pas prendre position. Il suit le tao, la voie, car ses remarques visent à réguler sa conduite sur la régulation du monde, « fonds d’immanence ». Il ne cherche pas à approfondir ses connaissances, à affirmer, à convaincre son interlocuteur, mais à indiquer la voie de l’harmonie : ses remarques sont tout allusives.

Sans transcendance

Discourir sur la sagesse n’a rien d’aisé, mais François Jullien réussit à nous faire comprendre sa logique, aussi rationnelle et opérante que celle du logos grec, et à nous faire entendre le sens des formules quotidiennes qui nous paraissent banales parce que théoriquement vides : « ça va » ou « prendre les choses comme elles viennent ». Ces phrases disent qu’il ne faut pas avoir de position arrêtée une fois pour toute – il n’existe pas de vérité absolue – mais s’adapter au procès du monde (entendre « procès » comme étant de la famille de « processus »), à l’expérience des choses ; c’est ainsi que l’équilibre est atteint. La sagesse pense la variation d’un extrême à l’autre qui déploie le réel dans toutes ses possibilités et va au bout du possible en exploitant au mieux chaque « moment » particulier. Un grand sens de l’opportunité préside cette vision et ce comportement. Dans le pire des cas, il vire à l’opportunisme : quand le sage se laisse aller « au gré », ce peut être au gré du prince. Il n’est pas non plus particulièrement porté à l’action pour changer une situation, puisque tout passe : le tyran un jour ne sera plus, alors attendons…

La régulation universelle du monde, tel est l’objet de la sagesse. Le Sage se confond alors avec le « Ciel », dont la transcendance par rapport à l’homme ne provient d’aucune extériorité mais n’est que la totalisation de l’immanence à l’échelle du monde entier, l’absolu du réel. Il n’y a pas de plan supérieur des essences – comme les Idées platoniciennes – mais un fonds indifférencié dont tout procède, et une actualisation de ce fonds qui aboutit à une détermination précise, la réalité que nous voyons. L’invisible est bien au-delà du visible, mais dans son prolongement. Et c’est ainsi qu’est conçu l’art : il n’a rien à représenter, mais s’attache à nous délivrer des limitations et des oppositions dans lesquelles nous enfermons la réalité, dans la poésie par des variations allusives, dans la musique par un son atténué qu’on laisse mourir le plus longtemps possible pour rendre sensible l’au-delà muet où il va s’abolir. Jullien parle de fadeur pour qualifier l’esthétique chinoise ; on peut aussi évoquer sa simplicité extrême, son évanescence. Dans un article de la revue Esprit, Gil Delannoi la compare à la musique de Bach, « sans saveur », sans emphase elle aussi et d’une richesse infinie. Encore une correspondance entre la Chine et l’Occident.

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Portrait d’Orwell en intellectuel

Première publication dans la revue Immédiatement, n°16, décembre 2000


Dans ses écrits politiques, George Orwell n’est pas tendre envers les intellectuels. Ce n’est pas qu’il les méprise, mais il en a une si haute opinion qu’il souffre de les voir se montrer indignes de leur magistère. Qu’est-ce qu’un intellectuel digne de ce nom ? 

Orwell occupe une place à part parmi les intellectuels de son époque. Il n’est ni fasciste, ni stalinien, un exploit pour quelqu’un qui pense. Rétrospectivement, cela n’étonne guère : l’auteur de 1984, que beaucoup considèrent comme « visionnaire », comme si le roman devait décrire une société future, ne pouvait être qu’extra-lucide sur son époque, par une sorte de sixième sens politique dont il aurait été doté. Une exception, en quelque sorte, inexplicable et qui ne vaut pas pour le commun des intellectuels qui, illuminés par leur générosité et en cela d’ailleurs bien pardonnables, s’étaient fourvoyés sur la nature du régime soviétique – excuse moins aisément accordée aux sympathisants fascistes qui, eux, ne baignaient pas dans les bons sentiments. Mais ce raisonnement ne blanchit-il pas trop vite les intellectuels et ne cache-t-il pas les ressorts de leurs prises de position politiques, aujourd’hui comme hier ? Quand Orwell brocarde la « bonne conscience étriquée de l’intelligentsia de gauche » ou la posture facile du pessimisme fataliste chère aux conservateurs – « il n’y a rien de nouveau sous le soleil, on ne pourra jamais améliorer la société » -, c’est le portrait de la vraie figure intellectuelle qu’il dessine en creux ; son portrait en somme.

