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Les premiers chocs médiatiques


Quand Alexandre Soljenitsyne arrive en Occident après son expulsion d'URSS le 13 février 1974, il n'est pas un inconnu. Auteur de plusieurs romans et du récit Une journée d'Ivan Denissovitch, première peinture d'un camp de concentration par un écrivain soviétique parue officiellement et qui a déjà suscité une polémique en France, lauréat du prix Nobel de littérature en 1970, il est sans doute le plus célèbre des dissidents. Mais il demeurait dans un pays lointain, à l'écart de nos caméras et plateaux de télévision. Son expulsion, en pleine nouvelle querelle, autour cette fois de l'Archipel du Goulag, oeuvre-choc pour beaucoup, le met pour la première fois en pleine lumière. La confrontation entre le dissident et les médias français pourra avoir lieu.






Un résistant au régime soviétique

 Depuis la révolution de 1917 jusqu’aux années soixante, il semblait que le pouvoir en Union soviétique ne tolérait aucune opposition et que ceux qui parlaient étaient condamnés à émigrer. Au moment du " dégel ", à la suite du rapport de Khrouchtchev sur les crimes de Staline au XXème congrès du Parti Communiste en 1956, une brèche s’ouvre par laquelle des voix peuvent passer et une critique du stalinisme s’exprimer. Parmi elles, celle d’Alexandre Soljenitsyne, qui va vite devenir pour les Occidentaux un emblème de cette remise en cause d’un certain passé. La raison en est son parcours héroïque et son combat contre les autorités politiques qui essaient de censurer son vrai message.

1. Un passé héroïque

 En 1945, la Sûreté militaire qui surveille sa correspondance avec un ami d’enfance, arrête Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne pour sa critique de la politique gouvernementale qu’il exprime dans ses lettres alors qu’il combat sur le front prussien. En effet, d’abord mobilisé comme simple soldat en 1941 comme il vient juste de passer ses examens (à l’âge de dix-huit ans, en 1936, il s’est inscrit à l’université de mathématiques et de physique de Rostov-sur-le-Don, puis a suivi parallèlement les cours de l’institut de philosophie, de littérature et d’histoire de Moscou), il devient lieutenant après avoir fait, à sa demande, l’école d’artillerie de Kostroma (sur la Volga). Il est envoyé au front fin 1942, où il commande son unité avec courage, courage reconnu puisqu’il est décoré à deux reprises et promu capitaine en 1943. Alexandre Soljenitsyne connaît assez tôt l’expérience de la violence, celle de la guerre, mais elle est peu relatée dans son œuvre — sans doute indirectement apporte-t-il cette expérience dans le récit qu’il fait de la défaite du général Samsonov en 1914, dans cette même Prusse (cf. le premier tome de la Roue Rouge, Août 14 ). Il est possible également que la violence de la guerre ait été quelque peu remisée au second plan par celle de la prison et des camps.

Son arrestation est un véritable coup de massue :

" Le plus terrible moment de ma réclusion, c’est le début, c’est le choc, c’est le passage dans une existence qu’on pense ne pouvoir supporter ".

Il passe d’abord une année en prison : l’instruction a lieu à la Loubianka, puis il est envoyé à la prison des Boutyrki ( il le raconte dans le premier tome de l’Archipel du Goulag). Ensuite, après un bref séjour dans le camp de la Nouvelle-Jérusalem, près de Moscou, puis à Moscou même, Alexandre Soljenitsyne est transféré, en juin 1947, à la " charachka " de Marfino (banlieue nord de Moscou), laboratoire pour ingénieurs-détenus. Les conditions de détention y sont assez douces, et les conversations entre compagnons de cellules enrichissantes, avec l’ingénieur Dimitri Panine et le germaniste Lev Kopelev : elles forment la trame du Premier Cercle. En 1949, nouveau renvoi dans un camp de " travaux généraux " en Asie, à Ekibastouz, au nord de Karaganda (Kazakhstan), où sa spécialité est la maçonnerie, comme dans Une journée d’Ivan Denissovitch. En janvier 1952, Alexandre Soljenitsyne se mêle aux troubles de ce camp qui durent six jours et qui s’étendent jusqu’aux camps de Djezkazgan et de Kenguir :

" Nous étions tous prêts à affronter la mort et à la subir. Il ne me restait plus qu’ un an à tirer, mais nous avions une telle nausée que nous tous, nous disions : " Tuez-nous! " ".

