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Présences de Soljénitsyne




Alexandre Soljenitsyne quitte l’Europe en 1976 pour s’installer aux Etats-Unis. Il recherche de meilleures conditions de travail pour s’atteler à sa tache principale : la rédaction de la Roue rouge. Il lui faut de l’espace, un climat semblable à celui de la Russie. Il a surtout besoin de calme, de solitude. Or, à Zurich où il s’est d’abord arrêté, il est la proie constante des médias, des émigrés russes qui réclament soutien, interventions publiques, de la curiosité du voisinage aussi, tout simplement... et du KGB, qui n’a pas cessé sa surveillance. Sa famille et lui partent incognito de Suisse, pour le semer quelques temps.

Sa présence à la télévision française risque donc de se raréfier. Cependant, assez régulièrement, des émissions ou reportages lui sont consacrés. De formats variés, elles se centrent sur l’homme, sa vie, ses méthodes de travail, ou, plus rarement, sur son œuvre. L’écrivain continue à produire, et ses livres de la période soviétique sont réédités, souvent augmentés. Des études paraissent pour essayer de cerner cette œuvre prolixe et multiforme. Soljenitsyne reste donc présent pendant cette période de l’exil.

Juste avant le départ définitif de l’écrivain pour sa nouvelle demeure à Cavendish, un numéro des " Dossiers de l’écran " lui est consacré et lui offre l’occasion de répondre aux questions des téléspectateurs français.







 

Les " Dossiers de l’écran " : un lien direct avec les téléspectateurs

 

C’est le 9 mars 1976 qu’a lieu cette émission des " Dossiers de l’écran ", moins d’un an donc après " Apostrophes ". A cette date paraît le troisième et dernier tome de l’Archipel du Goulag, le plus haletant, car consacré aux révoltes dans les camps et aux évasions, le moins vendu pourtant (150.000 exemplaires, contre 700.000 pour le premier).

Le principe de cette émission diffusée le mardi en première partie de soirée, consiste en un débat (mené par Alain Jerôme), qui suit la diffusion d’un film sur le même thème. Les téléspectateurs sont invités à poser des questions, auxquelles les invités répondent. L’importance du débat prime sur le film qui sert essentiellement d’introduction au sujet. Ce soir-là, c’est une adaptation d’Une journée d’Ivan Denissovitch, réalisée en 1970 par Casper Wrede, qui est présentée. Selon Télérama, si le film est une reconstitution fidèle et minutieuse du roman, il laisse froid : " nous ne nous sentons pas concernés. Devant le soin - presque la piété - avec lequel le film a été réalisé, on est navré qu’il y manque juste la petite étincelle qui lui donnerait vie. " Le Nouvel Observateur est encore plus sévère : " une nullissime adaptation du chef d’œuvre de Soljenitsyne ". En tout cas, il indique que le thème de l’émission est le Goulag et l’expérience personnelle de l’auteur. C’est un numéro des " Dossiers " un peu particulier puisque Soljenitsyne est seul invité : il n’y a donc pas de débat sur le plateau, mais plutôt une discussion avec les téléspectateurs.

Le standard téléphonique est tenu par Armand Jammot (producteur de l’émission), Marcel Jullian (PDG de la chaîne, Antenne 2), Guy Darbois, Gilbert Khan. Il peut recevoir 120 appels à la fois, ce qui est peu pour les " Dossiers ", émission populaire. " C’est comme un entonnoir. Il y a peut-être 20.000 appels qui partent et 1.000 qui arrivent " explique Armand Jammot. Les questions sont collectées et triées. Guy Darbois récupère les bulletins retenus et fait la synthèse des questions posées.

Pour Soljenitsyne, c’est un succès : 7.000 questions dès le début du " débat ", alors que 1.000 constituent une bonne moyenne. Le téléspectateur peut voir les masses des fiches empilées. " La curiosité est grande pour Soljenitsyne, commente Guy Darbois. Nous sommes submergés. " Plus tard dans l’émission, il désigne la pile finale haute de l’épaisseur de cinq annuaires environ : " c’est beaucoup plus que la moyenne des autres émissions, et à l’image de l’intérêt des téléspectateurs : la concrétisation des contacts entre Alexandre Soljenitsyne et le public. " L’accent est mis sur le direct et ce lien entre l’écrivain et les Français présents devant le poste. S’il n’y a pas débat ce soir-là, c’est parce que

" nous avons pensé que la dimension précisément de Soljenitsyne, le nombre de questions qui avaient été posées la fois précédente et qui avaient valu le courrier après ‘Apostrophes’  justifiaient qu’il fût possible de poser toutes ces questions"

avance Marcel Jullian. Mais si la majorité des téléspectateurs l’appellent " héros, prophète, martyr ", d’autres commentaires détonnent : " on lui reproche d’être un agent de la propagande anti-soviétique et anti-communiste, de tout faire pour que la détente n’existe plus ". Ces propos rappellent que le contexte de l’émission n’est pas serein : ce que ne dit pas Marcel Jullian, c’est que la chaîne a reçu des pressions de l’ambassade soviétique à Paris pour que les " Dossiers " n’aient pas lieu. Le gouvernement français s’est attiré des réprimandes de l’ambassadeur qui " a protesté contre cette soirée octroyée à Soljenitsyne ". Soirée d’autant plus intolérable qu’elle s’intercale entre les deux tours des élections cantonales... Armand Jammot cite cette question, maintes fois posée, sur l’opportunité d’une telle invitation en cette période électorale. Il invoque deux raisons : c’était la seule date où Soljenitsyne était disponible, et le thème de l’émission (évoquer la situation dans les camps soviétiques) n’a selon lui aucun " rapport avec la vie politique en France ", ce qui n’est malgré tout pas tout à fait exact... Les " Dossiers " veulent centrer sur l’homme : la politique risque donc d’être du menu.

1. Thèmes des questions

Il est vrai que les premières questions témoignent avant tout de la curiosité des téléspectateurs pour l’homme, son passé de prisonnier. On lui demande s’il trouve le film fidèle à son livre, s’il a été dans un camp de ce style, quels furent les moments les plus durs qu’il ait vécus durant sa détention... Est-il, a-t-il été communiste ?

" Communiste, en tant que membre du parti ? Non, jamais. Non, mais il fut un temps, dans ma jeunesse, les années 30 [...] où je lisais Lénine, Marx, Engels à l’Institut : je croyais y découvrir de grandes vérités (sourire)[...] Dans ce sens-là, j’ai succombé à la tentation et c’est dans cet état d’esprit que je suis parti à la guerre. "

D’autres questions, ainsi " pour quels motifs les gens sont envoyés dans les camps soviétiques ? ", " Soljenitsyne a-t-il fait l’objet d’un procès régulier ? A-t-il bénéficié de l’assistance d’un avocat ? " ou encore " y a-t-il des camps pour femmes et enfants et sont-ils différents de ceux montrés par Soljenitsyne ? ", prouvent que les téléspectateurs sont loin d’avoir tous lu l’Archipel qui traite ces sujets et auquel d’ailleurs renvoie parfois l’écrivain. Les " Dossiers " lui permettent de toucher un public beaucoup plus large ; Soljenitsyne attire aussi des personnes qui ne sont pas ses lecteurs, qui n’ont pas forcément beaucoup de connaissances sur l’URSS : c’est la marque de la célébrité.

La politique fait irruption naturellement dans l’émission : Soljenitsyne est un dissident soviétique. Une question " qui revient à des centaines d’exemplaires " l’oppose à un autre dissident, Leonid Plioutch, qui lui " s’est déclaré toujours communiste ". Soljenitsyne insiste sur la nécessité de garder un sens précis aux mots et relève une contradiction dans les paroles du mathématicien qui

" dit simultanément qu’il est un communiste convaincu — il est dévoué aux idéaux lumineux du communisme —, et en même temps, il nie complètement le régime tel qu’il existe en Union Soviétique, dans la mesure où j’ai compris (sourire), depuis son commencement. "

Pour lui, contrairement à Plioutch, il n’y a pas d’ " idéaux lumineux " dévoyés et qu’il serait possible de retrouver. " Tout l’archipel, tout le système de répression a été créé par Lénine ", affirme-t-il et il fait remonter la condamnation du régime en 1903, " quand a été créé un parti d’un nouveau type, un parti qui était soumis à une volonté unique sans faille ". Soljenitsyne se demande si Plioutch sait de quoi il parle et regrette qu’il ait été amené à faire de telles déclarations avant d’avoir étudié l’histoire de leur pays (sous-entendu, comme lui), souhait que le mathématicien a exprimé.

Il est amené à faire une autre correction de termes à propos de la détente. Question :

" Beaucoup de téléspectateurs s’interrogent sur les déclarations d’Alexandre Soljenitsyne au cours de sa tournée américaine à propos de la détente qu’il dénonce comme un danger pour le monde occidental. Deux types de questions : pourquoi cette opposition à la détente ? Ne pensez-vous pas que par la circulation des hommes et des idées qu’elle crée, elle n’apporte pas une meilleure situation à vos anciens compagnons du Goulag ? "

Soljenitsyne insiste sur le fait que le mot " détente " n’a pas la même signification pour les deux camps :

" La détente, pour l’Occident, on comprend ce que c’est : c’est faire des choses agréables pour la partie adverse, céder, ne pas insister. [...] De la part de l’Union soviétique, il n’y a pas eu un jour de détente, pas un seul. En fait, elle continue la même guerre froide qu’elle a toujours menée mais maintenant elle s’appelle rivalité/ compétition idéologique [ Les arrestations continuent...] à Moscou, dans la rue, de jour, on coffre les gens et personne ne proteste, n’ose même lever les yeux. C’est ça la détente chez nous. Merci. Comme résultat de cette détente, la puissance de l’Union soviétique s’est renforcée par rapport à vous ; maintenant les vis sont serrées. [...] Tout le monde a peur de vous faire parvenir l’information."

D’où son opposition à la politique de détente telle qu’elle est menée par les Etats-Unis et ses alliés occidentaux. Il semble d’ailleurs que depuis son précédent passage à la télévision, Soljenitsyne soit moins optimiste quant à l’efficacité de son action en Occident, sur sa capacité de le convaincre de se maintenir face au danger soviétique, de défendre la liberté, d’être ferme. Il n’attend pas que celui-ci " libère " la Russie du régime soviétique — et donc qu’il lui fasse la guerre : " J’ai toujours considéré que nous devions nous libérer nous-mêmes ". Mais, désabusé par " l’apathie générale, cette façon de ne pas croire à la menace " de la part de l’Occident, il en est arrivé à la conclusion, après deux années passées de ce côté du mur et la dégradation de la situation mondiale, que la question à poser est non pas celle d’une possible évolution du régime soviétique, mais de l’avenir de l’Occident.

" Je voudrais rappeler que je n’interviens non pas comme homme politique et quand je parle de fermeté, j’ai en vue non pas tellement la fermeté de vos armées ou de vos notes diplomatiques, mais la fermeté de votre esprit. "

Soljenitsyne diagnostique un délabrement spirituel, la disparition de la fermeté de l’âme telle qu’elle existait chez les dissidents, qui n’avaient pas d’avions, ni de tanks, mais uniquement leur poitrine : " Nous avions la fermeté de notre volonté. " Ce délabrement n’est cependant pas nouveau :

" C’est un processus qui dure depuis plusieurs siècles. Il a commencé sans doute... [il réfléchit] quand les hommes ont décidé qu’au-dessus d’eux il n’y avait personne, qu’il n’y avait pas d’exigence supérieure, uniquement une philosophie pragmatique, des calculs d’affaires. [Ils] ont amené l’Occident dans cet état, quand chacun veut jouir de cette liberté, mais ne veut pas la répandre et la défendre. "

Imperturbablement, pourtant, il persiste dans la délivrance de son message. Il a confiance dans les réserves spirituelles des peuples occidentaux et entreprend de les dégager. Ainsi, il apprécie de pouvoir parler directement aux téléspectateurs français : " Inhabituel, responsable; je m’y étais beaucoup préparé et j’avais le trac ", commente l’écrivain quelques années plus tard dans ses mémoires. A son goût, le lien n’était cependant pas encore assez direct :

" Les organisateurs trouvèrent le moyen de tout brouiller : ils avaient installé à côté de moi un commentateur superficiel et indifférent (je pensais n’avoir qu’à regarder la caméra et que personne n’allait s’interposer) ",

se plaint-il. Soljenitsyne n’aime pas les médiateurs ! Ceux-ci posent des questions " délayées, molles, sans intérêt " alors que les appels des téléspectateurs étaient des " plus pointus ". Et c’est aux Matrionas de l’Occident qu’il fait une vraie déclaration, à la France qu’il aime, celle des " cathédrales, [des] villages, [de] la campagne " , qui est simple et " n’essaie pas de s’enjoliver ".

" Voici qu’aujourd’hui, regardant directement l’objectif, j’ai éprouvé ce contact avec des millions de téléspectateurs de ce pays qui m’a tellement plu. J’ai beaucoup aimé ce pays ; j’ai pas mal parcouru la France, elle va droit au cœur. Ce n’est pas du tout un compliment, ce n’est pas mon habitude de faire des compliments. "

La caméra a zoomé sur ses yeux pendant cet instant, renforçant le caractère d’intimité de la déclaration aux téléspectateurs : son visage est ouvert, souriant, plein de chaleur — presqu’ un numéro de charme, mais rien d’affecté. Soljenitsyne parle d’un " dialogue " entre eux, qu’il apprécie manifestement. Et comme lors d’une conversation passionnée avec des amis, son visage passe par mille expressions, sa voix s’indigne ou se fait douce, le corps lui-même participe à la communication : il lève le doigt ou les bras pour mettre en garde, se tape la poitrine pour évoquer la fermeté de la volonté des dissidents, tend la main, paume exposée, en image de ce que doit être une vraie détente, ferme les yeux et croise les mains en parlant de spiritualité. Juste après cette déclaration d’amour déjà citée, faite avec le plus beau sourire, il s’indigne des souffrances méconnues de son peuple :

" Je regrette que des spectateurs vous aient écrit en parlant de ce dialogue comme d’un concert anti-communiste. Si on peut, après le film qu’on a vu, appeler un concert un dialogue sur nos souffrances, cela veut dire que les gens qui ont posé ces questions n’ont pas de cœur. Ils ne peuvent comprendre les souffrances parce qu’ils ne les ont pas éprouvées. Le mot de concert est insultant ! Nos souffrances ne sont pas anti-communistes, ce sont des souffrances humaines. Mais le communisme est anti-humain. [...] Nous sommes des hommes, nous voulions vivre comme des hommes. On nous a imposé un régime anti-humain : on l’a appelé communiste. "

Le contraste brusque entre les deux parties de l’intervention de l’écrivain saisit le téléspectateur qui ne s’attend pas à une telle charge après la bienveillance avec laquelle il a été traité juste auparavant. Et tout à coup, Soljenitsyne s’arrête, laisse tomber lourdement sa tête contre sa main, et semble plonger dans un ennui insondable... L’écrivain est un spectacle à lui seul et une personnalité aussi vivante et naturelle sur un plateau de télévision, chose assez rare, constitue une aubaine pour les programmateurs de l’émission.

Mais le dissident est las et eût souhaité des questions " plus profondes " : confiant, il est certain qu’elles ont été posées, mais qu’elles " n’ont pas pu percer à travers la masse des questions superficielles ", c’est-à-dire celles qui traitent de politique. Il se plaint de ce que les journalistes notamment ne s’intéressent qu’à ce " plan misérable " qu’est le plan politique, un plan " pauvre : il y a la droite, la gauche, mais pas de profondeur, ni de hauteur ". L’émission a montré que Soljenitsyne a eu maille à partir avec la presse occidentale, et notamment en France, avec Le Monde.

2. Un différend avec le journal Le Monde


Dans Le grain tombé entre les meules, Alexandre Soljenitsyne note que ses rapports avec la presse ont été compliqués dès le début de son exil. Il lancera même à la " meute " de journalistes venue chez Henrich Böll recueillir ses premières impressions cette célèbre invective : " Vous êtes pires que le KGB ! ". L’écrivain se sent attaqué par plusieurs médias de l’Ouest, classés à gauche comme le Stern en RFA, ou encore Le Monde, et qui seraient prompts à diffuser sur lui des fausses nouvelles, des rumeurs malveillantes. Une question de nombreux téléspectateurs lui fournit l’occasion d’évoquer ce point : on lui reproche " d’avoir choisi la date du deuxième anniversaire de l’avènement de Pinochet pour se rendre au Chili ". Savait-il lorsqu’il est allé là-bas qu’il y avait également des camps d’internement ?

Soljenitsyne bondit. " Ca, c’est une question remarquable ! " Cette annonce est une " invention " et il cite nommément Le Monde. Il n’a jamais eu l’intention d’aller au Chili, n’a même reçu aucune invitation. Il profite de cette histoire pour stigmatiser la soi-disante liberté d’information dans la presse occidentale, à laquelle il croyait d’ailleurs fermement quand il habitait l’URSS. Il a changé d’avis et invoque à sa charge la tradition du droit de réponse :

" C’est très intéressant [cette invention]. D’une part, c’était publié en bonne place, et maintenant, toutes les têtes le savent. J’ai demandé aux éditions du Seuil de dénoncer ce mensonge et le même journal Le Monde a publié un démenti, mais de façon assez voilée, en mauvaise place... [...] Dans votre presse libre, on peut parfaitement mentir, avec beaucoup d’adresse, comme dans la presse soviétique. Le même journal Le Monde a réussi à publier en gros caractères que mon discours américain était un discours pro-hitlérien. "

Il s’étonne de ce qu’aucun journaliste ne se repente d’avoir mal influencé l’opinion en donnant une information fausse : " nous avons commis une erreur, je me suis trompé, j’ai été bête, je ne comprenais pas ", leur suggère-t-il d’écrire — on imagine un journaliste avouer : " j’ai été bête " !