L’influence de Zorro

S’il fustige ceux qui méprisent les « bavards professionnels », Orwell commence par démystifier les intellectuels : ce ne sont pas des clercs qui, désintéressés, contemplent la vérité à laquelle leur science donne accès, comme le croyait Julien Benda. Un intellectuel, c’est un homme qui a, comme tout un chacun, des croyances, une sensibilité, une subjectivité. Orwell décrit d’une manière fort amusante les origines de la formation d’une vision du monde, qui se révèlent souvent prosaïques : que sait-on de l’influence que peuvent ainsi exercer de manière décisive des feuilletons, des revues de jeunesse, ou des romans médiocres, certes, mais qui entrent en résonance avec une fibre en nous particulièrement sensible ? Qui sait si en Bosnie BHL inconsciemment n’imitait pas Zorro, quand il se cachait derrière un muret tel le justicier derrière son loup de velours ?

La tête dans le réel

Bien sûr, ce point de départ puéril d’idées nobles n’est pas grave et ne les remet pas en cause si on est capable de le reconnaître : Zorro en effet m’a influencé, j’ai tendance à diviser le monde entre les gentils et les méchants, etc., première condition pour prendre du recul par rapport à sa subjectivité et tendre sa réflexion à l’universalité. La subjectivité est d’ailleurs salutaire, car c’est elle, cette capacité à ressentir, à être proche de « l’homme de la rue », parangon de l’honnête homme pour Orwell, qui permet à l’intellectuel de ne pas s’égarer dans le monde si abstrait et terriblement attirant des idées.

Ne pas se couper de l’homme de la rue, tel est un des leitmotiv de la pensée d’Orwell. Participer de la morale commune, du sens élémentaire de la justice, est la base d’une réflexion politique valable, et d’une critique justifiée et efficace du système en place. L’écrivain ne peut donc admettre l’adage favori des communistes de la fin justifiant les moyens, ni accepter que la famine provoquée en Ukraine par la collectivisation ou que les procès de Moscou puissent être légitimés par la construction du socialisme. De quel socialisme s’agirait-il donc ? « Il n’y a pas de nécessaire assassinat », écrit-il, commentant un poème sur un révolutionnaire espagnol. La bonne conscience révolutionnaire s’acquiert d’autant plus aisément qu’issus de la classe bourgeoise, élevés dans les collèges huppés, ces intellectuels n’ont rien vécu et que pour eux les mots « solitude, exil, faim, guerre, prison », sonnent creux.

Les opinions politiques d’Orwell proviennent toutes de sa vie : son service dans la police britannique en Birmanie le rend définitivement hostile au colonialisme ; il devient socialiste après sa découverte des conditions de travail des ouvriers auxquelles il consacrera son Quai de Wigan ; son engagement aux côtés des anarchistes dans la guerre civile espagnole, et la connaissance personnelle qu’il a des agissements des communistes qui préfèrent éliminer des « concurrents » plutôt que combattre l’adversaire, lui ouvrent les yeux sur la nature totalitaire de l’Union soviétique. L’amour de la justice et « la vérité dans l’amour de la réalité », selon l’exhortation de Simone Weil, guident l’écrivain situé à l’opposé de tant d’intellectuels mus par le ressentiment, le manque de reconnaissance dans une société qui favorise les industriels et méprise secrètement les artistes et les penseurs (des oisifs !), et la soif du pouvoir que peut conférer l’appartenance à l’internationale communiste (Komintern). L’amour de la réalité l’empêche de s’attacher religieusement aux idées, et lui permet d’échapper aux « petites orthodoxies malodorantes » qui contrôlent les esprits.