Il célèbre les " quarante jours de Kenguir " dans l’Archipel du Goulag, bénit

" le couteau primitif confectionné avec des boîtes de conserves [...] L’hymne à Kenguir est l’un des plus beaux hymnes à la révolte écrit en ce siècle. "

C’est également au camp qu’il devient écrivain. Certes, avant la guerre déjà, il savait qu’il écrirait :

"  Le premier déclic, je l’ai ressenti à dix ans, quand j’ai lu Guerre et Paix, de Tolstoï, j’ai senti aussitôt une aspiration à écrire une oeuvre importante [...] Je me souviens très bien de la journée en novembre 1936 quand subitement ce dessein m’a saisi, ça s’est passé il y a cinquante ans de cela. J’ai décidé alors d’écrire une grande épopée sur la révolution russe  ".

Mais l’acte de naissance réel de l’écrivain a lieu au camp :

" Si je n’avais pas été en prison, je serais peut-être devenu un écrivain, mais je n’aurais pas réalisé mes propres buts [...] Je suis devenu un homme de trempe, fort, en prison. C’est la prison et le camp qui ont fait de moi un écrivain. "

Cette privation de liberté a été un révélateur pour Alexandre Soljenitsyne, révélateur de la force morale que l’homme peut receler en lui-même, du mépris de la mort qui donne une si grande vitalité, enfin des possibilités de résistance à l’entreprise de déshumanisation du camp. Il se débrouille pour écrire, risquant des années d’emprisonnement en plus s’il était découvert, inventant un ingénieux système :

" J’ai écrit des poèmes: c’était facile à mémoriser. Des petits poèmes de vingt lignes écrits sur des petits bouts de papier, que j’apprenais par cœur et que je brûlais ensuite. A la fin de la période de prison et de camp, j’avais 12 000 lignes en mémoire [...] J’avais un chapelet : chaque grain représentait un poème ; je le portais dans mon gant. Si on trouvait ce chapelet pendant la fouille, je disais prier : on ne faisait pas attention, ce n’était pas une arme !"

Ainsi, c’est le camp qui permet l’épanouissement de l’écrivain et c’est l’écrivain qui aide l’homme à résister à la vie du camp. N’est-ce pas cette nouvelle force qui soutient Alexandre Soljenitsyne pour traverser une autre difficile épreuve ? Au lendemain de la révolte d’Ekibastouz, il est opéré par un chirurgien bagnard d’une tumeur maligne au cou, mais la biopsie qui est envoyée à un laboratoire civil est perdue. Deux ans après sa libération (le jour même de la mort de Staline, le 5 mars 1953), et alors qu’il est envoyé en " relégation perpétuelle " à Kok-Terek, dans le Kazakhstan, il doit subir un traitement de plusieurs mois à l’hôpital de Tachkent, pour une nouvelle tumeur cancéreuse. Une fois de plus, il frôle la mort :

" Cet hiver-là j’arrivai à Tachkent presque mort, oui, je venais là pour mourir. Mais on me renvoya à la vie, pour un bout de temps encore. "

Il est définitivement guéri. En 1956, il est réhabilité par le tribunal suprême de l’URSS, et, après un bref passage dans la région de Vladimir, s’installe à Riazan où il devient professeur de physique.

Libre, guéri du cancer, ayant puisé dans son expérience de la prison et du camp une force spirituelle chrétienne (il se fait baptiser en 1957) et la grande liberté intérieure de celui qui n’a plus peur de la mort, porteur d’une vérité cachée, interdite, à près de quarante ans, Alexandre Soljenitsyne est prêt à écrire tout ce qu’il a vu, vécu. C’est ce qu’il fait en grand secret, tout en enseignant. Il commence par travailler au Premier Cercle puis écrit, en trois semaines de l’année 1959, Une journée d’Ivan Denissovitch..