Qu’en est-il exactement ? Le Monde a publié cette annonce du voyage au Chili le 12 septembre 1975, en dernière page. C’est une courte dépêche de l’AFP qui prend place sous un article important consacré à la grève de la faim à Paris de femmes françaises de prisonniers politiques chiliens :

" L’écrivain soviétique Alexandre Soljenitsyne se rendra prochainement au Chili, a annoncé mercredi 10 septembre à Santiago le président de l’Organisation des étrangers au Chili. Cette organisation avait adressé une invitation à Soljenitsyne, actuellement aux Etats-Unis, pour qu’il assiste aux cérémonies marquant le deuxième anniversaire de la prise du pouvoir par les forces armées. "

Une information n’est pas isolée dans un journal : elle est placée au milieu d’autres articles qui contribuent à lui donner un sens implicite. N’est-ce pas le cas ici où, par sa position, le lecteur a vraiment l’impression que l’écrivain soutient cette junte chilienne qui fait des prisonniers politiques ? Dès le lendemain, le quotidien publie un démenti dans sa rubrique " A travers le monde ", en page 4, qui constitue la brève la plus importante.

" Alexandre Soljenitsyne n’a aucunement l’intention de se rendre au Chili, déclare-t-on, le vendredi 12 septembre, au Seuil, démentant ainsi les propos de M. Vogelfanger, président de l’Association des étrangers au Chili (Le Monde du 12 septembre). [reprise des propos cités la veille] Il avait ajouté que l’écrivain lui avait répondu que l’invitation lui était parvenue trop tard, mais qu’il promettait de faire prochainement un séjour au Chili. Le Seuil, qui représente à Paris M. Soljenitsyne, qui réside à Zurich, déclare qu’ ‘aucune invitation n’a été faite à l’écrivain de se rendre au Chili, qu’il n’y a, par conséquent, pas répondu, et que les déclarations concernant ce voyage sont dénuées de tout fondement.’ "

On remarque déjà une différence dans les deux communiqués, puisque du premier, il ressortait clairement que le dissident irait au Chili dans le but d’assister aux cérémonies du deuxième anniversaire de la prise de pouvoir par le général Pinochet. La dépêche de l’AFP n’avait pas été citée entièrement. Enfin, le journal, qui place le démenti dans une autre partie de son édition — parmi d’autres brèves, et pas en dernière page —, reproduit dans une large mesure la fausse nouvelle et le démenti proprement dit ne fait que la moitié de la brève. Or, le 8 octobre suivant, dans un encadré d’une colonne publié en page 3 et intitulé " Soljenitsyne et Le Monde " (où est reproduit un communiqué de l’écrivain qui met en garde les lecteurs contre les fausses rumeurs et utilisations qui sont faites de son nom), le journal proteste contre l’assimilation opérée par l’écrivain entre lui et d’autres quotidiens qui ont publié des interviews imaginaires, alors qu’il a pour sa part publié un démenti de 31 lignes d’une dépêche de l’AFP longue elle de 12 lignes. Le rapport entre les deux est faux.

Broutilles que tout cela ? Si l’on en croit Michel Legris, ancien journaliste du Monde, surtout du temps d’Hubert Beuve-Méry, et auteur du pamphlet Le Monde tel qu’il est (paru en 1976), certainement pas. La manière de placer l’information n’est pas innocente, et la statistique est nécessaire pour vérifier l’objectivité d’un journal :

" Lorsque le journal se targue de n’avoir rien tu, d’avoir fait accueil à toutes les opinions, à toutes les versions, à tous les faits, il convient de se demander combien de fois ceux qui allaient dans un sens ont été répétés et ressassés alors que ceux qui allaient dans le sens opposé ont été, en tout et pour tout, et une fois pour toutes, mentionnés. D’autre part il sera utile de regarder si les rectificatifs qui fleurissent après la diffusion d’une nouvelle ne font pas illusion et si ce n’est pas à tort qu’ils se donnent pour des garanties d’intégrité intellectuelle puisque le démenti efface rarement l’effet de choc produit par l’info qui en fait l’objet, il importe de considérer si ces effets de choc n’apparaissent pas, eux aussi, régulièrement, au service des mêmes causes, des mêmes idées, des mêmes gens. "

Les questions des téléspectateurs prouvent qu’effectivement l’effet d’annonce du voyage au Chili a eu plus d’impact que son démenti. Et il est vrai aussi que Le Monde à plusieurs reprises laisse imprimer dans ses éditions des affirmations insultantes à l’encontre de Soljenitsyne. Dans un billet du 3 juillet 1975, publié en une, il est assimilé par Bernard Chapuis à Laval, Doriot et Déat, tous collaborateurs des nazis lors de la Deuxième Guerre mondiale. Commentaire qui ne repose que sur la déformation d’un discours de Soljenitsyne tenu devant des syndicalistes américains quelques jours auparavant. C’est ce que reconnaît du bout des lèvres le journal qui publie une mise au point le 22 juillet suite aux interrogations de plusieurs lecteurs, au titre sibyllin, " L’écrivain et le nazisme " : il conclut magnanimement que " rien ne permet de prêter à Soljenitsyne des sentiments pro-hitlériens ". Une négation qui laisse entendre une affirmation... D’ailleurs, le 31 octobre de la même année, dans une longue interview intitulée " La liberté est le présent et l’avenir du socialisme ", le vice-président du gouvernement hongrois explique la non-publication de Soljenitsyne dans son pays par le fait qu’il " exprime des idéaux inhumains auxquels nous ne garantissons pas de forum. [Il] incite à une nouvelle guerre mondiale, défend les ignominies du fascisme, s’oppose à la coexistence pacifique ". Cette litanie fausse et injurieuse n’attire aucune réprobation ni rectificatif du journaliste qui recueille les propos. Il s’agit pourtant de Bernard Féron, qui avait rédigé une bonne critique de l’Archipel en février 1974 !

Nous avons vu au chapitre 2 que Le Monde avait cru bon aussi de publier un article envoyé par l’agence soviétique Novosti (aux ordres du Kremlin donc) qui proclamait que Soljenitsyne était un ennemi de la paix.

Le jour de la sortie de l’Archipel du Goulag, le journal prépare une double page, " L’URSS en question ". A gauche, trois livres, un " violent réquisitoire " (l’Archipel), une " satire " (En quarantaine de Vladimir Maximov), un " témoignage " (souvenirs de Joseph Berger, ancien du Komintern, émigré en Israël après avoir connu la disgrâce et la prison) " lancent l’anathème contre le totalitarisme ". A droite : plusieurs autres livres d’économistes, de diplomates, de géographes, " engagés ou non " qui, " à l’inverse ", " examinent les réalités présentes du pays et en tirent des enseignements positifs ". Le totalitarisme relève du passé, du temps de Staline ; car, rassurez-vous bonnes gens, les dernières nouvelles du pays des Soviets sont particulièrement encourageantes ! Et ce sont des experts qui le disent. On se félicite d’ailleurs de " l’étonnante liberté " avec laquelle Jean Elleinstein, membre du PCF, poursuit son Histoire de l’URSS...

Alain Besançon, dans la revue libérale Contrepoint, s’indigne :

" Pourquoi mettre côte à côte Soljenitsyne et des propagandistes du PCF ? Pour diminuer autant que possible la portée du premier (...) Ce qui est choquant est que cette opération soit présentée comme une preuve de probité journalistique, un service rendu à la vérité historique, pour tout dire comme effort d’objectivité. "

Le Monde réagit vivement aux accusations de Soljenitsyne lors des " Dossiers de l’Ecran ". C’est un " procès d’intention " qui lui est attenté, réplique-t-il par la plume de Michel Tatu. Celui-ci se demande qui peut bien informer si mal l’écrivain pour qu’il s’érige ainsi " en censeur de la presse occidentale en générale, et du Monde en particulier ". En ce qui concerne l’annonce du voyage au Chili, le journaliste se repose sur l’AFP qui a publié la dépêche ; puis, il argumente que le démenti occupait " le triple de la place accordée à la première information " et n’était donc pas " voilé ". Nous avons vu que tel n’était pas le cas. Il plaide cependant le fait que le quotidien est encore revenu sur la question le 8 octobre avec la publication du communiqué de l’écrivain. En ce qui concerne le billet de Bernard Chapuis, Michel Tatu reconnaît que l’assimilation de l’écrivain à Pierre Laval l’a " légitimement choqué ". Mais il rappelle que le fait qui avait apparemment induit en erreur Chapuis n’a pas été contesté par Soljenitsyne : ce dernier regrette toujours que l’Occident se soit allié à Staline contre Hitler au lieu de le vaincre seul. Ce qui est une manière d’excuser Chapuis implicitement (il y avait certains fondements à son affirmation). Enfin, Le Monde " est sans doute le journal qui publie le plus d’opinions diverses et même contradictoires ...[les insultes constitueraient-elles des opinions ? ] ... mais l’écrivain continue d’exiger l’adhésion totale à ses thèses et de ne retenir, dans l’information, que ce qui lui convient. "

Le Monde, quoiqu’en dise Michel Tatu, à l’époque chef du service étranger, est loin d’avoir été impartial avec Soljenitsyne. Il faut dire que sous la direction de Jacques Fauvet depuis 1969, le journal ménage les partis communistes. La révolution des œillets fut un cas de figure :

" Le Monde occultait ou sous-évaluait constamment le comportement d’un Parti communiste qui tendait à établir sa domination sur la révolution portugaise : prise en main de la police, des banques, des moyens d’information (...), comportements qui produisirent une réaction populaire anticommuniste qui fut présentée comme une manifestation d’obscurantisme religieux et une résurgence du salazarisme. "

De sensibilité démocrate chrétienne, Fauvet cherche à " intégrer Karl Marx à l’Evangile ". Les personnalités, les événements sont jugés selon ce barême.

" Soljenitsyne, porté aux nues tant qu’il ne met en cause que le stalinisme et ses séquelles est rejeté peu à peu au bas de l’échelle — à mesure qu’il se confirme qu’il incrimine l’essence même du système communiste. "

Dès la parution de l’Archipel du Goulag donc, tout espoir est perdu.

3. Une presse mitigée sur la prestation de Soljenitsyne

 
Cette émission de télévision suscite maints commentaires dans la presse : à nouveau, l’exilé soviétique fait l’événement. Le Monde y consacre une très large place. Bernard Féron — nous le retrouvons — écrit deux articles : un compte-rendu de l’émission, et un long commentaire qui débute en Une et se poursuit en page 2 entièrement consacrée à Soljenitsyne (avec aussi l’encadré que nous venons d’étudier). Le fait que le quotidien du soir ait été pris à parti lors des " Dossiers " n’est sans doute pas étranger à cette abondance d’écrits ; que l’on se souvienne du retentissement apparemment limité d’ "Apostrophes " presqu’un an auparavant dans le même journal. La critique est négative, comme, attendu, celle de L’Humanité. Télérama, comme toujours en cas de divergence dans la rédaction, présente deux points de vue opposés : un louangeur d’Alain Cadeau, l’autre (trois fois moins long) très critique d’Alain Rémond. Jean Daniel consacre un nouvel éditorial plutôt favorable à l’écrivain dans Le Nouvel Observateur avec quelques réserves, ainsi que Jean-François Revel dans L’Express et Thierry Maulnier dans Le Figaro (pas d’éditorial, mais l’article débute en Une, avec une photo-portrait de l’écrivain) .

Il est un point sur lequel tous s’accordent : le dissident apparaît comme un bloc de certitudes. " Il y a, incontestablement, chez cet homme, quelque chose d’intraitable et, pour ainsi dire, de monolithique ", note Thierry Maulnier. Bernard Féron l’appelle " l’écrivain de génie que rien ne saurait ébranler, qui peut dessiner pendant des heures l’histoire passée et à venir de la planète ". Dans Télérama, Alain Cadeau, par ailleurs dithyrambique, le reconnaît volontiers : " Oui, il est intolérant. Oui, il est intransigeant. Oui, il dit toujours la même chose. " La différence entre les commentateurs tient à l’importance qu’ils accordent à cette intransigeance : intolérable, ou secondaire ?

Bernard Féron sépare le commentaire du compte-rendu de l’émission mais ce dernier distille tout de même l’opinion du journaliste. L’écrivain est décidé à poursuivre son combat jusqu’au bout : " Dans cette bataille, il n’y a guère de place pour les tièdes. Même Plioutch est rabroué par l’auteur du Goulag ", note-t-il. L’écrivain professe une opposition absolue au communisme, et dans sa vision spirituelle du monde, " la détente n’a pas sa place " affirme-t-il, ce qui est en contradiction notoire avec les paroles de Soljenitsyne. Dans son commentaire, Bernard Féron lui reproche d’abord de ne pas reconnaître les implications politiques de sa vision spirituelle, ensuite de " trancher de tout ce qui importe au monde contemporain et conclure que le discourspolitiqueest misérable ". Sa vision est manichéenne, d’un côté le communisme qui représente le mal, de l’autre le reste du monde qui se laisse aller à la dérive (il s’agit en fait uniquement de l’Occident). " Tout empli de la ‘ grande vérité ’ qu’il vaut répandre, il en vient à oublier mille et une petites vérités. Ce géant (...) est un terrible simplificateur. " Féron a une préférence pour Leonid Plioutch qui lui " veut encore croire à l’idéal communiste de sa jeunesse ". Comme lui apparemment. Que l’on en juge : " [Soljenitsyne] affirme (...) que la politique ne l’intéresse guère. ‘ Nos souffrances ne sont pas anti-communistes, elles sont humaines ’. Il ajoute aussitôt : ‘ Le régime communiste est anti-humain. ’ " Que de son expérience intérieure du régime soviétique, Soljenitsyne se permette de conclure au caractère criminel du communisme, voilà qui ne passe pas. Féron reconnaît tout à fait le grand rôle qu’a joué l’écrivain : " Il est incontestable (...) qu’il a fait revivre le bagne comme aucun autre témoin n’avait su le faire. Il a aussi donné à l’opposition au régime établi en URSS une voix qui a porté dans le monde entier. " Mais son rôle devrait se limiter à cela.

C’est une constante chez les critiques du dissident que de séparer son œuvre de témoignage et ses prises de position politico-spirituelles. C’est le cas bien entendu pour L’Humanité où Georges Bouvard dégage dans l’émission deux aspects bien distincts :

" Le témoignage d’une part, [et Bouvard rappelle que la révélation en 1956 des " violations de la légalité socialiste a été douloureusement ressentie par les communistes "] et, d’autre part, le message apocalyptique adressé à l’univers par Soljenitsyne, qui (...) a soutenu une fois de plus une politique de guerre froide. "

C’est aussi le cas d’Alain Rémond dans Télérama, ému par le témoignage, " touché en plein cœur " quand l’écrivain parle du Goulag et de la répression des dissidents en URSS. Mais il est irrité quand le même " s’érige en prophète, en visionnaire, pour condamner la  démission  de l’Occident, au prix de grossières simplifications, d’amalgames inadmissibles ou de mensonges purs et simples. " Le critique télé ne précise pas ici sa pensée. De quels mensonges peut-il bien s’agir ? Même séparation dans l’éditorial de Jean Daniel, mais à l’inverse, son admiration pour l’homme et l’importance de son témoignage prime sur l’ " intolérance " dont il ferait preuve - celle-ci n’est pas autant redoutable que son " intransigeance " est féconde (allusions à l’article de Bernard Féron).

" Soljenitsyne, pour notre profit, pose obstinément et inlassablement la question de savoir si le communisme soviétique peut être séparé de l’enfer du Goulag (...) Il nous somme de répondre. (...) Devant une scène d’horreur, il nous empêche de détourner le regard. Et, quand enfin il nous a immobilisés dans la contemplation de cette scène, alors il nous dit qu’il s’agit d’un miroir, celui de notre avenir, et que nous pouvons lire ce qui nous attend. "

Si le dissident se répète, n’est-ce pas parce que les Occidentaux n’arrivent pas à tirer les conclusions logiques de ce qu’il dit ? Après cette belle interrogation, Jean Daniel poursuit, précautionneux :

" Si nous refusons le communisme à la soviétique et si nous redoutons son expansionnisme, il nous faut considérer avec encore plus de circonspection l’Etat, et en l’occurence, la superpuissance, soviétique. C’est là un saut idéologique encore plus difficile à accomplir. (...) Devrons-nous en arriver à redouter qu’un mouvement révolutionnaire ne se libère de l’impérialisme américain en s’appuyant sur le totalitarisme soviétique ? "

On voit que Jean Daniel n’a pas encore trouvé de réponse.

Jean-François Revel répond aussi à Bernard Féron, et finalement à son confrère du Nouvel Observateur, alors que leurs éditoriaux paraissent le même jour. Il définit ainsi ce qu’il appelle le " rejet nuancé " de Soljenitsyne de la part de la gauche associée ou non aux communistes : on a pris note, ça y est, de son message.

" Mais pourquoi faut-il qu’il enlève lui-même toute portée à son récit en s’obstinant à le commenter, alors que, bien évidemment, seuls les rédacteurs de La Dépêche calabraise sont qualifiés pour cette tâche ? "

ironise-t-il. Revel constate que la gauche n’a pas dissipé " le mirage d’une capacité interne des Etats communistes à se libéraliser spontanément " et qu’elle n’a pas tiré les leçons de l’Archipel du Goulag. Il regrette de plus vivement de ne pas avoir entendu " de protestations bien véhémentes de nos pointilleux partisans de la liberté d’information, de l’indépendance nationale et de la non-ingérence dans nos affaires " après les réprimandes envoyées au gouvernement français par l’ambassadeur d’URSS pour cette émission de télévision. Il voit dans l’attitude du Monde notamment (l’annonce du voyage au Chili, les " sentiments pro-hitlériens ") le signe de ce rejet d’une bonne partie de la gauche.

Tel n’est pas le cas de la droite bien sûr. L’article de Thierry Maulnier consiste surtout en un compte-rendu bienveillant et assez convenu des " Dossiers ", qui insiste sur sa figure de combattant et son statut de porte-parole de " millions d’hommes qui ont fourni la matière de l’Archipel du Goulag avec leur vie et avec leur mort. " Mais l’article le plus élogieux est sans conteste celui d’Alain Cadeau dans Télérama, sur lequel le charme de l’écrivain s’est pleinement exercé. Les métaphores religieuses, qui deviennent des lieux-communs sous la plume des journalistes, reviennent : " prophète " (à deux reprises), " barbe de Christ ". A noter que la dénomination de prophète est également utilisée par les plus critiques Bernard Féron et Alain Rémond, ainsi que Jean Daniel (qui évoque aussi le " mage grand-russien "), mais dans un sens négatif (moindre tout de même pour Daniel, même si plus loin il parle de son " utopie moyenâgeuse et slave "). Ceux qui soutiennent le plus Soljenitsyne le font avant tout pour des raisons spirituelles, parce qu’ils sont touchés par la force morale du personnage, de son action comme de ses paroles, tandis que ceux qui le critiquent, esprits plus politiques (ou plus retors), ne s’arrêtent que peu à cette dimension spirituelle et s’attaquent à des opinions politiques qui leur sont étrangères.