Faire le jeu des fascistes

C’est avec effarement qu’il découvre ainsi que les journaux de gauche censurent les informations sur l’élimination du P.O.U.M. en Espagne par le Komintern car elles nuiraient à leur cause ; ils montrent de ce fait le peu de cas qu’ils font de la vérité et la préférence qu’ils accordent à leur bien-être moral et intellectuel. La phrase typique  « Si vous parlez de ces crimes, cela fera le jeu des fascistes » met Orwell hors de lui. Préférant la liberté à ses idées, l’écrivain dénonce le mensonge idéologique, les invectives et la censure à l’œuvre chez ceux dont le premier devoir est de défendre la liberté d’expression et la liberté politique, conditions de leur propre existence. Il refuse l’alternative du « se soumettre ou se taire ». C’est ainsi qu’il remarque, pendant la Seconde Guerre mondiale : « Dans les « milieux éclairés », il faut un certain courage moral pour oser exprimer des sentiments pro-britanniques. » L’intelligentsia, isolée et en butte au mépris du peuple, est devenue hostile à son pays et professe un internationalisme qui cache mal un nationalisme pro-soviétique, qu’Orwell définit comme le « patriotisme des déracinés ». Exactement comme à l’heure actuelle un intellectuel ne peut avouer son amour de la France et, sous couvert de la nécessaire ouverture des frontières et de la mondialisation de tous les aspects de la vie, est intimé d’approuver le nationalisme américain.

Ouvrier en Angleterre plutôt qu’ingénieur en URSS

La majorité des intellectuels refuse de remettre en cause ses idées en fonction des événements, alors que le destin naturel d’une idée est de mourir. La lecture continue des essais politiques d’Orwell depuis les années vingt jusqu’en 1945 montre l’évolution personnelle de l’écrivain et la façon dont il se laisse déranger par l’événement, révisant ses jugements. Ainsi, dans les années trente, il est pacifiste comme les trotskistes, et s’élève contre l’idée d’une alliance entre la Grande-Bretagne capitaliste et l’Union soviétique contre les Nazis. En effet, s’il ne méconnaît pas la réalité du régime nazi, il pense qu’une telle alliance ne pourrait qu’asseoir davantage la domination des capitalistes. Sa priorité est la révolution. « Fascisme et « démocratie » bourgeoise sont bonnet blanc et blanc bonnet », affirme-t-il. Aussi en septembre 1938 est-il munichois. Crime suprême selon les critères des publicistes d’aujourd’hui, qui présage une attitude peu glorieuse pendant la guerre ! L’esprit munichois, c’est l’esprit défaitiste, donc collaborationniste, moisi… Mais il n’y a pas de fatalité si les bases de la réflexion politique sont saines et mues par l’esprit de justice et l’amour de la liberté ; Orwell, déjà averti par la guerre d’Espagne puis convaincu par la signature du pacte germano-soviétique d’août 1939, révise son jugement et apprend la nuance. Tous les systèmes ne sont pas également mauvais ; avec tous les défauts et les lacunes des régimes démocratiques capitalistes, mieux vaut encore être ouvrier en Angleterre qu’ingénieur en URSS. La condition ouvrière a évolué favorablement par rapport au XIXème siècle, et il reste plus de liberté dans son pays que dans l’Allemagne nazie. Dès que la guerre est déclarée, il s’engage et refuse toute idée de sabotage.

Cela ne l’empêchera pas de continuer à croire en « une juste amélioration du monde » et d’œuvrer en ce sens. L’optimisme est le dernier devoir de l’intellectuel : ne pas désespérer de l’homme, et penser que l’on peut toujours agir pour que le monde soit vivable. Décidément, Orwell n’est pas un extra-lucide ; il est un honnête homme acharné à voir la réalité telle qu’elle est, et à la penser pour vivre avec elle sans qu’elle nous engloutisse.