2. Le Veau contre le Chêne

En 1961, suite au XXII ème congrès du PCUS qui invite les écrivains à se joindre à la déstalinisation en cours, Alexandre Soljenitsyne se décide à proposer son oeuvre la plus " présentable ", Une journée d’Ivan Denissovitch, à la publication. C’est son ami Kopelev (qu’il a rencontré à Marfino) qui remet sa nouvelle à la revue Novy Mir (Nouveau Monde), la plus prestigieuse revue littéraire soviétique, dirigée par le poète Tvardovski. Celui-ci se rendant compte du talent de l’inconnu, le convoque à Moscou à la fin de l’année. Il faudra un an pour publier Une journée... : les tractations se succèdent jusqu’au plus haut niveau du Parti, puisque c’est Khrouchtchev en personne qui donne, fin 1962, l’autorisation à Tvardovski de publier l’oeuvre d’Alexandre Soljenitsyne — elle paraît au mois de décembre, dans le numéro 11 de Novy Mir. C’est ainsi que l’ex-bagnard, l’écrivain souterrain devient, du jour au lendemain, un écrivain officiel, célébré non seulement dans son pays — il est ainsi présenté au premier secrétaire du Parti lors d’une réception au Kremlin — mais dans le monde entier, où la nouvelle de cette publication est largement répercutée. En France, c’est Pierre Daix, rédacteur en chef des Lettres françaises, qui écrit la préface d’Une journée... : il ne tarit pas d’éloges : " Voici un livre majeur " affirme-t-il d’emblée, " un livre à relire. Et je précise cela d’entrée de jeu pour ceux qu’il risque de blesser au plus profond d’eux-mêmes. " Pierre Daix, fait très important, en tant qu’ancien déporté au camp nazi de Mauthausen pendant la guerre, comme il le rappelle, assure qu’il n’y a pas pour lui " de différence de nature entre le camp d’Ivan Denissovitch et un camp nazi moyen " . Mais qu’écrit-il quelques pages plus loin ?

" C’est l’organisme soviétique qui lutte contre son cancer, et le roman de Soljenitsyne sera sans doute considéré par l’avenir comme une étape marquante de cette lutte [...] Il n’y a aucun doute sur le sens de ce livre : la terreur n’est pas un accident du socialisme. Elle le dénature. Elle lui est ennemie. Etrangère. "

Il y a malentendu. La croyance est grande que l’écrivain critique les dérives du socialisme au nom du socialisme lui-même et le bonheur des lecteurs est que cet art avec lequel écrit Alexandre Soljenitsyne est un art socialiste qui n’est pas le réalisme socialiste. De plus, que cette critique vienne d’un Soviétique accrédité par le Parti soulage ceux qui voyaient bien les camps, mais ne voulaient pas remettre en cause la voie qu’avait choisie l’URSS ; ils pensaient néanmoins que celle-ci ne pouvait sortir que grandie de cette reconnaissance de ses erreurs, qui appartiendraient dorénavant au passé. La préface de Pierre Daix est un mélange " d’audaces mesurées et de concessions à la logomachie stalinienne ". Le principal intéressé dira quelques années plus tard :

" Bien entendu, Khrouchtchev n’a pas compris Ivan Denissovitch. Il menait son combat politique [...] Il a pensé : " Voilà un récit qui parle de souffrance, mais en même temps il y a un certain enthousiasme pour le travail, imprimons-le. " Khrouchtchev ne pouvait pas comprendre qu’une goutte de vérité, comme une matière se trouve dans l’anti-matière par hasard, l’explose [...] [ Nos dirigeants] ne peuvent pas comprendre l’importance de l’art et de la parole artistique. "