On n’aime pas ceux qui dérangent ! " s’exclame Alain Cadeau. " Qui peut reprocher à cet extraordinaire écrivain, après les épreuves terribles qu’il a souffertes, de nous secouer et de nous troubler ? " Transi d’admiration pour le dissident qui parle un langage rare en Occident, il interroge le lecteur, enthousiaste :

" Comment pouvait-on rester insensible au message grave, accablant, passionné, de Soljenitsyne, ce Cassandre qui dénonce tous les ‘ goulags ’, accable l’Occident comme l’Orient, relève les erreurs (le concernant) de la presse libre, refuse la ‘ détente ’ et fustige notre apathie et nos démissions ! "

Le panorama de la presse étudiée ici montre une évolution certaine depuis la première apparition d’Alexandre Soljenitsyne à la télévision française. Les réactions sont plus contrastées : on ose davantage dire ses désaccords politiques avec lui, dans le meilleur des cas, dans le pire on recours à l’injure ou à la malveillance, en dépit de sa stature morale — que personne ne conteste. Mais le témoignage perd de sa " nouveauté " et le dissident, qui n’est pas avare en déclarations publiques, ne craint pas de porter de sévères jugements sur une des institutions les plus sourcilleuses de l’Occident : les médias. Le " Père la Justice ", comme le caricatura l’écrivain Alexandre Zinoviev, suscite donc l’agacement, d’autant plus que la télévision le pousse à simplifier sa pensée, qui s’exprime plus subtilement dans son œuvre.

Quelques années vont s’écouler pour le dissident, loin désormais des écrans français. Ce n’est qu’en 1983 qu’il réapparaît, dans un nouveau numéro d’Apostrophes qui est tourné sur les lieux mêmes où il réside, à Cavendish. C’est une autre facette de l’écrivain qui est présentée aux téléspectateurs.


Soljénitsyne intime à Cavendish

L' " Apostrophes " diffusé le 9 décembre 1983 est une " émission spéciale " : un tête-à-tête entre Bernard Pivot et l’écrivain. Elle constitue le " comble de la reconnaissance, quelque chose comme le Prix Nobel d’ ‘Apostrophes’ ". L’impact médiatique est encore plus important, renouvelé par l’archivage, les rediffusions et les ventes à l’étranger (où ces émissions sont très prisées) de même que les retombées commerciales. L’année 1983 fait partie des " trois glorieuses " d’ "Apostrophes ", une des meilleures en terme d’audience avec une moyenne de 3,4 millions de foyers, soit un taux de 10,9% à l’Audimat. L’émission consacrée à Alexandre Soljenitsyne atteint un score de 17,3%, donc largement au-dessus de la moyenne. Ce n’est cependant pas le meilleur, qui est de 26,6% (une émission avec le journaliste Jean-Pierre Elkabbach, à propos de son livre ‘Taisez-vous, Elkabbach !’, reprise de la célèbre invective de Georges Marchais) .

1. La communauté de Cavendish

Ce numéro se présente en deux parties : tout d’abord un reportage sur la vie de Soljenitsyne à Cavendish, puis l’entretien avec Pivot sur son actualité littéraire (que nous étudierons plus loin.) Le tournage a duré en tout et pour tout deux journées, dont une et demie consacrée au reportage. Quatorze personnes sont présentes sous la houlette du réalisateur Jean Cazenave ; l’éditeur Claude Durand est là également. Alexandre Soljenitsyne — et sa famille — se laisse filmer mais refuse de recommencer une scène ou de se répéter. " Ainsi marquait-il sa détermination à ne jamais passer de la spontanéité au simulacre, du vrai à l’artifice, à ne pas être filmé jouant la comédie ", se souvient Pivot quelques années plus tard .

Dans le reportage, le présentateur insiste sur la liberté accordée à l’équipe par l’écrivain ; seule la maison où il habite n’a pas été filmée " pour des motifs évidents de sécurité (...). Pas de fils barbelés comme on l’a raconté, mais un simple grillage ", tient-il à préciser, démentant les rumeurs malveillantes qui prétendaient que l’écrivain s’était reconstitué un goulag. Il est simplement isolé : tout au début du reportage, nous sommes avec Pivot dans la voiture qui traverse le village de Cavendish et poursuit un long moment sa route à travers les forêts d’un rouge automnal. Que l’on ne s’y trompe pas, malgré la musique country qui accompagne ce voyage, Soljenitsyne s’est exilé de l’Amérique. Les paysages, les maisons de bois que le téléspectateur aperçoit bientôt, et la petite chapelle orthodoxe, tout prouve qu’il s’est reconstitué, non une prison, mais un vrai chez-soi russe.

On commence bien sûr par les présentations : toute la famille pose devant la caméra — l’épouse, la belle-mère, les trois jeunes fils blondinets et rondouillards, et l’écrivain lui-même, vieilli, barbe allongée, plus grise, ventre proéminent sous la vareuse, allure de patriarche ; une photo très " Américains moyens ". Chacun est nommé ; Pivot nous donne l’âge des enfants. Soljenitsyne est suivi dans ses occupations quotidiennes : coupe du bois, prière, cours aux enfants (mathématiques et astronomie), tennis... Commentaire humoristique de Pivot :

" Pouvais-je m’imaginer, en arrivant à Cavendish, que je verrais l’auteur de l’Archipel du Goulag, prix Nobel de littérature, en short, une raquette de tennis entre les mains ?! "

Complicité avec le téléspectateur qui peut s’amuser de voir Soljenitsyne échanger maladroitement quelques balles avec un de ses fils. Message : l’écrivain est un homme simple (Pivot insiste plus tard sur le fait que la famille n’a " pas de secrétaire, pas même une employée de maison "), insoucieux de son image, bon père, chaleureux.

" Il se laisse filmer avec gentillesse, mais ne veut pas refaire une scène. Ecrivain et père de famille, DA, comédien, NIET ! "

Le ton bonhomme de Pivot renforce un sentiment de proximité et de familiarité. Mais les premières paroles de Soljenitsyne rappellent immédiatement un passé moins paisible :

" Quand j’étais enfant, j’ai toujours rêvé de jouer au tennis. Mais les conditions de la vie, la guerre, les camps, m’en ont empêché. De toute façon, enfant, je n’avais pas assez d’argent pour acheter une raquette et les conditions soviétiques rendaient difficile l’accès aux cours de tennis. "

En une réplique, nous retrouvons le dissident et le plan suivant montre la maison à deux étages que Soljenitsyne s’est fait construire spécialement pour son travail, à côté de la maison familiale. C’est le soir, la chaleur de son bureau (omniprésence du bois et de la brique, éclairage doux), l’ordre qui y règne contrastent avec les images précédentes de détente en extérieur. Nous sommes transportés au " saint des saints ", là où s’écrit La Roue rouge : la grande " salle-bibliothèque où est réunie une énorme documentation " explique Pivot ; on y voit quantité de fiches noires d’écriture classées en bon ordre sur une vaste table en bois ; des pans entiers de murs couverts de livres. On aperçoit aussi un lecteur de microfilms : de vastes moyens sont mis au service de son œuvre. Soljenitsyne déclare qu’il travaille 17 heures par jour, ce qui paraît énorme ! S’il n’a pas de secrétaire, sa femme l’aide, en plus de ses autres tâches que Pivot énumère, admiratif : " Non seulement Natalia s’occupe de l’éducation des enfants, mais c’est encore elle, aidée de sa mère, qui fait le ménage et la cuisine. " Elle est aussi une collaboratrice efficace, elle " note, tape, classe, conseille ". Le téléspectateur assiste à une discussion à voix basse en russe entre les époux, qui ne s’occupent pas de la caméra, et dans laquelle Soljenitsyne semble donner des instructions à sa femme qui prend des notes. Interrompus par une question de Pivot, invisible à nos yeux, ils lèvent les leurs, souriants, revenant soudainement à nous. " Quel est le rôle de madame Soljenitsyne ? " L’écrivain enlace sa femme et loue son aide, en termes vagues :

" Son rôle est trop grand pour l’expliquer en deux mots. Elle a une part exceptionnelle dans mon travail. Isolé du monde comme je le suis, c’est une collaboration sans prix. Elle collabore à tous les stades sous des formes très variées. "

Elle n’est pas seule. Les enfants s’y mettent aussi. Ermolaï, l’aîné, " tape les textes de son père sur une imprimante qui donne des pages analogues à celles d’un livre et sur lesquelles Soljenitsyne portera plus tard ses corrections " — il tape, vite, à la machine. Stepan, le plus jeune qui a dix ans, est dérangé dans son travail et interrogé sur ce qu’il fait. Il répond en russe, en montrant un petit carnet couvert de la même écriture noire, avec un air très sérieux.

" Je fais la première frappe du dictionnaire de langue russe composé par mon père. Il a noté dans ce bloc-notes des mots inusités, vieux d’un siècle, dans la but d’enrichir la langue russe aujourd’hui. "

Voilà un enfant qui parle bien ! Il connaît le sens de son travail, l’importance qu’il revêt, et l’accomplit avec application.

Ainsi, tout le monde s’attelle à la tâche. Ce reportage nous montre une organisation à la fois " rigoureuse et méticuleuse " acceptée par tous, apparemment dans la joie de la mission à accomplir : achever La Roue rouge, ou l’histoire de la descente en l’enfer du XXème siècle du peuple russe. Il s’achève sur l’image du couple Soljenitsyne en promenade d’amoureux dans la forêt, sur fond de 2ème concerto pour piano de Beethoven joué par leur fils Ignat, 11 ans, " qui vient de faire ses débuts de concertiste dans l’orchestre professionnel de l’Etat de Vermont " explique Bernard Pivot. Nous restons ainsi avec l’image d’une famille unie, qui jouit d’un bonheur paisible, fondé sur un travail auquel chacun prend sa part, une vie simple, harmonieuse, dans un cadre beau, et où l’art et la religion sont présents. Une sorte d’abbaye de Thélème, les rabelaiseries en moins !

Dix ans plus tard, un autre reportage présente l’écrivain chez lui. Il est présenté lors de l’émission littéraire " Ex-Libris " du journaliste Patrick Poivre d’Arvor, diffusée vers minuit. D’une durée de 35 minutes, elle est entièrement consacrée à Alexandre Soljenitsyne. C’est Claude Durand qui a fourni ce " document inédit en Occident " (Poivre d’Arvor) de vingt minutes. Présent sur le plateau, il parlera ensuite de Mars 17, dernier tome traduit de la Roue rouge. Il y a dû avoir un arrangement ; Durand est un éditeur efficace.

D’origine russe, le document est du cinéaste Stanislas Govoroukhine, de l’équipe d’Ostankino : tel est le nom du Fonds social pour les prisonniers et leurs familles créé par les Soljenitsyne en 1973 et alimenté par les droits d’auteur de l’Archipel du Goulag - il se charge d’envoyer des colis de vivres et de médicaments en Russie. Il semble donc (ce qui n’est pas clairement dit lors de l’émission) que ce document a été tourné à l’occasion des vingt ans d’existence de ce Fonds pour donner aux Russes (libérés du régime soviétique, nous sommes en 1993) des images de la vie de l’écrivain. Nous le retrouvons dans son bureau, toujours alerte : en quelques secondes, ce reportage montre la continuité de sa vie.

Mais son intérêt est ailleurs : il veut prouver la permanence des liens de Soljenitsyne avec la Russie et les Russes, malgré son exil et son " splendide isolement " (Poivre d’Arvor). Le Fonds en est un bon exemple ; mais il n’y a pas que cela. " Je reçois des montagnes de lettres ! " s’exclame Soljenitsyne, de nombreux témoignages de Russes du monde entier, mais évidemment surtout de Russie. Il lit avec émotion la lettre d’une institutrice qui lui raconte la dureté de la vie dans leur pays. Il donne son avis sur la nouvelle Russie : il critique le régime politique en place, " sale hybride ", " fusion des requins du monde de l’argent, de la nomenklatura et de tous ceux qui se sont maquillés en pseudo-démocrates ". Seul un " repentir général " et " un réveil de la conscience morale " permettront à un " pouvoir fort et sûr de lui " de voir le jour et de réformer le pays pour le mener petit à petit à la démocratie. Plus drôlement, il fustige l’américanisation de la langue et prend à témoin l’équipe qui l’entoure de la laideur des termes anglo-saxons (mais aussi français comme le mot " maire ") prononcés à la russe. Enfin, c’est dans ce reportage que l’on apprend que le dissident fut victime d’un attentat en août 1971 de la part du KGB : le " coup du parapluie " bulgare.

Ces reportages sur Soljenitsyne ne sont pas diffusés isolément : ils prennent place chacun dans des émissions plus larges consacrées à l’actualité de l’édition de son œuvre.

2. L’actualité littéraire de Soljenitsyne

Plusieurs émissions évoqueront purement l’actualité littéraire de l’écrivain pendant notre période : les deux évoquées supra, " Apostrophes " en 1983, à propos de la sortie de deux livres, la nouvelle version d’Août 14 et un pamphlet Nos pluralistes, et donc " Ex-Libris " en 1993 sur Mars 17 ; le traducteur de la nouvelle édition du Premier cercle est invité à " Apostrophes " en 1982 ; un numéro spécial d’ " Ex-Libris ", consacré à l’effervescence littéraire moscovite en 1989, évoque la parution de l’Archipel du Goulag en Russie ; lors d’un " Bouillon de culture " en 1991 (nouvelle émission de Bernard Pivot, après l’arrêt d’"Apostrophes "), Claude Durand, encore lui, évoque le retour de l’écrivain dans son pays et présente Comment réaménager notre Russie ? Mais revenons en arrière, à Cavendish, à une époque où la guerre froide ne semble pas permettre un retour de Soljenitsyne dans sa patrie.

C’est dans la maison de travail de Soljenitsyne, à l’étage où il écrit, sous une galerie extérieure, qu’a lieu l’entretien de Bernard Pivot avec l’écrivain, tour à tour traduit en simultané et sous-titré. Le contraste entre les habits des deux hommes frappe tout de suite : costume cravate pour le présentateur occidental, chemise de bûcheron pour le dissident. Si celui-ci a vieilli (c’est surtout visible par la couleur de la barbe, les pommettes, elles, restent lisses), ses yeux sont toujours aussi vifs.

Pivot place l’émission sous le signe de la littérature : la raison de l’entretien est la publication concomitante aux éditions Ymca-Press (en russe) et Fayard (en français) de " la version définitive et complète d’Août 14, 400 pages de plus que la précédente version " (gros plan de la caméra sur le pavé). Il ne fait pas mention du pamphlet.

L’entretien commence donc par une discussion sur le fond comme sur la forme d’Août 14, premier " nœud " d’un projet de longue date.

" Je me souviens très bien de la journée en novembre 1936 [à l’âge de 18 ans donc] quand subitement ce dessein m’a saisi, il y a 50 ans de cela. J’ai décidé alors d’écrire une grande épopée sur la révolution russe "

Il invoque l’influence déterminante de Léon Tolstoï dont il a lu Guerre et Paix à l’âge de dix ans : il a senti " aussitôt une aspiration à écrire une œuvre importante ". C’est sa grande œuvre, dont il n’a été dévié qu’à cause des circonstances de la vie et la nécessité ensuite de témoigner de son expérience du camp et de lutter contre le régime soviétique. D’ailleurs, malgré la guerre et les camps, il a pu conserver les premiers brouillons de 1936/37. Soljenitsyne va les chercher dans un tiroir de son bureau et sort une enveloppe bourrée de feuillets soigneusement pliés : la caméra zoome sur la main de Pivot qui examine quelques feuilles et permet au téléspectateur de voir assez nettement la même petite écriture noire, serrée, quasiment sans ratures. Puis, ensemble, ils feuillettent un carnet rempli en secret lorsqu’il était enfermé dans la prison pour ingénieurs (la " charachka " de Marfino). L’écrivain commente ces écrits :

" Les chapitres sont identiques à la version définitive (...) l’écriture a changé, la facture a changé, la composition, pas. "

Unité de la volonté de Soljenitsyne qui apparaît ici comme la réalisation d’un destin forgé dès les premières années et que rien ne peut faire dévier. S’il a gardé du projet initial la composition en " nœuds " (métaphore mathématique : les points nodaux sont ceux qui permettent de reconstituer une courbe), segments temporels limités à deux/trois semaines où se concentrent les événements clé, sa perspective s’est modifiée au fil des années. Voulant se concentrer à l’origine sur le coup d’Etat d’Octobre, " racine des événements " à ses yeux, il en vient à étudier la révolution de Février, puis la nécessité lui est apparue de montrer la guerre de 1914, et enfin les mouvements et idées révolutionnaires du début du siècle : l’assassinat du premier ministre Stolypine en 1911, et 1905. C’est ce dernier point que traitent les 400 pages de la nouvelle version avec le chapitre Lénine à Zurich, déjà publié séparément en 1976 (et que Soljenitsyne a rédigé lui-même à Zurich).

Vaste fresque, la Roue rouge

" embrasse des centaines de personnages, pour la plupart réels, historiques. [Elle] embrasse également des dizaines de lieux géographiques en Russie. C’est comme le mouvement de la Russie emportée dans le tourbillon révolutionnaire ",

explique son auteur. Pivot évoque " l’extraordinaire richesse des techniques d’écriture " qui permet de répondre à la diversité des thèmes traités. Soljenitsyne n’a pas l’intention d’inventer de formes nouvelles, mais il entend employer les techniques les plus efficaces à son sens pour transmettre le matériau et diversifier le récit.