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Le piège de cristal

Première publication dans la revue Immédiatement, n°17, mai 2001

Sur un livre de Michel Wieviorka, La différence, Balland.

La situation des juifs a été un bon paradigme de la question de l'identité : émancipés par la Révolution française qui voulait en faire des citoyens comme les autres, ils sont un siècle et demi plus tard séparés du corps national, et deviennent des Juifs français, et dans la zone occupée par les nazis, c'est en tant que Juifs qu'ils sont arrêtés et déportés. Le hiatus entre ce qui fut proclamé en 1789 et ce qui est vécu devient trop fort, et montre que l'homme abstrait n'existe pas : l'homme s'enracine dans une communauté historique qui contribue à former sa vision du monde et lui sert d'appui pour tendre à l'universel(1). Le renoncement des élites à porter haut le drapeau français contribue à ce que le citoyen se perçoive autrement. Appartenir à la communauté française n'est apparemment pas suffisant pour un certain nombre de personnes qui n'y trouvent pas de quoi se forger une identité, qu'elles viennent de l'immigration récente, que leur culture régionale ait été réprimée par la République, ou qu'elles éprouvent le besoin de se retrouver dans un identarisme sexuel.

Dans son livre intitulé La différence, Michel Wieviorka traite de toutes ces différences, étonnamment placées sur le même plan : celles résultant d'une langue, d'une religion autres, touchant donc tout l'être humain et fondatrices d'une culture, et celles concernant le sexe ou le comportement sexuel, dont on ne nous fera pas croire qu'elles fondent à elles seules une vision de l'homme et du monde.  Après une étude sociologique, philosophique et politique, qui comporte une critique du multiculturalisme, qui, pour l'auteur, est dépassé car il fige les identités en voulant les catégoriser, Michel Wieviorka plaide pour un individualisme multiculturel en perpétuelle autocréation. Joli programme qui, même si l'auteur le nuance en concédant que l'homme a aussi besoin de permanence, saura parfaitement convenir au capitalisme actuel, destructeur de toute durée, et qui fait fi du lien social. Or ce lien ne peut se réduire à un jeu de miroirs où chacun reconnaîtrait la différence pleine de dignité de l'autre.

Par-delà des communautés qui permettent de donner un cadre à ses membres les plus fragiles et de les soutenir, et qui peuvent effectivement avoir plus de visibilité sur la place publique, le cadre français affirme néanmoins sa priorité. L'usage d'une langue commune, référence à un passé commun enrichi de nouvelles histoires, permet la cohabitation de tous. Selon Wieviorka, aucune culture ne doit dominer l'autre, mais se contredisant, il exige un minimum : la reconnaissance de l'universalité de la raison et du droit. Or de quelle raison s'agit-il ? La raison n'est pas universelle, et Wieviorka demande le ralliement à la conception occidentale de la raison, qui est instrumentale. Cette raison a une histoire, ancrée dans la culture européenne. Il existe donc bien une prédominance, mais, et c'est bien actuel, il s'agit de la prédominance d'une culture décharnée, dont le contenu chrétien, notamment, est effacé : il ne reste plus que des instruments, une certaine raison et un certain droit. Sur le terrain déblayé, les différences peuvent alors se déchaîner alors qu'elles devraient être comprises dans un cadre plus grand où une communauté retrouverait du lien dans un projet politique.

(1) Voir à ce sujet le livre de Shmuel Trigano, L'idéal démocratique à l'épreuve de la Shoa, Odile Jacob.


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Un lyrisme dissonnant

Première publication dans la revue Immédiatement, n°20, décembre 2001


Sur le livre de François Ricard, La génération lyrique. Essai sur la vie et l'oeuvre des premiers-nés du baby-boom, Climats.


Le livre nous arrive du Québec et date d'une décennie : deux moyens de tester la valeur et la portée de son propos. François Ricard passe aisément le test. Il dresse le portrait littéraire d'une génération, la sienne - pour le dire rapidement, celle de 68. La démarche littéraire était une évidence pour cet écrivain habitué de la revue l'Atelier du roman, car elle est en elle-même un mode de connaissance. Ricard s'attache à décrire et à comprendre la sensibilité particulière à cette génération, son rapport au monde et son destin.