Tout de même, cette publication, toute exceptionnelle qu’elle fût, n’a pas été entièrement libre, et l’écrivain a dû réécrire certains passages, voire en supprimer. Nous pouvons en donner quelques exemples en comparant les deux versions parues en France, chez Julliard : la première, en 1963, censurée donc, et traduite par des personnes " agréées " par le PCF (" la parution du livre de Soljenitsyne, et du premier récit sur les camps de concentration en Union soviétique, est une opération politique montée et orchestrée entièrement par le parti communiste "), ce qui en dit long sur les sentiments contradictoires des communistes envers ce récit pourtant officiellement publié et " recommandé " par les Soviétiques et sur le climat de liberté dans lequel paraît l’œuvre en France ; et la seconde, parue en 1976, qui rétablit le texte original revu par Alexandre Soljenitsyne lui-même, et traduit par ceux qui avaient été écartés en 1963: Lucia et Jean Cathala. Deux exemples :

- édition de 1976, p. 107 :

" Les places des gares, c’étaient des étalages de touloupes de moujiks qui avaient crevé de famine sans pouvoir partir. Les billets, c’est connu à qui on en donnait : au Guépéou, à l’Armée, ou sur ordre de mission. "

- édition de 1963, p. 158 :

" On ne vous en donnait [ de billets de voyageurs ] qu’avec des livrets et des ordres de mission. "

et celui-ci, où une phrase est supprimée (le passage entre crochet n’est pas dans l’éditon de 1963) :

- édition de 1976, p. 60 :

" Un tel, qui n’avait pas sa norme, on lui a rogné de moitié son potager personnel, et, à d’autres, on le leur a rogné à ras la maison.[ Même qu’une fois, elle lui a écrit, sa femme, qu’il y avait eu une loi, rapport à cette norme, pour envoyer les gens au tribunal, et que ceux qui n’arrivaient pas à bout de leur tâche, on les mettait en prison. Mais la loi, comme qui dirait, elle avait fait long feu.] "

On se méfie donc un peu de l’écrivain, et si quelqu’un comme Tvardovski prend son protégé pour un défenseur du " socialisme à visage humain ", rapidement, les critiques soviétiques se rendent compte qu’Alexandre Soljenitsyne ne s’insère pas dans la norme : la publication par Novy Mir en 1963 des nouvelles La Ferme de Matriona et d’Un incident à la gare de Kretchetovka suscite déjà quelques réactions hostiles — on lui reproche de mettre en scène des caractères trop passifs, pas assez enthousiastes pour la nouveauté et la construction du socialisme, d’avoir une " préférence marquée pour l’ ‘éternel’, le ‘ permanent’ " et même de donner " une idée fausse de la bonté, de la compassion absolue, de la justice absolue ". En 1964, le prix Lénine pour lequel Tvardovski a présenté Alexandre Soljenitsyne lui est refusé ; mais celui-ci ne se laisse pas décourager, ce n’est pas dans sa nature ! La publication d’Une journée a réveillé des consciences et ouvert des bouches dans tout le pays : il reçoit un énorme courrier de lecteurs, dont beaucoup d’anciens détenus qui lui racontent leur expérience, leur histoire propre et celles de ceux qu’ils ont connus. L’écrivain profite de sa reconnaissance officielle (il est devenu membre de l’Union des Ecrivains, dans la section de Riazan) pour aller à la rencontre de ces personnes et recueillir leurs témoignages ; celui dont on pensait se servir pour mener à bien la critique mesurée du stalinisme et ainsi redorer le socialisme tel qu’il existe désormais, se sert bien plutôt lui-même de la petite liberté octroyée pour entamer la fabrication d’une jolie bombe : l’Archipel du Goulag. Mais il ne fait pas que cela : il commence également à rédiger le Pavillon des Cancéreux, et entreprend d’expurger le Premier Cercle pour une éventuelle publication. Il a enfin abandonné son métier d’enseignant pour se consacrer entièrement à l’écriture.