" Ainsi, j’ai des chapitres que j’appelle ‘Ecran de cinéma ’ : l’écran est très nécessaire parfois pour focaliser, pour montrer une toute petite scénette dans ses moindres détails. (...) Les revues de presse : elles jouent chez moi un rôle tout à fait particulier. Elles permettent de décrire de façon très concentrée des événements tout à fait secondaires. Par ailleurs, il est important de savoir comment les contemporains exprimaient et comprenaient les événements. C’est le seul moyen de décrire l’attitude de la société devant les faits."

Ces techniques sont proches de celles de l’écrivain américain John Dos Passos, mais son nom n’est pas cité.

Le titre de la fresque indique la vision qu’il a de la révolution :

" J’ai trouvé que c’était l’expression la plus adéquate de la loi de toute révolution, y compris de votre révolution française, insiste-t-il. Quand se met à tourner cette grandiose roue, cette roue presque cosmique emporte tout un peuple, des peuples entiers, et ses propres agents sont emportés comme des grains de sable, qui tournent, impuissants, dans ce tourbillon. Le plus souvent, ils y périssent. "

Sa vision est déterministe : à partir de l’assassinat de Stolypine, pour lequel il a une grande admiration — " Stolypine était un homme d’Etat vraiment exceptionnel, pour tous les siècles ; au XXème siècle c’est de loin le plus grand que nous ayons eu " — les dés sont jetés et tout concourt à l’embourbement final de la Russie dans le bolchévisme : la guerre, les personnalités médiocres de Nicolas II et de son entourage, et presque par-dessus tout la révolution de Février paralysée par la faiblesse des hommes politiques et un parlementarisme débridé. Lénine n’eut plus qu’à ramasser le pouvoir. Pivot note que Soljenitsyne est critique sur le rôle du tsar (car si dans les chapitres dits " narratifs " il laisse ses personnages agir sans juger, il se permet d’intervenir dans les chapitres dits " historiques ") :

" C’était un homme de grande qualité spirituelle, de grande pureté, un chrétien conséquent mais il n’était pas fait pour tenir le gouvernail de la Russie dans une telle tempête, quand le navire est ballotté par les vagues. "

Plus loin dans l’entretien, Soljenitsyne dément être nostalgique du tsarisme, comme on le prétend aux Etats-Unis (il cite Henri Kissinger). Il fait remarquer à Pivot que celui-ci a bien conclu l’inverse de sa lecture d’Août 14. " Ils sont persuadés que je préconise pour la Russie un régime théocratique. Jamais personne ne me cite ", se plaint-il. L’histoire de la révolution russe ne peut qu’avoir une dimension politique, par les choix, les jugements qu’opère l’écrivain, et c’est ainsi que la politique se glisse dans cette émission littéraire. Il se lamente de n’avoir que très peu d’articles critiques sur son œuvre, mais surtout des commentaires sur ses prises de position politiques. Il ne les fait pas par goût, prétend-il, ce qui est à nuancer : dans Le grain, Soljenitsyne avoue sa passion pour la politique et le fait qu’il ne peut s’empêcher d’intervenir. Il est vrai qu’il y est poussé par le sentiment de sa mission à laquelle il ne doit pas faillir : " On a tué tellement de monde en Russie qu’il ne reste presque plus personne pour dire les choses comme elles se sont passées. " Pivot opine :

" Mais ce qui est vrai, c’est que votre célébrité comme rescapé et dénonciateur du Goulag, comme ennemi juré du communisme, fait parfois oublier que vous êtes d’abord et avant tout un écrivain ! "

Son intervention est un peu saugrenue ; Soljenitsyne est un écrivain " à mission " pour qui la plume est avant tout un moyen. Il s’est attelé à sa tâche sans relâche : " Depuis que j’ai formé le projet de cette œuvre (La Roue rouge), j’ai travaillé tous les jours, sans interruption. " Et cette tâche, prévoit-il, l’occupera jusqu’à sa mort ; il lutte contre le temps.

Il est à l’opposé de la conception de " l’art pour l’art " qui domine la littérature occidentale depuis Flaubert. Que ce soit La Roue rouge, selon lui sa grande œuvre, ou celles " accidentelles " sur les camps, l’enfermement dans la période soviétique (Une journée..., Le Premier Cercle, Le pavillon des cancéreux, L’Archipel du Goulag), que ce soit par la littérature ou les interventions politiques, Soljenitsyne n’a qu’un seul but : sauver le peuple russe du joug communiste ( " La Russie est aux mains des bandits communistes ", dit-il — la politique fait partie intégrante de sa mission) et lui restituer sa mémoire, son identité. C’est ainsi qu’il s’intéresse également de près à la langue et fait œuvre de conservateur, à l’opposé de la volonté des révolutionnaires de 1917 de faire table rase du passé ; dès le camp, il étudia le dictionnaire, seul livre qu’il pouvait lire sans danger :

" [La langue russe] acquiert beaucoup de nouveaux mots techniques, mais le relief, la dimension vivante, [comme] dans toutes les langues modernes, se rétréci[t]. Autour de la langue russe actuelle, il y a toute une zone périphérique qui n’est pas tout à fait encore morte : si l’on pouvait conserver cette couche périphérique, on pourrait enrichir la langue. Je travaille précisément dans cette couche pour garder à la langue ce qui peut encore être gardé. "

De nouveau, il propose à Bernard Pivot de lui montrer les carnets qu’il tenait dans les camps et dans lesquels il notait un premier choix de mots à réemployer. Exclamations émues du journaliste devant cette écriture très menue, presqu’illisible, qui envahit tout le papier disponible.

Si, à Cavendish, il bénéficie de conditions idéales pour écrire (l’aisance matérielle pour la première fois de sa vie, l’isolement, l’espace, l’accès aux archives russes des grandes bibliothèques américaines), il lui manque le principal : la patrie. Bien sûr, il s’est reconstitué une Russie et toute la famille vit en Russes : les enfants sont élevés dans l’amour de la Russie et " imprégnés de culture russe ". Mais

" le désir [de rentrer en Russie] ne me quitte pas un instant, même la certitude du retour ne me quitte pas. Je ne sais d’où elle vient ; ni la situation mondiale, ni celle de l’Union soviétique n’offrent de signes réconfortants. Mais mon sentiment profond me laisse entendre que je reviendrai vivant chez moi, dans ma patrie, bien que je sois loin d’être jeune, comme vous le voyez. "  

Il voit dans le mouvement Solidarité en Pologne un signe d’espoir que la situation bouge dans le bloc de l’Est. Pour lui, il n’a pas échoué, malgré l’Etat de guerre décrété par le général Jaruzelski en décembre 1981 et l’interdiction du syndicat.

" [Le mouvement] n’a pas échoué. Non, non, pas du tout ! Il a connu un grand succès. Simplement vous ne voyez pas, vous n’êtes pas dans les mêmes dimensions du temps. Précisément, le mouvement de Walesa est un de ceux qui nous montre que les pays de l’Est peuvent se libérer eux-mêmes. Ce mouvement, faites bien attention, n’a rien à voir avec le socialisme : jamais un mouvement de libération à l’Est ne sera un mouvement socialiste ! Le socialisme nous est odieux. "

Preuve de sa réussite : la remise du prix Nobel de la paix à Lech Walesa. C’est " une victoire spirituelle des Polonais, unis dans le christianisme contre le socialisme et le communisme. " Cela, malgré l’absence d’aide de l’Occident. Soljenitsyne lui demande deux choses : se maintenir face à l’URSS et aider les mouvements de libération intérieurs. Ce qu’il ne fait pas ou peu. Quand il se décide à mener une action " raisonnable " (l’envoi des troupes américaines à Grenade), c’est le " tollé général ", alors que personne n’avait réagi à l’occupation de l’île par les Cubains. Sa lecture est que les Occidentaux ne laissent pas les peuples disposer de leur sort mais les livrent toujours aux communistes, dans une perversion de ce droit. Il cite l’exemple du Vietnam et du Nicaragua. Nous retrouvons là le même raisonnement tenu lors de la première émission d’" Apostrophes ", en 1975.

L’écrivain est donc à nouveau amené à s’exprimer sur la politique internationale : cela fait partie de son combat, celui du recouvrement de la liberté spirituelle contre l’oppression du régime communiste, celui qui sévit sur sa chère Russie. C’est cette même mission qui l’a poussé à écrire le pamphlet Nos Pluralistes, " réponse à quelques détracteurs ", des émigrés de la troisième génération. Il prétend les avoir ignorés depuis son arrivée aux Etats-Unis, et de n’avoir lu tous leurs écrits d’une traite en un mois que pour leur répondre. Il les accuse de se croire autorisés à interpréter l’histoire russe dans sa totalité, sans aucune compétence (sous-entendu : contrairement à lui qui l’a étudiée pendant des années). Il critique la mise au pinacle du pluralisme en Occident qui mène au relativisme pur et simple. Sous prétexte de " pluralisme " donc, des émigrés trompent l’Occident en lui donnant " une perspective faussée, de faux conseils, le font sans aucun sens des responsabilités ", notamment en confondant le peuple russe avec son régime politique, en voyant dans le communisme soviétique une " orthodoxie ténébreuse ". Certains le font intentionnellement (anciennes élites soviétiques), d’autres par ignorance. Soljenitsyne est pris à parti :

" Je les gêne parce que je suis de ceux qu’on n’a pas eu le temps d’éliminer. (...) La poétesse Anna Akhmatova m’a dit un jour : ‘Allons, Alexandre Issaïevitch, nous deux, Staline n’a pas eu le temps de nous éliminer.’ (...) Je dis la vérité sur la Russie, ce qu’il en est, j’ai consacré ma vie à cela. C’est pour cela que je leur suis un personnage odieux. Je ne leur permets pas de se présenter comme des témoins exclusifs : il faut donc me persécuter. "

Il ne leur permet pas de se poser en témoins exclusifs mais il tend lui-même à le faire. Concernant le peuple russe, Soljenitsyne admet difficilement une autre opinion que la sienne. Dans son pamphlet, il écrit bien que la vérité est une et qu’elle " relève de Dieu ", l’homme ne pouvant chercher qu’à s’en approcher, mais dans le feu de l’action, il assène : " Je dis la vérité sur la Russie ". De plus, il leur reproche de donner des leçons à l’Occident, ce qui est comique de la part d’un homme qui n’est pas avare de morale ! Bernard Pivot ne formule aucune critique particulière sur le livre : il le fait d’ailleurs rarement dans son émission. Soit il aime, soit il cherche à mettre l’auteur en valeur, à le laisser parler de son livre d’autant plus s’il l’admire, ce qui est visible ici. Il le dit clairement quelques années plus tard, invité au journal de 13 heures pour commenter le retour de Soljenitsyne en Russie :

" Quand on est en face de Soljenitsyne, c’est impressionnant, parce que vous avez en face de vous non seulement un grand écrivain, mais aussi un acteur de l’histoire, un témoin [il énumère sur ses doigts], une victime, un juste, un juste... en.. .en deux mots, donc vous êtes très très impressionné ![ il prend la tête de quelqu’un de très très impressionné] ".

Forcément, l’entretien s’en ressent.

Alain Rémond, qui consacre sa rubrique " Mon œil "(de Télérama) à l’émission, le lui reproche :

" [Pivot] avait (...) mis au placard son impertinence pour se vêtir d’une inhabituelle déférence... "

Il y avait pourtant de quoi l’exercer, cette impertinence, à propos de ce pamphlet, " qui ne fait pas, c’est le moins que l’on puisse dire, dans la dentelle ". Certes, Soljenitsyne en a parlé lors de l’émission, mais en termes trop vagues, et Alain Rémond eût souhaité qu’il en fût davantage question. Il parle d’un règlement de comptes à l’œuvre sous la volonté de " rétablir la vérité " ; traque une contradiction dans les paroles de l’écrivain, qui prétend avoir ignoré ses détracteurs pendant six ans, en relevant une citation sur les émigrés qui " se mettent, ici, en Occident, à donner des explications unilatérales " au moment de son expulsion (il n’y a donc pas de contradiction ici), et en citant une interview accordée au Nouvel Observateur en 1979 où " il reprenait ces attaques en les précisant et en les développant. " Il est vrai que le dissident avait abordé cette question, et avait défini les trois courants de cette émigration. Il les connaissait donc, sans forcément avoir lu leurs livres, comme l’affirme Rémond. Il critique ses méthodes, sa façon de citer hors contexte, sans donner le nom de l’auteur : Soljenitsyne affirme dans son livre qu’il a soigneusement noté toutes ses références, mais elles n’apparaissent effectivement pas dans son pamphlet. Il dénonce son intolérance :

" Soljenitsyne n’a jamais pu admettre de critiques de l’URSS venant de dissidents contaminés par les idées démocratiques occidentales ( ce ‘pluralisme’ sur lequel il ironise et ricane). "

Le dissident n’ironise pas sur le pluralisme, il n’est pas absolument contre mais a envers lui une position ambivalente : s’il est nécessaire, il ne constitue qu’un moindre mal, un signe de l’imperfection humaine, qu’il ne faut surtout pas considérer comme un bien à rechercher. Ainsi, il écrit :

" La diversité des opinions revêt un sens dans la mesure où, par la confrontation, elle nous permet avant tout de dépister nos propres erreurs et de les repousser. 

Et plus loin, il défend même la pluralité des opinions en affirmant qu’en Occident, le pluralisme est plus un slogan qu’une réalité et que la démocratie ne supporte pas qu’on la mette en cause. S’il est à coup sûr ambigu sur cette question (comme sur bien d’autres — Soljenitsyne n’est pas tant " tout d’un bloc " que cela), conclure à la dangerosité de ses idées constitue un procès d’intention :

" Ce que nous devons à Soljenitsyne est immense, incalculable. Littérairement et politiquement. [Le salut à son passé est de rigueur — V. H.] Ce n’est pas une raison pour refuser de voir ses faiblesses, ses limites. Pour ne pas dire que ses idées sur la démocratie, les libertés, l’après-communisme en URSS, sont contestables. Et inquiétantes. "

Télérama s’intéresse beaucoup à Nos Pluralistes. Michèle Gazier avait déjà rédigé un avant-papier sur l’émission : celle-ci étant enregistrée, elle fut visionnée lors d’une conférence de presse donnée par Bernard Pivot et Claude Durand. Elle note que ce livre " est aussi ‘mince’ (80 pages) que (semble-t-il) encombrant. (...) [A cette conférence], Nos Pluralistes était le grand absent et bien peu de choses ont été dites à son propos. " Tout le monde n’a pas pu le lire, et ceux qui l’ont reçu en service de presse, quasiment honteux, " préfèrent taire leur avis : ‘ C’est un règlement de comptes interne’ ; ‘ je préfère ne pas m’en mêler’,... " Visiblement, elle ne l’a pas lu, sait seulement qu’il dénonce le pluralisme politique, " en gros le système politique libéral ", ce qui est une vision réductrice du livre, qui est aussi une discussion sur la nature et l’origine du régime soviétique. Pour elle, Nos Pluralistes apparaît comme un faux pas du dissident, qui gênerait ceux qui l’ont soutenu et apporterait " de l’eau au moulin des communistes ". Michèle Gazier imagine les " réactions dissonnantes " qui ne manqueront pas de se faire entendre.

Dans Le Monde, si Michel Tatu parle du livre comme d’un " règlement de comptes ", sa critique est dans l’ensemble équilibrée et il reconnaît qu’il a pris un certain plaisir à lire Soljenitsyne. De même remarque-t-il avec malice que l’écrivain

" a beau nous dire que ce genre de littérature ne représente qu’un dizième de ses travaux, qu’il ne s’est lancé qu’à son corps défendant dans la lecture de tout ce qu’écrivaient ses détracteurs et qu’il a hésité avant de ‘s’empoigner avec eux’, on ne nous ôtera pas de l’idée qu’il y a trouvé quelque délectation, et qu’il a réussi à faire partager ce sentiment à ses lecteurs. " 9;

Le même journal publie une petite interview du dissident Andréï Siniavski — un de ceux qui est pris à parti par Soljenitsyne dans son pamphlet —, juste en dessous du compte-rendu de l’émission " Apostrophes " par Nicole Zand. Et le même Siniavski l’interpelle (" Camarade prophète ! ") dans deux pages du Nouvel Observateur. L’écrivain finirait-il par croire à sa propre sainteté, à l’instar d’une grande partie de l’émigration russe ?

" (...) la vérité est une, et cette vérité appartient à Soljenitsyne et à ceux qui partagent totalement son point de vue, tout le reste n’étant que mensonge. (...) Il passe sous silence le fait que beaucoup des auteurs sur lesquels il se rue ont été solidaires de lui sur bien des questions de principe ",

écrit Siniavski. Ceux qui osent ne pas être en accord avec lui sont accusés de haïr la Russie : le dissident plaide pour une liberté de parole qui ne peut être que profitable aux Russes. Il se demande si Soljenitsyne n’a pas tendance à défendre cette liberté uniquement quand elle l’arrange, comme quand il était en URSS... Approuvant sa phrase sur la nature divine de la vérité, il ajoute :

" Et ceux qui, petits et grands, aspirent à Elle cheminent diversement, ils ne défilent pas au pas cadencé sous les ordres du Parti ou d’un écrivain. Cela suffit, nous avons assez marché ! "

Soljenitsyne est défendu avec vigueur par son éditeur russe et ami Nikita Struve, qui dans Le Figaro, s’insurge contre les

" anciens marxistes convertis à la dissidence, mais soucieux, avant tout, de sauver un socialisme imaginaire, anciens amis déçus ou dépassés, hommes de lettres aigris ou envieux [qui] se sont ligués pour essayer de ternir l’image du plus illustre de leurs contemporains et de leurs compatriotes. "

Dans le même quotidien, Jacques Richard, dans son avant-papier sur " Apostrophes ", écrit que Soljenitsyne " répond aux accusations de quelques sectaires, que certains intellectuels français se sont empressés de reprendre à leur compte (‘un ayatollah panslaviste, nostalgique du tsarisme’ etc.) "

Cette petite polémique à propos du pamphlet de Soljenitsyne peut étonner. Certes, pour la première fois depuis quelques années, il reprenait la parole et sur un ton offensif, ce qui appelait des réactions. Certes, les journalistes toujours pressés par le temps, ne pouvaient passer à côté de ce petit livre de 80 pages, vite lu. Mais les questions abordées par Nos Pluralistes sont en partie internes aux milieux de l’émigration russe, et l’on se demande si ce n’est pas simplement une occasion pour certains journalistes d’épingler l’écrivain et une réaction épidermique à l’enthousiasme que soulève ce numéro d’ " Apostrophes ".