Sa principale qualité : être nombreuse. Par son poids démographique, elle a imposé à toute la société ses valeurs, son idéal de jeunesse, de bien-être. Elle est lyrique car tout semble céder à ses désirs ; le monde s'offre à elle non comme un héritage à assumer et à redécouvrir, mais comme un vaste champ d'expérimentations, un espace maléable à souhait... Cependant, malgré sa formidable volonté de puissance, cette génération n'a pas changé, au sens volontariste du terme, le monde. Même dans l'exercice du pouvoir, elle n'agit pas, elle se contente d'accompagner, d'encourager, d'accéler la mutation du capitalisme, un capitalisme "consumateur" qui l'a bercée pendant son enfance et sa jeunesse. Elle n'a d'ailleurs pas eu à prendre le pouvoir : celle qui s'est plu à se reconnaître dans la figure du rebelle n'a pas eu à se battre.

Si le portrait que dessine François Ricard rappelle au lecteur celui de l'homo festivus, la touche qu'apporte le Québecois, outre sa manière de décrire le personnage de l'intérieur, ce qui permet l'émergence de sentiments empathiques  - il comprend mieux ses ressorts -, c'est aussi l'explication d'une prise de pouvoir si facile. On sait que Mai 68 fut la première révolution sans violence. Pourquoi cette génération n'a-t-elle pas eu à se battre ? Tout simplement parce qu'elle n'a rencontré aucun obstacle. Ses parents ont baissé les armes : que cette génération, qui représentait l'avenir et ses espoirs, prît enfin le monde en charge, elle n'attendait que cela ! C'est sans doute un des grands apports de l'essai que de jeter une lumière sur la génération précédente, celle qui a connu la crise de 1929 et la Seconde guerre mondiale ; à la fin de la guerre, elle a voulu "oublier" ce passé, tirer un trait sur lui. Un personnage de Marcel Aymé l'exprime dans Uranus, écrit en 1948 : "Les leçons du passé tirent notre jeunesse en arrière alors que, pour elle, il est grand temps d'apprendre à vivre dans l'avenir." Vivre dans l'avenir : tout est dit sur notre présent. L'avenir est le salut car il rompra avec la misère et les horreurs que les hommes ont commises.  Un formidable pessimisme sous-tend notre société soi-disant hédoniste.


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La révolution petty bourgeoise

Première publication dans la revue Immédiatement, n°23, février 2003


Sur un livre de Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis. Une histoire de l'idéologie du progrès et de ses critiques, Climats.


L'historien américain Christopher Lasch a fait de l'histoire un instrument de critique sociale. La société contemporaine se dit inéluctable, modernissime, donc désirable ; mais Lasch cherche dans le passé une autre histoire que celle du triomphe de l'idéologie du progrès : celle de ses critiques les plus avisés et les plus inattendus : les petits bourgeois.

Le seul et vrai paradis, titre d'un livre de Lasch qui date de 1991, écrit peu avant la mort de l'historien en 1994, est l'autre nom du progrès à la sauce libérale. Le progrès n'est pas uniquement l'apanage des utopies révolutionnaires  - il est en effet le socle commun au libéralisme et au socialisme.  Les deux idéologies partageaient l'idée que la production sans cesse croissante de biens, la reconversion de ce qui était considéré avant comme un luxe en nouveau besoin, moteurs de la société de consommation, apporteraient l'abondance, progrès visé par le libéralisme. Car le "seul et vrai paradis" est celui du bien-être et il se situe sur Terre. Le socialisme partage cet idéal et se contente d'y apporter une rectification : l'abondance ne se répartit pas également pour tous par le seul jeu du marché et il faut redistribuer de manière volontariste. Le marxisme s'inscrit dans cette lignée, mais Christopher Lasch étudie d'autres mouvements de pensée, dont certains se disaient socialistes, et qui mettaient en cause cet idéal.