Le pouvoir se méfie de lui : en septembre 1965, le KGB fait une perquisition au domicile d’un de ses amis où il saisit plusieurs de ses manuscrits, dont le Premier Cercle et les poèmes de camp. Cette affaire va l’échauder : il écrit, jusqu’en 1968, l’Archipel... en différents endroits et jamais l’œuvre ne se trouvera réunie en totalité en quelque lieu que ce soit. Parallèlement à cette activité clandestine, Alexandre Soljenitsyne réussit encore à faire paraître le récit Zacharie l’Escarcelle (qui raconte une promenade à bicyclette dans la Russie des lieux historiques) dans Novy Mir et confie à cette même revue le manuscrit du Pavillon des Cancéreux.

Mais, en 1966, ont lieu le procès et la condamnation des écrivains Andreï Siniavski et Jules Daniel, qui marquent le début de la dissidence ouverte. Alexandre Soljenitsyne est parmi ceux qui les défendent. En 1967, juste avant l’ouverture, le 22 mai, du IVème Congrès de l’Union des Ecrivains, il adresse aux délégués une lettre publique dans laquelle il dénonce la censure ainsi que les persécutions dont il est l’objet. Voici comment elle débute :

" Ne pouvant accéder à la tribune du Congrès, je prie ce dernier d’étudier ce qui suit :

1. L’asservissement intolérable dont notre littérature est l’objet, depuis des dizaines d’années, de la part de la censure, ne peut plus être tolérée à l’avenir par l’Union des Ecrivains. La censure n’est pas prévue par la Constitution et elle est donc illégale[...] toutes les étiquettes habituelles de la censure (" idéologiquement nuisible ", " vicié ",etc.) sont de courte durée, contingentes, et changent à vue d’oeil [...] Pendant combien d’années Essénine n’a-t-il pas été traité de " contre-révolutionnaire " (et celui qui possédait ses livres ne finissait-il pas directement en prison ?) Et Maïakovski n’a-t-il pas été traité de " voyou politique anarchisant " ? Pendant des dizaines d’années, les vers immortels d’Akhmatova ont été considérés comme " anti-soviétiques  " [ ...]

Je propose que le Congrès vote et obtienne la suppression de toute forme de censure — ouverte et secrète — sur la production artistique et que les maisons d’édition soient dispensées de l’obligation de soumettre à autorisation toute page imprimée. "

Il est très audacieux de demander cela à des écrivains qui acceptent les compromissions avec les autorités (réécrire des phrases, des pages, voire des chapitres entiers, quitte à changer totalement la teneur de leur œuvre) pour être publiés et, tout " simplement ", pour vivre dans une relative tranquillité. Mais si Alexandre Soljenitsyne l’a également fait pour ses tous premiers livres, il ne le veut plus, d’autant plus qu’il est persécuté : la police politique lui a enlevé de vieux manuscrits dont Le banquet des vainqueurs, non destiné à la publication ; une campagne de calomnies est menée contre lui depuis trois années déjà (il aurait " milité aux côtés des Allemands "), son œuvre n’est plus publiée, et évincée des bibliothèques publiques, tout contact avec les lecteurs lui est interdit... Or, il lui a été impossible de se défendre, et l’Union a à cet égard des obligations envers ses membres — mais trop floues. D’où :

Je propose que l’on formule de façon précise, dans le paragraphes XXII des statuts de l’Union, toutes les garanties de défense que l’Union entend fournir à ceux de ses membres qui sont l’objet de calomnies et de persécutions injustes, afin d’éviter que de telles iniquités ne se reproduisent à l’avenir. "

Ainsi, l’écrivain invoque, devant les pratiques du pouvoir, l’aide et la protection d’une institution aux ordres de ce même pouvoir, en s’appuyant sur les textes officiels. Comme les autres dissidents, il se bat avec les armes du droit.