3. Réactions à "Apostrophes"

Jamais une émission où apparaît Soljenitsyne n’a autant suscité de commentaires ; le fait qu’elle ait pu être visionnée avant sa diffusion par les journalistes a eu pour conséquence de doubler le nombre de papiers : avant-papier sur l’émission ou, plus polémique donc, sur le pamphlet, et compte-rendu le lendemain de la diffusion. Les critiques sont dans l’ensemble enthousiastes, exceptions faites d’Alain Rémond dans Télérama, déjà cité, et d’Arnaud Spire, dans L’Humanité. Ce dernier nous apprend qu’une " salve d’applaudissements " a salué cet " Apostrophes " lors de la conférence de presse. Ils sont unanimes à apprécier le reportage sur la vie de l’écrivain : Nicole Zand, dans Le Monde, regardant cet "extraordinaire document " qui " fera date ", n’a pas pu " s’empêcher de se demander : comment était-ce la vie à Iasnaïa Poliana? " (la résidence de Tolstoï) et dans Le Nouvel Observateur, Françoise Giroud eût aimé en posséder un identique " sur Victor Hugo à Guernesey ". Même Alain Rémond est content :

" Soljenitsyne en short jouant au tennis avec son fils, c’est étonnant. Soljenitsyne racontant à Pivot sa vie de moine écrivain, c’est passionnant. Soljenitsyne sortant d’un tiroir ses carnets de captivité, c’est émouvant. Pour tout dire, bravo, Bernard Pivot, pour nous avoir offert cet ‘Apostrophes’ exceptionnel, pour avoir réussi à obtenir cette exclusivité mondiale. "  

Justement, pourquoi cette exclusivité accordée à la télévision française alors qu’elle est refusée à toutes les autres télévisions occidentales ? s’interrogent Alain Rémond et Arnaud Spire. Parce que, et ils citent Bernard Pivot lors de la conférence de presse, en France, on le considère davantage comme un écrivain : il garde un bon souvenir du premier " Apostrophes " de 1975, " un souvenir mouillé " ricane Spire. Car lui se demande plutôt si cette " sollicitude pour notre pays " n’aurait pas de rapport " avec sa situation unique en Occident, avec ses quatre ministres communistes, et ses efforts pour trouver une issue à la crise du vieux monde ? " Et le journaliste, comme son confrère en 1976 au moment des " Dossiers de l’Ecran ", de rapporter l’intervention de Soljenitsyne à la situation politique intérieure de la France... Alain Rémond fait une autre analyse de l’accueil particulier dont l’écrivain jouirait en France : il remarque que dans la masse d’écrits qui lui ont été consacrés depuis une dizaine d’années, il ne se trouve pas, " loin de là, que des commentaires strictement littéraires ", ce que l’on ne peut que confirmer ! Selon lui, il existe un " quasi-consensus " autour de Soljenitsyne, non pour des raisons littéraires, " mais pour des raisons essentiellement politiques ". Il remarque :

" Ce n’est pas un hasard si les seuls journaux à l’avoir constamment critiqué sont ceux d’obédience communiste. "

Perspicace Alain Rémond. Que les communistes, maintenus sans faiblir dans la ligne du PCUS par leur premier secrétaire Georges Marchais, critiquent le dissident qui a témoigné et écrit contre le régime qui les soutient, ne doit en effet rien au hasard... Alain Rémond les donne-t-il en exemple à la gauche non communiste ? C’est apparemment à elle qu’il s’en prend : il critique le fait que la " lutte contre le totalitarisme soviétique [soit] passée au premier rang des préoccupations de la gauche socialiste " et ait " quasiment " fait de Soljenitsyne " un tabou. Intouchable. " Même le journal Libération, note-t-il, lui ouvre largement ses pages, sans formuler la moindre critique. Et pourtant, enchaîne-t-il, il y avait de quoi faire, avec Nos Pluralistes. Pour Rémond, si " ce que nous devons à Soljenitsyne est immense, incalculable. Littérairement et politiquement ", il faut dire qu’il a des idées plus que contestables, " inquiétantes " et apparemment, il romprait seul le tabou (avec les communistes, donc). En étudiant les articles parus dans Le Nouvel Observateur (ne prenons que ce seul magazine, représentatif de cette gauche anti-totalitaire), on ne peut affirmer que l’écrivain soit un tabou, ne serait-ce que par la couverture qu’ils ont faite du pamphlet de Soljenitsyne. Et Jean Daniel émet toujours une réserve sur ses idées panslaves, sa nostalgie de la Russie des Tsars, même quand il insiste sur la nécessité pour les Occidentaux de l’entendre et de réfléchir à ses paroles. Son accueil de l’écrivain n’a jamais été inconditionnel. Ce qui n’est d’ailleurs le cas d’aucun journal étudié sur notre période, à l’exception peut-être du Figaro, qui passe sur les divergences qui peuvent exister entre l’écrivain et lui.

Il est vrai que cette année-là, 1983, est moins propice au lancement de polémiques : la guerre froide bat son plein de nouveau (avec notamment le programme dit de la " guerre des étoiles " lancé par le président américain Ronald Reagan et le déploiement des missiles sur le sol allemand), mais la politique soviétique, clairement offensive, ne trouve plus que le PCF pour la soutenir encore : la guerre en Afghanistan, la répression de Solidarité en Pologne tuent définitivement le reste de crédit que l’on pouvait lui accorder en dehors du cercle communiste. En France, les socialistes sont au pouvoir, et n’ont pas tant besoin de ménager leurs alliés communistes que dans les années 70. Et, ainsi que le remarque Alain Rémond, le quotidien Libération a abandonné sa ligne gauchiste et est devenu un journal plus modéré, qui a été sauvé de la faillite par l’Etat en 1981.

Cette baisse de tension idéologique qui s’ensuit dans le milieu intellectuel (Max Gallo, porte-parole du gouvernement, s’en plaignit dans un article du Monde) se répercute (si l’on peut dire) sur l’accueil fait à celui " qui incarne pour nous l’antisoviétisme " ; un révélateur de la mauvaise image de l’URSS et de la chute de la puissance communiste en France, plus que d’une totale acceptation de Soljenitsyne. Les empoignades politiques étant moins aiguës, les journalistes peuvent davantage parler de la personnalité de l’écrivain et de son métier. Le Figaro ne s’en prive pas. Dans son avant-papier, Jacques Richard insiste sur le fait qu’il n’a parlé que " très secondairement des événements internationaux pendant les dernières minutes " et c’est le principal critique du Figaro littéraire, Renaud Matignon, qui fait le compte-rendu de l’émission. Lyrique, sa plume exalte " le poète " qui " parlait à la fois le langage de tous et le raisonnement des philosophes " : " On était brutalement réveillé par cette voix de poète et comme angoissé par cette angoisse et par cet appel fraternel. " Ainsi que nous l’avons remarqué plus haut, l’éloge est spirituel et plus précisément chrétien au Figaro. Le jour de l’émission, toujours dans ce journal, l’historienne du PCF Annie Kriegel compare Soljenitsyne au pape.

" Alexandre Soljenitsyne, comme Jean-Paul II — et c’est pour tous deux la source de leur immense autorité spirituelle — savent qu’ils n’ont pas à nourrir de projets à court terme. Ils savent que le salut de leur peuple n’est pas programmable dans le commun des jours. "

Françoise Giroud, dans Le Nouvel Observateur, est moins sensible à ce côté " prophète " ; elle reste notamment sceptique devant les propos de l’écrivain sur la victoire de Lech Walesa en Pologne et sur la possibilité d’un retour en Russie... S’il aura heurté le " confort intellectuel " de plus d’un téléspectateur, " le sien est absolu " note-t-elle. Elle préfère définitivement l’écrivain. L’homme aussi : elle a été charmé par son mode d’être, " expansif, confiant, animé, vif, presque gai " ; ce reclus " parlait d’abondance ", comme l’instituteur qu’il fut et est resté pour ses enfants, remarque Nicole Zand dans Le Monde. Celle-ci utilise des termes assez proches pour le qualifier :

" Ce qui frappe d’abord (...) c’est l’impression qu’il donne de force, de santé, de solidité, d’équilibre, de foi. L’impression aussi (...) qu’il détient la vérité et que seuls ont raison ceux qui pensent comme lui. "

Son pamphlet et la querelle qui l’oppose aux autres dissidents reproduit le vieux clivage entre slavophiles et occidentalistes, explique-t-elle, avant de s’interroger sur ce que les téléspectateurs ont pu comprendre des reproches que Soljenitsyne lançait à ses détracteurs. Elle a pour sa part décelé à tous les moments " ce mépris mêlé de déception à l’égard d’un Occident en décadence, qui a perdu les vraies valeurs. " Enfin, elle perçoit bien la difficulté de dissocier art et politique dans une entreprise comme La Roue rouge.

On peut dire que cette émission d’ "Apostrophes " de 1983 a connu un grand succès médiatique. Elle a tout eu : le " scoop " mondial pour le reportage à Cavendish, une petite polémique autour de Nos pluralistes, un nombre important d’articles pour une émission de télévision, dont la majorité est élogieuse, enfin une bonne audience. Aucun doute, presque dix années après son expulsion d’URSS et malgré son isolement aux Etats-Unis, Alexandre Soljenitsyne intéresse encore beaucoup les Français.

Le Grand Homme avant son retour

Avec l'arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir en Union soviétique, en 1985, des voix s'élèvent pour réclamer la fin du bannissement du plus célèbre exilé depuis la mort de Trotski. Gorbatchev y est plutôt favorable, mais Soljenitsyne déclare qu'il ne reviendra pas avant que ses livres ne soient édités. C'est chose faite en 1989 avec la publication de l'Archipel du Goulag dans la revue Novy Mir. Les journaux télévisés s'en font l'écho, et les journalistes y voient un bel exemple de glasnost', de transparence, qui avec perestroïka, reconstruction, est devenu le mot le plus célèbre de la langue russe, à égalité avec troïka, niet et pravda. Les journalistes se réjouissent de cette nouvelle preuve de la grandeur de Gorbatchev et de sa capacité à peut-être réformer le régime soviétique. L'écrivain retarde cependant son retour car il veut d'abord terminer La Roue rouge. Finalement, celui-ci est prévu pour 1994, et en septembre 1993, Soljenitsyne entreprend une dernière tournée en Europe. Il prononce notamment un discours à l'Académie internationale de philosophie de Liechtenstein. Bernard Pivot en profite pour l'inviter une nouvelle fois à son émission, avant qu'il aille en Vendée inaugurer un monument à la mémoire des victimes du massacre des Lucs sur Boulogne, sous la Révolution, à la demande de Philippe de Villiers, député UDF.

 

1. Le Grand Homme chez Pivot

 

Dix ans après, le retour de Soljenitsyne sur le plateau d'une émission de Bernard Pivot sur France 2 est un événement, salué comme tel. Sur une décision de dernier moment, le directeur de la chaîne Hervé Bourges décide de changer l'heure habituelle de passage de "Bouillon de culture" (vingt-deux heures passées) et de la programmer à 20h50, heure de grande écoute. Le journal de vingt heures, le soir même, annonce en premier titre "une soirée exceptionnelle" avec "la présence de Soljenitsyne en direct". Le titre suivant annonce un reportage sur les communistes en Pologne ayant atteint un bon score lors des dernières élections, mais les communistes ont changé, explique le journaliste... Retour sur Soljenitsyne au bout d'une vingtaine de minutes. Le présentateur évoque une  "tournée d'adieu et de reconnaissance aux personnes qui l'ont accueilli" à son expulsion. On diffuse des images de l'arrestation du dissident et quelques témoignages sur le goulag. Le journaliste Gilles Rabine rappelle que Soljenitsyne, "l'opposant le plus emblématique" fixait le nombre des victimes de la répression à soixante millions en 1953, mais que ces chiffres sont revus à la baisse par l'historien Nicolas Werth, dont la revue L'Histoire a publié un article ce même mois. Dans son article, Werth arrive à la conclusion que dix millions de personnes ont été déportées au goulag pour les périodes léniniste et stalinienne. En fait, le journaliste ne compare pas la même chose puisque dans le chiffre avancé par Soljenitsyne, sont notamment compris les six millions de morts suite à la collectivisation forcée et à la famine qui s'ensuivit en Ukraine. Interrogé en conférence de presse, Soljenitsyne persiste à dire soixante millions de victimes et se dit non convaincu par des "statistiques produites par le KGB".

Le journal se met ensuite en duplex avec Bernard Pivot, sur le plateau de son émission envahi par les photographes et les télévisions étrangères, dont la vision renforce le sentiment qu'il s'agit bien d'un "événement" : la chaîne tient à promouvoir sa soirée. Pivot reprend le terme en insistant dessus, fait "monter la chantilly" :

"Il va dire des choses importantes pour son retour en Russie... C'est un des grands témoins du siècle mais aussi un des grands acteurs... Il a changé la face du monde... Quelle importance prodigieuse il a eu dans la marche du monde..."

Il en profite pour annoncer la rediffusion d'un téléfilm tiré du Premier Cercle, mais dans une version "resserrée, meilleure que celle parue il y a deux ans". C'est la deuxième fois donc que la télévision française consacre une soirée entière à l'écrivain, traitement exceptionnel.

Quand "Bouillon de culture" commence, Pivot commente un petit film retraçant son destin ; et la litanie des éloges reprend (il faut préciser qu'il s'exprime souvent par hyperboles) :

"Il y eut le monde avant Soljenitsyne et le monde après Soljenitsyne... Fabuleux destin... Rescapé des trois fléaux du siècle : la guerre, le cancer, et les camps... Oeuvres littéraires d'une qualité exceptionnelle... Sa voix trop puissante, trop dangereuse... Elles ont ouvert les yeux sur le système totalitaire de l'URSS et la réalité du monde communiste..."

Contrairement à "Apostrophes", "Bouillon de culture" n'est pas une émission à vocation polémique, mais plus simplement de discussion entre de nombreux invités réunis autour d'un thème plus ou moins arbitraire. Les invités ne sont pas placés face à face, mais côte à côte, et l'ensemble des participants forme un arc de cercle, indice d'une volonté de consensus de la part du présentateur. Cette fois-ci, comme en 1975, trois personnes sont invitées à discuter avec Soljenitsyne : André Glucksmann, ex-maoïste, ex-nouveau philosophe, dont Pivot précise qu'il est "souvent engagé dans des combats politiques en faveur des droits de l'homme" ;  Jean-Claude Casanova, directeur de la revue libérale Commentaire ; et Bernard Guetta, journaliste, ancien correspondant du Monde à Moscou. Jean Daniel nous apprend dans Le Nouvel Observateur qu'il avait été lui aussi convié, mais qu'il était pris ailleurs. Sa présence n'aurait sans doute pas beaucoup changé le ton de l'émission puisqu'il aurait eu à coeur de ne pas "animer" l'émission ainsi qu'il l'avait fait en 1975, "parfois à son désavantage".  D'autant plus qu'il déclare dans l'article que Soljenitsyne "a fait voler en éclats toutes les étiquettes dans lesquelles on voulait le camisoler. Grand-Russe ? Panslave ? On ne trouve pas un texte de lui qui puisse l'établir." Et Jean Daniel d'oublier que lui-même lui avait collé quelques étiquettes...

Dans un entretien accordé au Figaro le jour même, Claude Durand définit à l'avance la tournure que prendra probablement le dialogue entre l'écrivain russe et les invités : "les intervenants se feront les interprètes de la curiosité publique" plutôt que de confronter leurs points de vue pour affirmer leurs propres thèses. Le profil de ces intervenants montre en effet que contrairement au premier "Apostrophes" de 1975, la controverse ne devrait pas être au programme de l'émission. Et la première question de Pivot le confirme :

"Quelle est la place, la part de Soljenitsyne et de ses livres dans votre vie d'intellectuel à vous ?"

Une grande place, bien sûr. Jean-Claude Casanova, visiblement ému :

"Nous avons eu un choc à la lecture de ses livres. Nous ne savions pas si le peuple russe avait résisté, et nous avons su que malgré le mensonge et l'oppression, la vérité et la liberté pouvaient triompher... C'est délicat à dire devant l'intéressé... mais il faut le dire... L'homme qui a porté ce message était exceptionnel, son caractère exceptionnel apparaissait comme une grâce. Il lui était donné de montrer l'intégrité de l'âme russe et... cela a été bouleversant, je crois."

Bernard Guetta, plus vif :

"Paradoxalement peut-être, Alexandre Soljenitsyne est avant tout pour moi l'auteur du Chêne et le Veau, le livre où il raconte sa bataille quotidienne, heure par heure, contre cet Etat et ce système tentaculaires, ... comment un seul homme, comment la volonté d'un homme (il lève l'index pour appuyer ses dires) arrive à mettre en échec un système... Pour moi, Alexandre Soljenitsyne s'inscrit directement dans la très très grande lignée des très grands écrivains qui ont su mettre leur art au service d'une lutte pour la justice. Ce qui est paradoxal, c'est que cette lignée de Tolstoï, de Zola... de Victor Hugo naturellement ! adhérait complètement à l'idéologie des Lumières. Soljenitsyne pose sur cette idéologie-là un regard critique, extrêmement riche, et cela fait tout le paradoxe et la richesse de l'homme."

Finalement André Glucksmann, tétanisé :

"Je dois dire que l'Archipel du Goulag a été le plus grand événement de la ma vie intellectuelle. (Emu) Je remercie Soljenitsyne... c'était un courage physique de l'écrire, un courage spirituel, parce que ça a été fait, écrit et pensé dans la solitude la plus totale... Je le remercie parce que grâce à lui, beaucoup d'entre nous ont compris qu'Auschwitz, la Kolyma et Katyn n'étaient pas une fatalité. Ce sont les plus grandes catastrophes du siècle, mais elles auraient pu être empêchées ; elles peuvent revenir, mais il dépend de nous, ... de la responsabilité qu'il nous donne, ... par un retour contre le petit Staline qui est tapi dans le coeur de chacun, (de les empêcher). Il a fait sauter les murs dans nos têtes avant que le mur de Berlin saute réellement. Vous savez, j'ai vu Michnik (ancien dirigeant de Solidarité), j'ai vu Havel (président tchèque ancien dissident), ce sont tous des admirateurs de Soljenitsyne."