Le passé comme source de critique

Arrêtons-nous un instant sur le présupposé de la méthode Lasch. Croire au progrès, c'est croire en une rupture radicale avec le passé. Le libéralisme, comme le mouvement révolutionnaire, veut faire table rase du passé. Quand on vise le paradis de l'abondance, de la tolérance universelle, de la souffrance bannie et de la mort inodore, le passsé n'est plus que le lieu d'une forme d'humanité qui doit disparaître et en laquelle on ne veut plus se reconnaître. L'histoire ne compte plus que des "pages sombres" qu'il faut tourner au plus vite pour être sûr de ne jamais y revenir. Le seul lien permis avec le passé est alors nostalgique. Le paysan qui a coupé tous les liens sociaux en venant travailler anonymement dans la grande ville verse des larmes sur les communautés d'antan, si chaleureuses et porteuses de sens ! Lasch montre le rôle que le western a joué aux Etats-Unis, vision nostalgique et idéalisée d'une vie simple, âpre mais honnête, pré-industrielle, vie que l'on pouvait d'autant plus regretter que l'on était sûr de ne jamais la retrouver. Dans cette vision progressiste, toute critique la mettant en cause est forcément réactionnaire, car il est absurde de vouloir "retourner" dans un passé radicalement différent de nature du présent. Ainsi se protège-t-elle : elle est inéluctable, elle est le sens de l'histoire.

A la nostalgie, Lasch oppose la mémoire : le présent est un prolongement du passé et en est l'héritier. Le passé est vivant, pour peu que l'on se penche dessus avec les bonnes lunettes ; il permet de découvrir des sources d'inspiration pour lutter aujourd'hui contre la croyance au progrès. Quels arguments lui ont été opposés, qui les lui a opposés, comment ont-ils agi, quelles sont les raisons de leur échec, sont les questions qui sous-tendent une enquête passionnante.

Des questions déplacées

Pour le lecteur français, c'est l'occasion de connaître tout un pan de l'histoire et de la pensée américaines largement méconnues. Le panorama qu'en offre Lasch n'est pas homogène et recoupe des chemins et des hommes très différents, de Thomas Paine à Martin Luther King, de Thomas Carlyle à Ralph Waldo Emerson, du populisme agrarien aux Chevaliers du Travail, d'Orestes Brownson au théologien Reinhold Niebuhr. Tous possèdent la caractéristique commune de déplacer les questions, et de se situer en dehors du clivage libéralisme/marxisme, en se demandant par exemple si la question essentielle, plutôt que la pauvreté, n'est pas celle de l'esclavage.  Le mouvement ouvrier du XIXème siècle a posé au centre de ses luttes la question du salariat, qui se répandait dans le secteur industriel, faisant du travailleur un simple ouvrier qui ne possédait pas son métier et s'en trouvait donc dé-responsabilisé. La solution, pour eux, ne résidait pas dans une appropriation des moyens de production par un Etat prolétarien, car ils se méfiaient avec raison autant de la bureaucratie que des grands actionnaires, tous trop lointains, tous trop puissants. Ils étaient favorables à l'accession large à la propriété, pour les petites entreprises, pour une coopération entre petits patrons et ouvriers, toujours dans l'optique que chacun sache pourquoi il travaille,  que chacun puisse donner du sens à ce qu'il fait. N'était-ce pas mieux que de se retrouver dans une usine avec une tâche unique, très spécialisée, à répéter tous les jours, "sacrifice" nécessaire à consentir pour avoir ensuite la joie de consommer ? Ce n'est pas un hasard si Henri Ford, père du travail à la chaîne, fut également celui du loisir et de la consommation à grande échelle. Quand effectivement le travail se résume à une tâche débilitante et "em...bêtante, embêteuse, embêteresse", comme écrivait Vialatte, on ne rêve plus que de jours fériés et de loisirs. C'était la philosophie des trente-cinq heures de Jospin : travailler est atroce.