A partir de cette date débute le combat acharné du Veau Soljenitsyne contre le Chêne, le pouvoir soviétique : " Les chasseurs savent que la bête blessée est dangereuse " écrit-il dans ce qui sera la chronique de cette lutte, le Chêne et le Veau. Disproportion absolue des adversaires ; mais la mission qu’il se doit d’accomplir vis-à-vis de ses compatriotes, le souvenir des révoltes des camps, l’évidence que son œuvre dépasse sa propre existence, et peut-être aussi parce qu’il est en train de décrire les " quarante jours " de Kenguir, lui donnent la force morale et l’audace de David contre Goliath. Le pouvoir est désarçonné face à cet individu hors du commun qui ne se laisse pas intimider. Qu’on en juge plutôt : alors qu’il n’a pas reçu de réponse à sa lettre, il récidive le 12 septembre de la même année — il demande à l’Union de désavouer les calomnies proférées à son encontre ; il est enfin convoqué à la réunion du Secrétariat de l’Union le 22 : on lui reproche essentiellement le bruit occasionné par sa lettre au Congrès à l’étranger. K.A. Fedine, le président de la séance, l’avertit : " Avant toute chose, vous devez protester contre l’ignoble usage qui est fait de votre nom par nos ennemis en Occident. ". On l’attaque également sur sa pièce Le banquet des vainqueurs, qui est " une chose laide, sale, injurieuse, répugnante, qui est diffusée et lue par tout le peuple ", alors qu’Alexandre Soljenitsyne l’a reniée (il la trouvait mauvaise) et que ce sont les autorités qui s’en servent pour discréditer l’auteur et lui refuser la publication d’autres livres comme Le pavillon des cancéreux. Malgré les moyens de pression mis en œuvre, l’écrivain refuse de désavouer sa lettre et de faire une déclaration contre l’utilisation qui est faite de son nom à l’étranger par la " propagande bourgeoise ".

Le 16 avril 1968, il diffuse le dossier de sa querelle avec le Secrétariat à tous les membres de l’Union ; en même temps, il se résout à faire paraître Le pavillon de cancéreux et Le premier Cercle en Occident, vu que la publication en est interdite dans son pays et que des fuites menacent de déformer ses romans qui circulent déjà en samizdat. S’en suit un long article hostile dans la Literatournaïa Gazeta le 26 juin. Le 4 novembre 1969, il est exclu de la section de Riazan de l’Union des Ecrivains, où il se défend pourtant avec vivacité — mais le 12, son exclusion est officielle : Alexandre Soljenitsyne ne peut dorénavant plus être publié (si un écrivain n’appartient pas à la corporation correspondante, cela signifie qu’il n’est pas un écrivain !), il n’a plus de source de revenus, il est comme un banni de l’intérieur. De plus, il n’a pas de logement : ne pouvant obtenir le divorce d’avec sa première femme, il ne peut aller vivre avec sa nouvelle compagne, la mathématicienne Natalia Svetlova, très active dans les milieux de la dissidence, dans son appartement de Moscou. Il est donc obligé de trouver refuge dans les datchas de ses amis, notamment le violoncelliste Mitislav Rostropovitch. Malgré cela, et une nouvelle perquisition du KGB l'été 1971, Alexandre Soljenitsyne ne cesse de protester, d’écrire (lettre de Carême au patriarche Pimène en 1972, " lettre ouverte " au ministre de l’Intérieur le 21 août de la même année, Lettre aux dirigeants de l’Union soviétique en 1973), de poursuivre son oeuvre (création du recueil Des voix sous les décombres, parution d’une première version d’Août 14 à Paris). Tout ceci impunément ? Nous avons appris il y a peu que l’écrivain a été victime d’une tentative d’assassinat par le KGB, en août 1971, une sorte de coup du parapluie, qui n’a provoqué heureusement qu’une violente réaction épidermique. C’est peut-être une santé robuste et une détermination morale à toute épreuve qui le protègent, mais c’est aussi sa renommée internationale.