Que d'hommages, de remerciements, qui impriment dès le début une touche solennelle à l'émission. L'heure des bilans a-t-elle sonné ? Le téléspectateur est alors frappé par l'allure considérablement vieillie de l'écrivain. Plus chêne que jamais, vêtu du même costume, il garde un air sévère qui s'éclaire beaucoup plus rarement d'un sourire qu'auparavant. Toujours aussi attentif cependant, la parole nette. C'est peut-être pour cette raison que deux journalistes, Françoise Giroud et Alain Rollat, le trouveront étonnamment "jeune". A une question de l'écrivain albanais Ismaïl Kadaré, présent dans l'assistance, sur la façon dont il protègera son oeuvre des bruits de la politique, Soljenitsyne répond par un large sourire, heureux de cette question littéraire, la seule de toute l'émission, qu'il ne compte plus entamer de "grande oeuvre" mais écrire "des récits, et le contact que j'aurai avec les gens m'enrichiront et m'aideront à composer ces oeuvres."

L'émission se déroule calmement, lentement... d'autant plus que Soljenitsyne ne comprend pas toujours les questions, répond à côté (mauvaise traduction, signe de vieillissement ?) et oblige Pivot à les reformuler. L'admiration absolue pour le Grand Homme ne prête pas à la controverse. On reconnaît à Soljenitsyne un rôle majeur dans la chute du communisme ; André Glucksmann rapporte une opinion de Maurice Clavel selon laquelle Jean-Paul II avait été élu pape grâce à lui : ayant "remué" l'Eglise de France et l'Eglise d'Allemagne, celles-ci avaient dès lors choisi un pape issu d'un pays communiste, en l'occurrence la Pologne. Cela fait sourire l'écrivain.

Deux questions d'hommes politiques ont été enregistrées, celles de l'ancien président Valéry Giscard d'Estaing et de l'ancien ministre communiste, Jack Ralite, questions qui ont l'air d'avoir été posées parce qu'il fallait bien en trouver une à poser. Jean-Pierre Léonardini, dans L'Humanité, se moque drôlement de l'ancien président :

"Mais que faisait-il là-dedans, celui-là, toujours en campagne électorale, prenant un air profond pour bavasser sur 'l'âme russe' ?"

La question de Jack Ralite, communiste "refondateur", donne la mesure de l'évolution bien obligée du PCF. Un peu intimidé lors de l'enregistrement de sa question, il commence par dire, curieusement, qu'il a connu Soljenitsyne après 1956, à travers Le Pavillon des cancéreux. Le premier livre de l'écrivain ne paru en France qu'en 1963, personne ne le connaissait avant ; c'est comme si, dans son esprit, le "décapeur de vérité" Soljenitsyne était associé à la déstalinisation, qui eut bien lieu, elle, en 1956 avec la divulgation du rapport Khrouchtchev - comme si, pour lui, cela avait été le début de la fin. "Vous avez dit : 'Il faut aller jusqu'au bout, il faut lutter contre l'opacité meurtrière' et... ça a réussi..." Et on sent que cela a été dur pour lui ! "Vu mon engagement, vous faites partie de ceux qui ont marqué ma vie". On se rappelle toutefois que Jack Ralite appartenait encore au PCF au début des années quatre-vingt, quand Georges Marchais parlait de "bilan globalement positif" de l'URSS. Mais ne voulant pas rester dans le camp des perdants, il essaie de faire dire à Soljenitsyne que le totalitarisme soviétique perdure sous d'autres formes, que pour le coup il combat, "sous la forme des ethnies, de la religion, de l'argent, du néo-colonialisme" et lui demande s'il entend contribuer à un nouveau mouvement qui lutterait contre ces nouvelles formes. L'écrivain réfute l'utilisation extensive du terme de totalitarisme, qui pour lui ne s'applique qu'à des entreprises visant l'emprise totale sur le corps et l'âme de l'homme. "Lénine, Staline, Hitler, voilà les totalitaires". Ce que Ralite évoque ne sont que "des aspects négatifs qu'il faut s'efforcer d'améliorer."

Bernard Pivot ne tient pas seulement à évoquer le passé glorieux de l'écrivain, et la situation de la Russie, le rôle que Soljenitsyne pourrait y jouer, sont abordés. Il assure qu'il ne tient pas à jouer un rôle politique, mais un rôle éthique. Il reprend plusieurs thèmes développés dans le discours de Harvard, notamment la pluralité du monde : il comprend l'islamisme comme une forme de manifestation de ces différents mondes. Chaque peuple doit suivre sa voie ; en même temps, suite à la question de Giscard sur la permanence de "l'âme russe", il ajoute qu'aucun caractère national ne peut rester inchangé dans le temps. Il est toujours aussi critique sur l'Occident, sur sa nécessité de s'affermir, mais ses propos sont moins véhéments. Il faut dire que le peuple russe a lui aussi besoin d'un renouveau spirituel. Soljenitsyne parle de la nécessité de procès à l'encontre des principaux dirigeants des PC à l'Est :

"On ne peut pas croire que des communistes soient devenus en une nuit des démocrates ... Un adage russe dit : 'Un arbre à la moelle pourrie ne tient pas debout.' Si nous ne commençons pas par nous purifier, si chacun de nous ne parle de lui-même... chacun doit dire comment il a participé au mensonge, à l'erreur..."

Vu le "chaos" qui règne en Russie, valait-il la peine de renverser le régime communiste, demande Glucksmann, se faisant le porte-parole des "jeunes". Bien sûr, répond Soljenitsyne, "sinon nous aurions été transformés en singes", mais il insiste sur le fait que le pays, avant d'une réforme économique ou constitutionnelle, a besoin d'une réforme éthique. "Il faut que la partie saine du peuple puisse se consolider et se développer", mais cela sans révolution. Quel doit être le rôle de l'Eglise orthodoxe dans cette éducation morale ? s'enquiert Jean-Claude Casanova. 

"La moralité a besoin de religion ... Mais on ne saurait impliquer la religion de force, on ne doit même pas faire de la propagande. La religion passe d'une personne à l'autre, c'est un don intime ..."

Pivot s'empresse de lui faire préciser que l'Etat doit rester laïc ; Soljenitsyne ajoute : "... et l'Eglise libre". Quant à la démocratie, il répète ce qu'il disait dans son livre Comment réaménager notre Russie ? - de façon prémonitoire, s'exclame Guetta - à savoir qu'il ne fallait pas vouloir l'installer du jour au lendemain. Il utilise l'image de la montagne du totalitarisme et de la vallée de la démocratie : le chemin de l'une à l'autre est long et difficile. Les transitions sont nécessaires, sinon c'est le "chaos". La démocratie doit se construire de bas en haut, partir des couches saines de la population pour monter ensuite vers les instances de pouvoir.

Dans l'ensemble, c'est à un Soljenitsyne nuancé que l'on a affaire. "Il est apparu comme un homme qui cherche", écrit Jean-Pierre Léonardini le lendemain, apparemment séduit (L'Humanité a bien changé depuis la fin du communisme). Georges Suffert renchérit dans Le Figaro : "Il sait qu'il a franchi la plus grande partie de sa vie. On lui demande de lire l'avenir. Or il ne le connaît pas, et il l'avoue." Il n'y a guère qu'Alain Rollat, dans Le Monde, pour proclamer "le retour du prophète" et filer des métaphores religieuses dans tout son article, parlant de "sa foi intransigeante", de son prêche des "valeurs de la Sainte Russie" et de "ses certitudes qui sont sans exception". Au contraire, Suffert précise que, s'il parle sans retenue, "en même temps il glisse entre les écueils comme une anguille", une fois de plus en accord avec Léonardini qui écrit : "sa pensée est religieuse, décidément, mais il a su éviter le piège qui l'aurait montré en vieux-croyant." Revient cette crainte de voir Soljenitsyne "déraper", décevoir ceux qui attendent tellement de lui et qui voudraient qu'il soit un "saint Jean Bouche d'or" (Léonardini). L'écrivain Bernard Frank l'exprime dans son feuilleton du Nouvel Observateur :

"Nous étions là à attendre ce qu'il allait dire comme si nous n'avions jamais rien entendu de notre vie. Et comme nous étions anxieux ! Pourvu qu'il évite tous les pièges ! Et personne, bien entendu, dans l'assistance et sur le plateau, n'avait l'intention de lui en tendre."

Et pourtant, ajoute-t-il, il n'est pas celui qui pourrait affronter la réalité du monde contemporain si complexe, un affrontement qui demanderait une technique sophistiquée dont aucun écrivain n'a encore disposé. Et surtout pas "ce pauvre Soljenitsyne avec son bouclier, sa plume Sergent-Major, son vieil encrier, son livre de prière, son pain bis et son tablier noir." Out, Soljenitsyne. L'écrivain appartient au passé ; les jeunes ne le connaissent pas ou ne l'écouteront pas, même en Russie. Et en Occident, il avait une certaine importance quand l'URSS existait, mais maintenant, est-ce que la Russie compte ? Puissance régionale, que vaut la parole d'un de ses représentants ? Malgré tout, reconnaît Frank, il était là à l'écouter, avec anxiété. "Comme si Soljenitsyne, c'était notre découverte et notre dernier espoir. Alors nous lui passons tout, même Dieu." Même ceux qui se sentent éloignés voire agacés par l'écrivain russe ne peuvent faire autrement que de l'écouter - attirés malgré eux par sa grandeur incontestable.

Ils étaient tous un peu comme le jeune Sania Lajénitsyne qui, au début d'Août 14, va visiter le Grand Homme, le vieux Tolstoï à barbe blanche, attendant de lui des grandes vérités sur le sens de la vie, sur l'histoire du monde. Mais Tolstoï n'a rien à dire sur le monde qui se prépare, sur le chaos dans lequel va rouler la Russie. Soljenitsyne pareillement est un homme du XXème siècle, qui ne peut "que" donner un exemple de "courage, d'entêtement, d'honnêteté ... Il nous convie à la dignité. C'est une banalité fulgurante." (Suffert) Il n'aurait donc plus rien à nous apprendre sur nous et le XXIème siècle qui commencera sans lui.

Malgré toutes les déférences dont on peut l'entourer, avec une pointe de condescendance, Soljenitsyne réussit à déplaire jusqu'à la fin.

 

2. En Vendée, chez les Blancs

 

L'émission est un peu trompeuse, car il n'y a pas d'unanimité autour de Soljenitsyne. Le seul point qui porte à polémique finit tout de même par être abordé à la fin par Pivot. Lui passera-t-on sa petite excursion en Vendée, prévue pour la semaine suivante ? Des voix se sont élevées pour s'indigner ce que l'écrivain ait l'air de cautionner un homme politique conservateur, en l'occurrence Philippe de Villiers, "hérétique reconnu" ironise André Frossard, et son entreprise cinescénique du Puy du Fou qui, chaque année, rejoue la guerre des Vendéens contre les soldats révolutionnaires. Dans Le Nouvel Observateur, Jean Daniel s'en plaint, car l'action de Philippe de Villiers est "destinée à réhabiliter le combat des Vendéens, sous le prétexte de dénoncer la Terreur." Il lui fait ainsi de la "publicité" commente Françoise Giroud, désolée.

Bernard Pivot se fait l'interprète de ces indignations "assez nombreuses" en France. Pourquoi avoir accepté cette invitation à assister à un spectacle du Puy du Fou, puis d'inaugurer un monument célébrant la mémoire des victimes des massacres de Vendée en 1794 ? (Bien la première fois qu'à la télévision française, on remette en cause la légitimité de saluer la mémoire de victimes, les nouvelles héroïnes de notre histoire... mais il y a de bonnes et de mauvaises victimes.) Soljenitsyne établit un parallèle entre la révolte vendéenne et celle des paysans d'Ukraine ou de Sibérie dans les années vingt :

"J'ai estimé que cela était un honneur pour moi, parce que nous autres Russes qui sommes passés par une guerre civile, nous avons constaté plusieurs Vendées chez nous ... Ceux qui ont vécu la Révolution, et nous l'avons vécue, ne peuvent pas rester insensibles à ce bicentenaire."

Pivot s'inquiète que cette logique du parallèle amène l'écrivain à condamner la Révolution française, "qui a donné au monde entier la déclaration des droits de l'homme." Réponse impitoyable du Russe : 

"Je condamne les révolutions en tant que telles. Les révolutions n'accélèrent pas l'histoire, elles ne font que compliquer son déroulement."

Les invités interviennent. Casanova explique la logique de son attitude : "Lénine a célébré Robespierre, c'est donc normal que Soljenitsyne célèbre la Vendée." Glucksmann soutient l'écrivain en rappelant que celui qui est considéré comme le premier communiste, Gracchus Babeuf, et qui fut un révolutionnaire, fut également le premier à décrire le "système de dépopulation (Soljenitsyne approuve le terme : ' de dépopulation, absolument') employé par les Robespierristes contre les Vendéens et en gros, le système de dépopulation, c'est presque le génocide." Etonnant d'entendre Glucksmann évoquer le "génocide vendéen" (avec un bémol certes, "presque"), expression fort contestée par les historiens et surtout utilisée par des membres de la droite conservatrice.

Pivot revient à la charge : les Français seront un peu choqués par ses propos. Certes, la Révolution a connu des excès, la Vendée, la guillotine, mais elle a aussi apporté la liberté et les droits de l'homme ! Bernard Guetta renchérit : "On vit depuis deux cents ans sur la Révolution française. La Révolution russe, celle de 17, c'est vingt millions de morts, point à la ligne." Une légère protestation de Casanova se fait entendre, laissant entendre qu'il faut séparer en deux la Révolution française - à la suite de François Furet, il prend celle de 1789, celle des droits de l'homme, et rejette celle de 1793, la Terreur. Mais Soljenitsyne l'interrompt, virulent : c'est uniquement grâce à Thermidor que la France a échappé à un destin à la russe... Il conclut, fermant les yeux, magistral, sur ce risque de choquer les Français :

"Dans mes décisions, dans ce que je fais, je ne peux pas tenir compte de ceux qui seront vexés, de ceux qui seront contents... Si je vois le problème comme je le vois, si je le sens dans mon coeur, j'agis en conséquence."

Le débat est clos.

Pas pour longtemps.

Les journaux télévisés présentent quelques reportages sur le week-end de Soljenitsyne en Vendée. Une équipe de la Une en tourne un sur le premier soir pendant lequel l'écrivain assiste au spectacle son et lumière du Puy du Fou, créé et organisé par Philippe de Villiers en 1978 avec des bénévoles de la région. Puis deux reportages, sur les première et deuxième chaînes, rendent compte, plus ou moins bien, de la cérémonie d'inauguration du monument, avec le discours de Soljenitsyne, qui a lieu le deuxième soir (le samedi 25 septembre). Enfin, Anne Sinclair, dans l'émission politique de la Une, "7/7", aborde le sujet le dimanche avec son invité, l'ancien ministre socialiste de la Culture Jack Lang.

Les deux reportages TV de la Une présentent favorablement cet événement. Le premier est diffusé en fin de journal, après le sport - ce n'est donc pas l'événement du jour pour la rédaction du journal. Claire Chazal, la présentatrice, annonce que "comme beaucoup de Russes, l'auteur de l'Archipel du Goulag et du Pavillon des cancéreux est fasciné par cet épisode de notre histoire, le massacre des Vendéens sous la Révolution." L'écrivain assistera le lendemain à la commémoration du bicentenaire de ce massacre. Le reportage nous le montre au centre d'une formidable cohue ; le spectacle rassemble "quinze mille Puy-Follets bénévoles". L'écrivain "a maintes fois comparé dans ses écrits le soulèvement des Vendéens à celui des paysans de Russie, d'Ukraine et de Sibérie au début des années vingt. Et hier soir, il a voulu touché la mémoire des guerres de Vendée."

Il est rayonnant, Soljenitsyne, à la vue de ce spectacle coloré. Le journaliste, Robert Werner, ajoute qu'il a voulu, par sa présence, "dénoncer tout système qui broie ceux qui se mettent en travers de l'Histoire."

Il met en évidence ainsi le parallèle qu'établit l'écrivain entre le système soviétique et le fonctionnement de la Terreur sous la Révolution, la même logique à l'oeuvre d'élimination des opposants. D'ailleurs, le téléspectateur a juste après droit à un extrait du discours de Philippe de Villiers qui confirme cette volonté de parallèle dans ce qui semble être une référence aux deux coeurs qui ornent le drapeau de la Vendée royaliste : "Un coeur pour la Vendée, un coeur pour la Russie ...." ; la recette du spectacle de ce soir-là est remise à Natalia Soljenitsyne pour les victimes du Goulag. Et le reporter de conclure sur la solidarité des victimes : "Pour tous les oubliés du Goulag, pour les honorer, on a tiré un merveilleux feu d'artifice."

Le second reportage est diffusé dans le journal de 13 heures, le lundi suivant, là encore plutôt vers la fin, après un sujet sur l'ouverture de la chasse. Le présentateur Jean-Pierre Pernot annonce un "week-end particulièrement intense " pour Soljenitsyne, que le reportage, réalisé par les mêmes journalistes que le précédent, nous montre inaugurer une stèle où sont inscrits les noms des personnes massacrées dans l'église du village des Lucs. Robert Werner utilisera plus tard l'adjectif "exterminées". L'accent du reportage est mis sur la nécessité pour la République de reconnaître "les excès de la Révolution" : "Cette chapelle (où se trouve la stèle), haut lieu de l'histoire vendéenne, rassemblait ceux qui osent dire et le font pour grandir la République."