Un idéal petty bourgeois ?

Certains mots utilisés auront mis la puce à l'oreille du lecteur. Ceux qui ont défendu les petits propriétaires, les petites entreprises, ce sont évidemment les petits-bourgeois ! Fermiers, paysans, artisans, petits commerçants et des ouvriers... voilà le socle de la critique anti-progressite. Lasch n'idéalise pas ces classes et ne les montre pas en exemple absolu. Il ne minimise pas l'anti-intellectualisme, le racisme, l'horizon étriqué qui sont souvent leur loi (mais pas uniquement la leur). Mais les défauts des classes sociales sont d'autant plus exacerbés qu'elles sont méprisées. Le marxisme est passé par là : leur attachement à la tradition, à la famille, à la patrie, faisait d'elles des alliés objectifs du grand patronat, qui ne comprenaient rien à rien au sens de l'histoire. Faire table rase du passé, c'est mépriser - voire détruire comme en Union soviétique - les populations porteuses de ce passé. Aujourd'hui, quiconque essaie de les écouter est taxé de populisme, terme devenu extrêmement péjoratif. Le populisme est le nom que l'on donne à la démocratie quand celle-ci est anti-progressiste. Le "non" à Maastricht était ainsi un vote populiste... Quand le vote ne va pas dans le sens du progrès, nos dirigeants ont trouvé la parade : ils refont voter, jusqu'à ce que la bonne réponse sorte des urnes.

Lasch le répète constamment : l'identification de la démocratie et du progrès est une erreur. Les mouvements les plus démocratiques du XIXème siècle étaient anti-progressistes. Comme toute classe, celle des petty bourgeois, comme disent les Américains, a ses vertus : le sens de l'effort, de la responsabilité, la connaissance du métier, la volonté de maîtriser son destin et la méfiance envers les experts ès-toute chose, la solidarité locale (au sens large) plus tangible que l'amour abstrait de l'humanité. Sa critique était très pertinente. Peut-on la reprendre telle quelle - non, car les formes changent, mais les principes qui les sous-tendent restent parlants. Ce sont ceux de la religion puritaine.

   Le sentiment tragique de la vie

- Ah !! le puritanisme en plus... tout pour plaire !

Mais oui, si on y prend ce qui fait de toute façon une vision de la vie commune au christianisme et aux religions dans l'ensemble, une vision aux antipodes du progrès : la vie est tragique dans son essence, et le projet progressiste d'éradiquer toute forme de pauvreté, de manque, de souffrance, voire la mort, de maîtriser totalement la nature, de l'avortement à l'euthanasie, est une utopie folle. Sur son rejet de la vie, il bâtit une idéologie pseudo optimiste qui prétend venir à bout de ses aspects "déplaisants", sans se rendre compte que le plaisir est d'autant plus fort qu'on n'y succombe pas tout de suite, que la joie couronne l'effort, que la santé ne s'éprouve que dans la maladie, que le jour n'est aimable que parce qu'il succède à la nuit. Le christianisme oppose l'espérance à l'optimisme, et en cela affirme sa supériorité pour comprendre notre condition humaine - à savoir que la vie est souvent difficile, mais qu'elle est belle malgré tout, parce qu'on peut y aimer, construire, essayer de grandir, de donner, au lieu d'accaparer pour vivre en forme jusqu'à cent vingt ans.

Mais que reste-t-il aujourd'hui des vertus de la petite-bourgeoisie ? De l'amour d'un monde imparfait ? Lasch se demande au début du livre pourquoi le progrès a encore tant de succès en tant que croyance alors que son échec est patent. Il ne répond pas à sa question. Peut-être parce que le progrès correspond fondamentalement au souhait du dernier homme nietzschéen, celui de mourir tranquille. Lui faire renoncer à cette fascination pour sa propre fin, quelle tâche, et des images belles de vies héroïques montrant que l'espérance et la grandeur sont possibles en ce monde, pourront peut-être y contribuer.

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