En effet, Alexandre Soljenitsyne est un écrivain connu et reconnu en Occident. Pour preuve, en 1968, en France lui est remis le prix Médicis du meilleur roman étranger pour Le premier Cercle, et François Mauriac propose sa candidature pour le prix Nobel de littérature 1970, qu’il obtient mais qu’il ne peut aller chercher à Stockholm, de peur que les autorités de son pays n’en profitent pour l’empêcher de rentrer ; or, si Alexandre Soljenitsyne craint une chose, c’est de devoir quitter son pays définitivement : " Toute ma vie est ici : sur la terre de la patrie, j’écoute simplement ses douleurs, je n’écris que sur elles. " Dans une de ses miniatures, des fourmis ne quittent pas le rondin qu’elles habitaient alors que celui-ci prend feu : elles préfèrent mourir avec lui que survivre sur un autre.

La remise du prix qui doit se dérouler à Moscou est interdite.

Après son exclusion de l’Union des Ecrivains, le Comité national des écrivains français proteste contre cette décision qui n’aurait rien à voir avec le socialisme, d’autant plus que l’œuvre de l’auteur russe contribue à rejeter cette aberration qu’est l’existence de camps de concentration dans un pays socialiste. La déclaration est signée notamment par Louis Aragon, Vercors, Elsa Triolet, Jean-Paul Sartre, Jacques Madaule, Michel Butor, Jean-Pierre Faye, Jean-Louis Bory et Christiane Rochefort. Ces intellectuels paraissent cependant plus soucieux de préserver la réputation de l’URSS que d’améliorer la situation de Soljenitsyne. Aucun d’entre eux ne s’est jamais plaint qu’il ne trouve aucun éditeur dans son pays. Mais cette intervention a eu un effet d’entraînement. La solidarité des intellectuels devient mondiale.

Surtout, Alexandre Soljenitsyne accorde des entretiens à des journalistes étrangers, du New York Times et du Washington Post le 30 mars 1972, du Monde (il s’agit d’Alain Jacob) et de l’Associated Press (Franck Crépeau) le 23 août 1973 — dont il se sert comme une arme politique ; le dernier a un grand retentissement : le prix Nobel, s’adressant plus au pouvoir soviétique qu’aux occidentaux, y annonce que son arrestation, voire sa mort éventuelles déclencheraient automatiquement la publication en Occident d’un livre qui décrit le système de répression en URSS. " C’est une déclaration de guerre au régime soviétique " — ainsi l’entendent les deux interlocuteurs (le monde occidental et le Kremlin). Celui-ci répond en activant ses recherches pour mettre la main sur ce manuscrit dangereux : début septembre, Elisabeth Voronianskaïa, qui avait dactylographié l’Archipel du Goulag et en avait enterré (à l’insu de l’écrivain) un exemplaire, est retrouvée pendue à son domicile — elle a révélé la cachette au KGB. Alexandre Soljenitsyne diffuse la nouvelle et ordonne de publier l’Archipel en Occident (où le microfilm du manuscrit avait été passé dès 1971), plus précisément à Paris : ce sont en effet les éditions Ymca-Press, basées rue de la Montagne Sainte-Geneviève, qui ont l’exclusivité de son œuvre. Le premier tome sort fin décembre 1973, en russe.

Un bel avenir semble promis à ce livre. Que faire ? L’auteur est connu internationalement et l’arrêter et le déporter au vu et au su du monde entier, c’est courir un risque en ces temps de détente.

En effet, un dialogue s’est instauré entre l’URSS et les Etats-Unis, qui aboutit entre autres au traité SALT de 1972 sur la limitation des armements nucléaires — ce qui n’empêche pas la poursuite des négociations dès le 21 novembre de la même année à Genève. La coopération ainsi amorcée dans le domaine militaire s’étend également au domaine économique, afin de développer les échanges commerciaux entre les deux pays (en vertu de la thèse soutenue par Samuel Pisar que le commerce est une " arme de la paix ", et à laquelle adhère Henri Kissinger, le secrétaire d’Etat américain, qui pense ainsi modérer l’expansionnisme soviétique en l’intégrant davantage au marché mondial). En 1972 encore, l’accord du 18 octobre signé à Moscou prévoit d’accorder à l’Union soviétique la clause de la nation la plus favorisée — sous réserve de l’accord du Congrès américain. Or ce Congrès, peut-être plus que H. Kissinger, entend bien que cette détente ait pour corollaire une libéralisation du régime soviétique.