Nous voyons les rues du village pavoisées de drapeaux vendéens ornés des coeurs rouges surmontés d'une croix, emblème des armées catholiques et royales. Alain Decaux, présent lors de la cérémonie, républicain convaincu, et ancien ministre dans un gouvernement socialiste a "très sereinement évoqué le martyre vendéen : 'Le tragique épisode de la répression vendéenne n'est pas à l'honneur de la Révolution. Fallait-il pour cela que les partisans des idées de 89 se drapent éternellement dans une négation stérile ?' "

La dernière image nous montre Soljenitsyne et de Villiers côte à côte, écoutant l'historien. Le reportage ne dit pas un mot sur la critique de la devise de la République que fait l'écrivain, ni sur sa condamnation définitive de toute révolution - pour lui, il ne s'agit pas d' "excès" ni de dérapage - et ne diffuse de son discours que le passage sur les révoltes des paysans russes et ukrainiens. Il met l'accent sur la mémoire des victimes, et sur la teneur émotionnelle et spirituelle de la cérémonie. Rien non plus sur la controverse politique autour du rôle de Philippe de Villiers. On fait dans le consensus.

 
Le ton est radicalement différent sur France 2, dans le reportage que le journal consacre à la cérémonie et à l'inauguration de la stèle, diffusé au bout de dix minutes, après un reportage sur la fête Bleu Blanc Rouge du Front national. Le journaliste semble ainsi poursuivre une rubrique "extrême droite". Dès le lancement du reportage, le présentateur Hervé Claude parle des "Chouans", faisant une confusion fréquente entre les deux mouvements insurrectionnels de la Bretagne et de la Vendée qui sont distincts. Contrairement aux journalistes de la Une, il précise la note politique de la soirée :

"L'écrivain est venu là pour condamner toutes les révolutions, la française comme la russe, et a critiqué la formule(sic) française : Liberté, Egalité, Fraternité. Il estime qu'elle est contradictoire et irréalisable."

Et le reportage débute par une petite interview de l'homme politique Villiers qui déclare : "Je n'accepte pas que la Vendée soit traitée comme un point de détail de l'histoire de France." L'expression "point de détail" n'est pas neutre : c'est une référence directe au mot de Jean-Marie Le Pen, président du Front national, qui avait évoqué les chambres à gaz comme un "détail" de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale. Villiers compare donc ceux qui minimisent les massacres vendéens à celui qui minimisa le génocide des Juifs perpétrés par les nazis ; en même temps, il établit implicitement une comparaison entre la nature des deux événements, le massacre des Vendéens étant considéré comme un génocide. A cette intervention tout polémiste du député répond le commentaire du journaliste Marc Maisonneuve qui choisit l'angle Villiers et non l'angle Soljenitsyne pour parler de la cérémonie :

"Pour le bicentenaire du soulèvement de la Vendée royaliste, Philippe de Villiers et le Conseil général ont érigé en six mois un monument de dix millions de francs."

Voilà qui coûte bien cher. Soljenitsyne, "véritable vedette de la cérémonie", inaugure "ce qu'on appelle le chemin de la mémoire." Celui-ci "mène à l'église du Petit Luc, là où auraient été massacrées, le 28 février 1794, 564 personnes par les troupes républicaines."

Le journaliste emploie un conditionnel de défiance, et ajoute aussitôt : "Ici, pas de place pour les doutes de certains historiens, sur les lieux des massacres et leur durée. Rien que des certitudes."

Phrase sibylline qui jette le doute sur le bien-fondé de la cérémonie, sans en dire beaucoup plus. Le téléspectateur qui n'a pas lu les journaux (et, en l'occurrence, un certain article du Monde paru deux jours plus tôt) ne peut rien comprendre. Suit un extrait du discours de Philippe de Villiers, où celui-ci, avec une certaine emphase qu'il affectionne, joue sur l'émotion en usant de métaphores d'une voix vibrante et cassée, dans un des moments les plus pathétiques du discours :

"Que notre chère vallée devienne un abîme de lumière ! ... Petit Luc ... nous te prenons par la main..."

Le journaliste insiste sur le caractère royaliste de la manifestation, d'abord par une plaisanterie : "Ici, la République n'est pas en odeur de sainteté... celle de 1793 bien sûr ! " ; puis par l'interview d'un prêtre lui aussi bien choisi :

"Ce soir, on parle de la Vendée, de ce sacrifice des Vendéens pour leur Dieu, pour leur roi, pour leur religion catholique...(coupure)                                                                                                                                                                

- Le mot de génocide ne vous paraît trop, fort ?

 - (Stupeur) Absolument pas ! Absolument pas. Pour moi, c'est un génocide absolument historique. Il n'y a aucune contestation possible."

Après le doute jeté sur la réalité du massacre dans l'église, l'affirmation du prêtre qu'il y eut un incontestable génocide (avec toutes les images que ce mot appelle aussitôt) achève de faire de cette cérémonie un délire d'extrémistes. Pas un mot sur la présence d'Alain Decaux, pas une citation non plus du discours de Soljenitsyne, dont on nous a pourtant assuré qu'il était la "véritable vedette" de la journée. La seule phrase de l'écrivain qu'on entend est sans réelle pertinence dans le sujet, prononcée lors d'une conférence de presse l'après-midi : "Je dirai juste que les pays de l'Est se réveillent après quarante ans de communisme." Le téléspectateur ne saisit pas bien le rapport ; le journaliste se sert en fait de cette citation comme d'une transition. Juste avant, il nous avait dit que Soljenitsyne condamnait la Révolution française, fracture de l'histoire, tout comme le communisme.  Vient la phase de Soljenitsyne. Et le journaliste de conclure :

" Etrange parallèle, étrange message au mémorial des Lucs, comme si la nouvelle de la mort du communisme n'était pas parvenue jusqu'en Vendée."

Etrange conclusion, qui nous rend perplexe ; signifie-t-elle que la fin du communisme marque le temps d'oublier les victimes des révolutions ? Que tout cela est du passé, et que se souvenir du passé est hautement suspect aux yeux du journaliste ? Surtout ce passé-là ?

Le traitement de l'information diverge complètement d'une chaîne à l'autre. L'une met en avant l'émotion suscitée par la commémoration d'un massacre, appelle la République à le reconnaître, mais édulcore ce que le message de Soljenitsyne peut avoir de choquant pour beaucoup de Français - il ne critiquerait que les "excès" de la Révolution et aucun mot n'est touché de sa critique de la devise républicaine. Les enjeux politiques et historiques sont esquivés. De l'autre côté, un parti pris politique hostile désinforme le téléspectateur encore plus : selon lui, la cérémonie n'est qu'une entreprise passéiste de royalistes et de catholiques, peu conforme à la vérité historique, mise en scène par un député conservateur à la limite de l'extrême droite qui entend récupérer politiquement le combat de l'ancien dissident contre le communisme. Chose qui n'est pas très compliquée vu les parallèles extravagants que ce dernier établit lui-même.

Ces reportages mettent en évidence, certes de manière elliptique et simplifiée, les points de discorde qui surgissent dans la presse : la récupération politique que ferait Villiers de l'écrivain ; le regard que porte la République française sur les guerres de Vendée, quatre ans après les fêtes fastueuses du bicentenaire de la Révolution de 1789 ; enfin, la légitimité d'une comparaison entre les révolutions française et russe, et d'une réflexion sur la nature totalitaire de la première.

La stratégie politique de Philippe de Villiers

Une constatation d'abord, faite par Bertrand Le Gendre dans Le Monde :

"Puissance invitante et président (UDF-RPR) du conseil général de Vendée, Philippe de Villiers est fortement redevable à Soljenitsyne de rehausser de sa présence une célébration qui, sans lui, n'aurait pas eu le même éclat."

Le bicentenaire de la Terreur dans son ensemble serait même passé à peu près inaperçu (et cela ne semble pas poser problèmes outre mesure). C'est donc déjà une première victoire pour le politicien qui est né à quelques kilomètres des Lucs. Villiers se défend cependant d'une intention politique en affirmant dans Le Figaro : "la visite d'Alexandre Soljenitsyne n'a rien de politique, elle est d'ordre spirituel." Les journalistes n'y croient pas et tous ont en vue l'utilisation politique qu'il peut faire de l'événement, lui-même de nature politique - les comptes-rendus sont d'ailleurs publiés, dans Le Figaro comme dans Le Monde, en page "politique". Ils ne sont pas les seuls. Nicole Zand rapporte ainsi, dans Le Monde :

"Les élus de gauche du sud du département (de la Vendée) , même ceux dont les ancêtres avaient combattu en 1793, avaient fait savoir qu'ils seraient absents de ces manifestations. Il est certain que, dans le bocage, cette visite historique aura des répercussions et que cet hommage à la persécution ne peut pas ne pas donner lieu à une 'récupération' politique."

Dans Le Figaro, Emmanuel Coloyanni précise que des voix dénoncent "la confusion des genres", entre la défense des intérêts du département et la promotion du président du conseil général d'une part et la présence de l'ancien dissident de l'autre. La contestation est cependant minime et "relève du combat strictement politique", assure-t-il.

La journaliste du Monde précise elle que Villiers ne peut récupérer en tout cas l'écrivain qui s'est montré tel qu'en lui-même, "un roc, au superbe pouvoir de persuasion et préoccupé seulement de son pays". Il n'a pas daigné répondre aux accusations de servir de caution aux ambitions politiques du député, nous apprend Laure Mandeville du Figaro. C'est ce que lui reproche le maire socialiste de la Roche sur Yon, Jacques Auxiette, qui a décliné l'invitation pour l'inauguration du mémorial :

"On peut regretter que de telles personnalités (Alexandre Soljenitsyne et Alain Decaux) ignorent le caractère idéologique et politique de la démarche du président du conseil général qui, en dressant un parallèle avec la révolution russe et le goulag, tente de démontrer que la France aurait dû faire l'économie de la Révolution."

Manifestement, Jacques Auxiette ne sait pas qu'il s'agit là exactement de l'opinion de Soljenitsyne ! Pourtant, Philippe de Villiers se défend de faire de l'antirépublicanisme : être critique envers la Révolution ne signifie pas qu'on souhaite le retour de la monarchie. Son espoir, dit-il, est que par sa seule présence,Soljenitsyne

"'délivre une deuxième fois les mémoires' en invitant les Français à remettre en cause les zones d'ombres d'une histoire révolutionnaire qui a maintenant plus de deux siècles, à ne pas faire de la Vendée 'le secret honteux de l'histoire de France.' "

Le regard de la République sur la Vendée

Le bicentenaire de la Révolution fut fêté avec fastes en 1989, devant un parterre impressionnant de chefs d'Etat. La France se montrait en éclaireuse du monde, avec sa déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen. Le bicentenaire a réduit la Révolution à cette déclaration, tout au plus à l'année 1789, et les années suivantes n'eurent pas droit à de semblables - ou même plus modestes - célébrations. La Terreur, on n'en parle pas, que ce soit pour assumer sa nécessité ou la rejeter. Encore moins parle-t-on des guerres de Vendée, et de la nature de certains massacres. Aucun ministre en exercice n'a participé à l'inauguration du mémorial des Lucs, le gouvernement fût-il de droite (Edouard Balladur, RPR, était alors Premier ministre). Alain Decaux, ancien ministre, fait exception. Sa présence est d'autant plus importante symboliquement. On comprend pourquoi Villiers eut l'idée d'inviter Soljenitsyne : il savait rencontrer un écho favorable chez l'écrivain et seule sa présence permettrait, devant cet oubli de la mémoire nationale, de faire parler enfin un peu de la Vendée militaire.

Les événements des Lucs sont-ils un symbole de la logique de la terreur commune à toutes les révolutions ? C'est ce qu'affirment Villiers, Decaux qui, lors de son discours, prononça cette phrase nulle part reprise : "Oui, les droits de l'homme ont été bafoués en Vendée ! " et Soljenitsyne. Ou bien sont-ils simplement un épisode, certes regrettable, mais banal, d'une guerre civile qui opposa deux armées ? Bertrand Le Gendre, dans l'article du Monde qui avait été cité par les journalistes de la deuxième chaîne de la télévision, présente les deux versions de ce massacre des Lucs :

"La version du massacre des Lucs, cultivée sur place, par M. de Villiers en particulier ..., veut que le 28 février 1794, '564 innocents' aient été assassinés dans 'l'église du Petit Luc' par les troupes républicaines lancées sus aux 'bandits' vendéens (et Le Gendre cite en note le livre de Philippe de Villiers, Lettre aux coupeurs de tête et aux menteurs du Bicentenaire). Certains historiens sont plus circonspects (seconde note où le journaliste cite le livre de Jean-Clément Martin et Xavier Lardière, Le massacre des Lucs, Vendée 1794). Ils doutent que le nombre de victimes aient été aussi élevé. Ils parlent de 400 à 500 habitants des Lucs, c'est-à-dire 25% de la population, disparus pendant la guerre de Vendée 'toutes raisons confondues'. Ils confirment que des combats sans merci ont eu lieu, au cours de l'hiver 1794, aux Lucs et aux alentours mais récusent l'idée d'un massacre perpétré un jour dit en un lieu unique, l'église du Petit Luc, en contrebas de laquelle a été érigé le mémorial."

Bertrand Le Gendre, à l'évidence, prend partie pour la deuxième version, et le lecteur est tenté de faire de même puisque le journaliste nous présente d'un côté la version d'un homme politique, toujours suspect de manipulation, et de l'autre celle d'historiens - ce qui fait tout de suite sérieux, scientifique, donc vrai...

Dans Le Figaro, le journaliste qui raconte le massacre d'une manière semblable à celle du président du conseil général, indique lui aussi le travail d'un universitaire ayant publié "une synthèse de plusieurs dizaines d'années de recherches sur le sujet, à partir de données démographiques minutieuses." [note où le journaliste cite Pierre Marambaud, Les Lucs, la Vendée, la Terreur et la mémoire, éd. de l'Etrave] L'histoire rapportée par Le Figaro est celle transmise par la tradition des Blancs. A l'intérieur de la chapelle depuis longtemps fleurie, considérée comme le mémorial des massacres vendéens en général, les noms de 459 personnes de tous âges, originaires de tous lieux, et non uniquement des Lucs, en effet, qui ont trouvé la mort dans l'église. Claude Jacquemart du Figaro écrit :
"Le curé de cette dernière, l'abbé Voyneau, se porte au devant des Bleus (le général Cordellier, qui dirige une des 'colonnes infernales' du général Turreau), afin d'implorer leur clémence pour ses paroissiens réfugiés dans l'église. Il est torturé et massacré. Puis c'est le massacre dans le sanctuaire : au total 564 victimes, dont 110 enfants de 7 ans et moins, selon le recensement qu'en fera le curé du Grand Luc, l'abbé Barbedette."
Il n'y a pas de certitude absolue sur la façon dont s'est déroulé le massacre, les circonstances (les soldats de Cordelliers rencontrèrent ce jour-là les troupes du vendéen Charrette alors qu'ils étaient dispersés dans les villages à la recherche des habitants). Mais il y eut bien un massacre et la Terreur vendéenne a bien eu lieu ! Ce qui évidemment jette une ombre noire sur la Révolution, à une époque où l'on ne veut conserver d'elle que sa phase "libérale", de 1789 à 1792, de la Déclaration des droits de l'homme à la proclamation de la République. Le journaliste du Figaro conclut :

"... de la lente énumération [des noms des victimes] émerge le visage monstrueux de la barbarie, conséquence inévitable de tous les totalitarismes."

La Révolution française porterait ainsi en germe les déchaînements des régimes totalitaires du XXème siècle. C'est contre quoi s'insurge le journaliste du Monde, allant encore plus loin :

"D'un même élan, M. de Villiers et ceux qui épousent ses thèses parlent, à propos des événements de Vendée, de 'génocide' et de 'purification ethnique', par référence à la Shoah et aux atrocités qui se commettent depuis quelques temps en Bosnie."

Les événements du passé sont ré-interprétés à travers le prisme du totalitarisme, voire de l'actualité la plus récente - ce qui est aussi une manière pour Philippe de Villiers, en reprenant les termes en vogue de "purification ethnique", d'attirer l'attention sur les massacres de Vendée. Comme si, après la longue liste de tous les massacres et les génocides de l'histoire, et particulièrement du XXème siècle, il fallait surenchérir et employer des mots toujours plus effrayants pour parvenir à "sensibiliser" l'opinion à un événement.

Mais Le Gendre confond abusivement reconnaissance du caractère nouveau des massacres perpétrés en Vendée et conclusions aventureuses et idéologiques qu'en tirent certains. Cela paraît comme un prétexte pour évacuer la question de la nature de cette répression. Celle-ci est organisée d'en haut (et l'épisode des Lucs, quelque soit la façon exacte dont il se passa, n'en constitue qu'un exemple), en application du décret de Barère pris le 1er août à la Convention : celui-ci ordonne de "détruire la Vendée". Les "colonnes infernales" du général Turreau sillonnent la Vendée, chacune dotée d'un itinéraire particulier, avec mission explicite de brûler toute habitation et d'exterminer les "suspects", femmes et enfants compris. Cette terreur, qui eut lieu après l'écrasement de l'Armée catholique et royale fin 1793, se déroula de la mi-janvier jusqu'en mai, plus ou moins systématiquement.

Parallèle entre les révolutions française et russe

La comparaison la plus utilisée n'est cependant pas celle avec le génocide juif, qui n'est pas sérieuse, mais celle avec la révolution russe et la guerre civile qui s'ensuivit. C'est la comparaison qu'opère Soljenitsyne dans son discours de Vendée et lui donne l'occasion de condamner toutes les révolutions.

"L'expérience de la Révolution française aurait dû suffire pour que nos organisateurs rationalistes du 'bonheur du peuple' en tirent des leçons. Mais non ! En Russie, tout s'est déroulé de façon pire encore, et à une échelle incomparable.  De nombreux procédés cruels de la Révolution française ont été docilement réappliqués sur le corps de la Russie par les communistes léniniens et par les socialistes internationalistes, seuls leur degré d'organisation et leur caractère systématique ont largement dépassé ceux des Jacobins."

Ainsi que l'écrit Bertrand Le Gendre :

"La cérémonie des Lucs à laquelle (Soljenitsyne) participe samedi n'a pas seulement pour objet de rendre l'hommage qui leur est dû à ceux que Jules Michelet, parfois mieux inspiré, appelle les 'brigands' vendéens. Le message second est, au sens littéral, contre-révolutionnaire. Il invite tout à chacun à méditer sur les grandes fractures de l'Histoire que sont 1789, Octobre et leurs boutures."

S'interroger sur le parallèle entre les deux révolutions, à l'heure où ceux qui défendent la "révolution" bolchévique se réduisent à une poignée, c'est discréditer la Révolution française et les bases mêmes de la République. Ainsi, dans l'émission "7/7", Jack Lang entreprend-il d'expliquer les raisons qui poussent Soljenitsyne à faire cette comparaison :

"Soljenitsyne est un peu, c'est ce que me disait Alexandre Adler (journaliste-historien), le produit lui-même de la culture soviétique. Les manuels soviétiques n'ont cessé, pour couvrir les crimes du Goulag, de les enrober du drapeau de la Révolution française, et c'est une des raisons pour lesquelles il a identifié notre Révolution à la révolution soviétique, alors qu'elles n'ont rien à voir l'une avec l'autre ! "

Lénine, ainsi que le remarquait Jean-Claude Casanova à "Bouillon de culture", en appelait à Robespierre, et en "proclamant 'Il nous faut des Vendées', il la prenait comme exemple d'une répression réussie." La référence fonctionnait aussi en France : dans Le passé d'une illusion, François Furet montre bien comment de nombreux intellectuels accueillirent avec joie la révolution russe, y voyant la continuation, voire le couronnement de celle de 1789 - après la bourgeoisie, c'était au tour du prolétariat de faire sa révolution. Les premiers à le dire furent les historiens de la Révolution française, dont ceux qui détenaient la chaire à la Sorbonne furent longtemps marxistes, que ce fût Albert Soboul, Georges Lefebvre ou Albert Mathiez.

Bien sûr, en 1993 l'échec de la révolution russe étant patent, on a dorénavant à coeur de dire qu'elle n'a aucun rapport avec la révolution française. Leurs différences, et surtout la différence de leurs héritages, ne doivent pas faire oublier les similitudes qui existent dans leur déroulement et le rôle qu'y tint l'idéologie. Bertrand Le Gendre cite le parallèle que faisait en sens inverse d'autres historiens :

"Dans son Essai sur la Révolution (1963), Hannah Arendt impute à 1789 un péché originel de révolution dont le XXème siècle ne s'est pas encore lavé. ... François Furet, quant à lui, dans Penser la Révolution française, un autre ouvrage-clé (1978), soutient que 'le Goulag conduit à repenser la Terreur, en vertu d'une identité dans le projet.' "

Cette fois-ci, cependant, c'est une victime du Goulag, dissident et écrivain célèbre, qui le clame devant plus de dix mille personnes, relayé par la presse et la télévision - même si celle-ci ne donne pas d'extrait de cette critique radicale -, qui fait le parallèle et condamne la Révolution française. Soljenitsyne a décidément le don pour mettre le pied dans le plat des discordes idéologiques françaises. Cela suscite donc des réactions vives (comme les avait suscitées en son temps ce livre de François Furet), mais éphémères. Cela ne fait donc que confirmer, pour beaucoup, son caractère irrécupérable et définitivement réactionnaire. Une autre confirmation, si le besoin s'en faisait sentir est cette brève image montrée par les journées télévisées le 16 octobre d'Alexandre Soljenitsyne rendant visite au pape Jean-Paul II : les deux vieux Slaves, qui sont loin de faire l'unanimité en Occident, et qui ont contribué à faire tomber les régimes communismes. Mais certains qui l'ont plutôt soutenu ont une fois de plus matière à se désoler - c'est le cas de Jean Daniel. Il rappelle "tout ce que nous devons à Soljenitsyne ", une expression qui annonce un désaccord à venir. Jean Daniel défend en effet "le slogan de la Révolution française ". Certes, la liberté et l'égalité sont contradictoires, mais justement,

"c'est l'une des grandeurs des révolutionnaires de 1789 que d'avoir voulu équilibrer l'un par l'autre, conscients qu'ils étaient ... du danger qu'il y avait à laisser l'une l'emporter sur l'autre. ... Du fait de son acharnement à trouver dans la Révolution française, et même dans la période qui a précédé la Terreur, les racines de tous les maux de la Révolution bolchévique, Soljenitsyne, comme bien d'autres, s'égare. Cela n'enlève rien au rôle qu'il peut jouer. Cela limite le rôle qu'il peut jouer."

Fini, Soljenitsyne ? A l'occasion de son retour en Russie, l'année suivante, il réapparaît dans les journaux télévisés. Comment la télévision apprécie le rôle qu'il peut jouer, au moins dans son pays ?

 

3. Retour en Russie

 

C'est un 27 mai que l'ancien dissident touche de nouveau la terre de sa chère patrie, après plus de vingt ans d'absence. Dès le 25, quatre sujets rendent compte de son départ de Cavendish. Mais seules la première et la troisième chaîne possèdent des images des images de ce départ, où l'on peut le voir entouré d'une foule de journalistes, à qui, "fidèle à son habitude", commente la journaliste, il ne répond pas. On l'entend cependant dire en anglais "My son will answer...", ce qu'il fait effectivement avec gentillesse. Soljenitsyne monte directement dans une voiture, à l'arrière. Les deux chaînes diffusent les mêmes images (qui leur sont parvenues par EVN, stock d'images du monde entier) sur lesquelles un jounraliste de la rédaction enregistre un commentaire. Ce ne sont pas des reportages. La deuxième chaîne, pour évoquer Cavendish, se sert de ses propres fonds et diffuse des extraits d'"Apostrophes" du 9 décembre 1983 dans ses deux JT de la journée : la maison dans les arbres, Soljenitsyne travaillant à son bureau ou encore la phrase où il parle de la certitude de son retour... Le point commun cependant à tous ces sujets est de rappeler son passé en des termes élogieux. "Pugnace", "lutteur, il n'a jamais lâché sa plume et toujours dénoncé le totalitarisme du régime en Union soviétique" ; "à lui seul, par la force de sa plume et de sa foi, il a .... bouleversé" sa patrie ; il "est devenu l'écrivain russe le plus célèbre dans son pays, le plus lu aussi". Il a signé "les livres les plus virulents contre le système". A deux reprises, la Deux évoque son inadaptation à la vie américaine ; sa dénonciation du "triomphe du matérialisme et de la médiocrité" avaient scandalisé les Américains. Soljenitsyne est l'emblème de la dissidence.

Le jour de son retour, le 27 mai, plusieurs journalistes l'évoquent avant tout comme "l'homme de l'Archipel du Goulag". Les images proviennent de la télévision russe, et sont commentées par les correspondants permanents des rédactions à Moscou. La bande sonore est dominée par le bruit des rafales de vent, ce qui donne une certaine solennité à la scène : Soljenitsyne descendant de l'avion, faisant un signe de croix devant le pain et le sel que de jeunes filles en habits traditionnels lui présentent en signe de bienvenue, puis s'agenouillant pour toucher par deux fois le sol de la terre natale. Ses premières paroles sont pour les victimes du goulag. Il est difficile de savoir ce qu'il dit exactement, les journalistes donnent des traductions différentes. Selon Patrick Bourrat, correspondant de la Une, Soljenitsyne dit : "Je me prosterne sur la terre de la Kolyma qui a enterré des millions de nos compatriotes prisonniers." Dominique Derda, correspondant de la Deux, donc une autre traduction : "Je m'incline, dit-il, devant la terre de Kolyma, où furent enterrés des centaines de milliers, peut-être même des millions de nos compatriotes exécutés." Enfin, sur la troisième chaîne, un journaliste de la rédaction parisienne traduit ainsi : "Je salue la terre de la Kolyma qui a arrêté des centaines de milliers de nos compatriotes prisonniers", où le terme arrêté doit être une coquille ! L'hésitation sur le nombre de morts ne ressemble pas vraiment à Soljenitsyne, qui compte le nombre de victimes du régime à soixante millions : la version "millions" est plus probable que celle de "centaines de milliers". Autre erreur : les journaux de la deuxième chaîne attribuent au prix Nobel de littérature le prix Nobel de la paix - l'erreur commise au journal de 13 heures n'est pas rectifiée à celui du soir.

"Alexandre Soljenitsyne connaît le poids des mots et la force des symboles et ce n'est bien sûr pas un hasard s'il a choisi pour son retour de faire escale à Magadan avant Vladivostok", explique Dominique Derda, sur la Deux. Les journalistes définissent cette terre de Magadan, comme la "porte du Goulag", "le centre de tri des prisonniers du Goulag", voire "la capitale du Goulag". Dans deux journaux, celui de 13 heures sur la Deux, et celui de 20 heures sur la Une, suivent des images d'archives (soviétiques ? ) en noir et blanc, d'assez mauvaise qualité, montrant des trains, des fils barbelés, une colonne de prisonniers (surtout sur la Deux) - des images rares à la télévision. Le téléspectateur se représente beaucoup moins bien le goulag que les camps nazis. Un cachot de prisonnier et des images sinistres du Magadan d'aujourd'hui - barbelés défoncés, sorte de décharge à côté de vieux bâtiments - sur la Une "évoquent" plus ou moins un camp. Sur la Deux, Derda, sur fond d'une complainte russe, raconte :

"La Kolyma aujourd'hui encore pour tous les Russes est synonyme de Goulag. Ici, à Magadan, par trains entiers arrivaient des flots de prisonniers. Jusqu'en 1956, la ville était un centre de transit vers les étendues glacées du Grand Nord, vers les camps les plus durs. Les victimes, dira encore Soljenitsyne, sont facilement oubliées par ceux qui n'ont pas été touchés par cette destruction et par ceux qui ont mené cette destruction."

Sur la Une, Patrick Bourrat commente des images aériennes de la région :

"C'est une planète maudite de la Sibérie orientale d'où l'on ne revenait pas. Les traces des anciennes mines d'or de la Kolyma exploitées par la main d'oeuvre gratuite des zeks, esclaves modernes, jalonnent toujours les collines pelées."

Ces traces ne sont pas nettes, on ne peut que le croire sur paroles.

L'escale à Magadan est de courte durée (un quart d'heure) et l'avion redécolle vers sa destination : Vladivostok. Soljenitsyne se tient maintenant une estrade "improvisée sur le port", acclamé par "quatre mille personnes". L'écrivain salue la foule avec un grand sourire. Le téléspectateur aperçoit peu de jeunes personnes dans cette foule dont la moyenne d'âge, à vue de nez, est d'une cinquantaine d'années, des "anonymes pour la plupart". Soljenitsyne a refusé toute cérémonie officielle, et a préféré "séjourner à l'hôtel plutôt que dans la résidence de luxe proposée par les autorités locales". Sa priorité est d'aller à la rencontre du peuple russe, de l'écouter et de lui parler : ainsi s'explique le fait qu'il rentre en Russie par Vladivostok et non par Moscou. Soljenitsyne laisse libre cours à son indignation quand il voit sur le marché le prix du saucisson, 30F le kilo.

Le 28 mai, il prend le transsibérien qui va le mener à Moscou après deux mois de voyage à travers le pays. Peu avant son arrivée, Dominique Derda part en reportage et rejoint l'écrivain sur le lieu de sa dernière étape : Iaroslav, sur les bords de la Volga. Accompagné de sa femme et de deux de ses fils, Soljenitsyne est au milieu de femmes en costumes traditionnels qui chantent et dansent en son honneur. "Soljenitsyne est un hôte de marque que l'on reçoit avec faste." Tel un visiteur étranger ? Lui est venu pour écouter les doléances du peuple, mais on le presse de questions : "On lui demande un avis, un conseil, comme s'il pouvait faire des miracles. Ce n'est pas tous les jours que vient à Iaroslav un prix Nobel de littérature." On voit Soljenitsyne, au cours d'une réunion, noircir des cahiers de propos recueillis et qui fourniront une matière importante au livre La Russie sous l'avalanche qu'il publiera trois ans plus tard ; les personnes qui assistent sont assez âgées. "Pourquoi nos retraites sont-elles tellement misérables ? " demande un homme aux cheveux blancs. Un autre : "Pourquoi ne pas construire des monuments aux victimes de la répression ? " L'écrivain se lève, répond :

"Tout au long de ce voyage, j'ai vu de tous côtés tant de gens dans le besoin, tant de gens dans le malheur, tous ceux qui souffrent du manque d'argent et de moyens. Alors non, je crois que le plus urgent aujourd'hui n'est pas d'ériger des monuments."

Dominique Derda essaie d'obtenir ses impressions sur ce que lui apportent toutes ces rencontres, mais constate avec dépit que Soljenitsyne en a réservé l'exclusivité à une équipe de la BBC qui "ne le quitte pas d'une semelle depuis qu'il a posé les pieds sur le sol russe." En fait, un journaliste français, Victor Loupan, a également pu accompagner l'écrivain pendant une partie du voyage, et décrit dans un reportage du Figaro Magazine le "retour triomphal" dans sa patrie de cet "homme regardé comme providentiel ".

Quel sera le rôle de l'écrivain dans la Russie ? A Vladivostok, dans son premier discours, il avait vilipendé la fausse démocratie, les "réformes anarchiques et douloureuses pour la population". Il s'en prenait également à l'abandon des Russes d'Ukraine et du Kazakhstan, républiques soviétiques devenues indépendantes mais où vivaient de fortes minorités russes. Discours qui, selon Patrick Bourrat, le place d'emblée "dans les camps des conservateurs purs et durs." Bernard Lebrun, se demandant si Soljenitsyne prendra la place qu'occupait le député André Sakharov face à Mikhaïl Gorbatchev, cite la presse de Moscou : "Il pourrait prendre plus sûrement celle de Vladimir Jirinovski, un nationaliste effaçant l'autre, un libéral remplaçant un ultra."Faut-il comprendre que Soljenitsyne est un nationaliste libéral ? Abus de langage que de comparer Soljenitsyne à Jirinovski qui n'ont pas grand-chose à voir l'un avec l'autre ; la différence entre la droite et l'extrême-droite, entre le patriotisme, qui est amour de son peuple et de sa culture, et le nationalisme agressif, volonté de puissance,  de l'autre. De plus, l'écrivain n'a aucune ambition électorale, ainsi qu'il l'expliquait à "Bouillon de culture" et fidèle à son idée que le plan politique est trop limité. Les intellectuels lui voient jouer un rôle moral de premier plan, affirme Patrick Bourrat qui a rencontré Youri Afanassiev, recteur de l'Université des sciences humaines à Moscou : "Il peut devenir la conscience de la nouvelle Russie". C'est bien ce que tendent à montrer tous ces reportages où Soljenitsyne recueille les doléances du peuple à travers le pays, pour ensuite aller les porter et les défendre devant la Douma, à Moscou. Dans le dernier sujet qui le concerne, une brève, il fait un discours à la tribune de la chambre basse du parlement russe, tel qu'en lui-même, le corps indigné, répétant inlassablement ses idées de toutes ses forces sur "l'absence de démocratie" en Russie, qui est de fait "une oligarchie". Les salles supérieures, là où se tiennent les journalistes et les visiteurs, sont combles, mais les gradins de l'assemblée sont clairsemés et les députés, à la mine ennuyée, semblent penser : cause toujours...

Alors Soljenitsyne, quelle importance ? Combien de divisions ? ironisait Bernard Frank, dans son feuilleton du Nouvel Observateur. Les journalistes se tournent vers les adolescents, les étudiants qui n'ont pas connu les combats de la dissidence et étaient encore enfants quand Gorbatchev est arrivé au pouvoir en 1985. Un "micro-trottoir" (qui n'a donc pas valeur de sondage) à la sortie d'un lycée moscovite, le jour même du retour de l'ancien dissident sur sa terre natale, montre que "Soljenitsyne ne provoque pas d'enthousiasmes débordants, c'est le moins que l'on puisse dire." Le plus "enthousiaste" se réjouit de son retour qui prouve "que la Russie est devenue un pays normal". Pour l'un, il a évoqué les pages les plus noires de la Russie, mais il appartient au passé : "Il ne changera rien en Russie." Son copain approuve :

"Le pays a beaucoup changé depuis qu'il est parti, il le sait probablement déjà ; sans parler de l'économie, les relations humaines ont complètement changé. La mafia, la corruption sont partout : il y en avait peut-être à son époque, mais dans les hautes sphères. Aujourd'hui, la mafia, la corruption, c'est dans la rue."

Il ne l'a pas lu, comme une autre de ses camarades qui ne se sent pas "très proche" de Soljenitsyne. Dans un autre reportage de Dominique Derda, tourné dans le village où vivra Soljenitsyne, Trotse-Lykovo, le journaliste note que "tous parlent de lui mais rares sont ceux qui ont lu ses livres", et la caméra de s'attarder sur des enfants ! Esprits pratiques, deux vieilles femmes espèrent surtout que sa venue permettra enfin l'installation du gaz, de l'eau chaude et du téléphone au village.

Les journalistes français insistent sur le décalage qui existe entre Soljenitsyne et la réalité russe - malgré son grand voyage et ses multiples rencontres... Les jeunes gens, pour qui l'écrivain est irréductiblement lié à la dénonciation du régime soviétique et à un passé que l'on préfère oublier, se préoccupent surtout de leur avenir qui s'annonce difficile. Quant au visage de la Russie elle-même, il a bien changé. Patrick Bourrat montre les vitrines des magasins envahies de produits occidentaux - le téléspectateur peut reconnaître les noms de marques de friandises : "Soljenitsyne va avoir du mal à reconnaître Moscou, envahie par la pub et les bouchons d'automobiles, semblable aux villes américaines qu'il a détestées pendant ses vingt années d'exil."

Malgré les liens avec la Russie qu'il n'a jamais cessé d'entretenir pendant son exil, et malgré son périple à travers le pays qui dénote son profond désir d'être proche de la réalité quotidienne de son peuple, l'image qui reste de ces reportages sur Soljenitsyne est celle d'un homme du passé, d'une (mauvaise) conscience d'un pays qui veut oublier son lourd passé, et qui s'apprêterait à vivre un nouvel exil, cette fois-ci à l'intérieur même de sa rodina. Une conclusion sans nulle doute à nuancer, qui reflète plus le sentiment des classes dirigeantes et de la plus jeune génération des deux capitales, Moscou et Saint-Pétersbourg, que celui du peuple dans son ensemble.

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