Le Kremlin a donc intérêt à ménager un tant soit peu un dissident connu et admiré dans le monde entier pour son talent et son courage, quitte à accentuer la répression sur les résistants plus obscurs. Alors que faire ? Les discussions sont vives, et le sort d’ Alexandre Soljenitsyne est discuté au plus haut niveau de l’Etat, c’est-à-dire au secrétariat du Politburo. Finalement, et tandis que la campagne de presse redouble de fureur à son encontre, il est convoqué à deux reprises à se présenter au Parquet. Alexandre Soljenitsyne, dans un nouveau geste de défi, refuse en arguant de l’illégalité des lois soviétiques et lance son " appel de Moscou " le 12 février 1974 : un appel à la résistance et au refus de tout mensonge. Mais il sait bien qu’il va être arrêté, et il s’y soumet :

" Je serai jugé. Je n’ai pas peur ; je connaissais les risques, mais j’ai beaucoup vécu, je suis allé en prison. J’irai jusqu’au bout "

déclarait-il quelques jours après la parution de l’Archipel aux représentants du Comité international pour la défense des droits de l’homme, de passage en Union soviétique (créé à Paris en 1969 pour faire connaître à l’opinion publique occidentale la situation tragique des dissidents soviétiques).

Le 13 février, il est arrêté et incarcéré à la prison de Lefortovo. Il est mis ensuite dans un avion en partance pour la RFA : le décret du presidium du Soviet Suprême est ainsi libellé :

" (...) en raison d’activités systématiques incompatibles avec la citoyenneté soviétique et portant préjudice à l’URSS, Alexandre Soljenitsyne a été déchu de la citoyenneté soviétique et expulsé d’Union soviétique le 13/02/74. La famille de Soljenitsyne pourra le rejoindre dès qu’elle le jugera nécessaire. "

Le pari des autorités soviétiques est le suivant : le prestige du dissident tenant essentiellement au fait qu’il parle et résiste à l’intérieur même du régime en dépit du danger qu’il fait courir à sa personne et à sa famille, il suffit de l’expulser pour que les médias se désintéressent de lui.

Voici donc Alexandre Soljenitsyne, celui qui pensait ne devoir jamais connaître le monde non-russe, jeté, au terme d’une lutte acharnée de sept ans contre le régime policier le plus accompli qu’ait connu l’histoire, dans cet Occident qui l’a soutenu dans son immense majorité par sa presse, ses intellectuels, son opinion et qui le met au centre de son intérêt depuis la parution de l’Archipel du Goulag.

L'homme de l'Archipel du Goulag

L’annonce de la parution au mois de décembre 1973 de l’Archipel du Goulag fait grand bruit, et pendant un mois et demi, les journaux français abondent en articles sur ce livre et son auteur, sur la signification profonde de cet " essai d’investigation littéraire " et la pensée de l’auteur sur le socialisme — la polémique va bon train, jusqu’à aller chez certains jusqu’aux calomnies... comme en URSS. Mais bien au-delà de cette période, l’influence de l’Archipel semble se faire sentir sur bien des intelligences.

1. L’accueil fait à l’œuvre

Il convient de rappeler qu’en décembre 1973, seul le premier tome de l’Archipel du Goulag paraît (c’est-à-dire les deux premières parties sur les sept que le livre compte), et uniquement en russe. Bien sûr, les maisons d’édition (choisies par l’entourage d’Alexandre Soljenitsyne) des différents pays (le Seuil, pour la France) se dépêchent de traduire l’ouvrage : les éditions du Seuil seront rapidement en mesure d’en donner les premières pages à l’hebdomadaire L’Express qui les publie en exclusivité dans son numéro du 7 janvier 1974 (là encore, le magazine a été sélectionné semble-t-il par l’avocat zurichois de l’écrivain, Me Fritz Heeb). Les éditions du Seuil avaient déjà publié Les droits de l’écrivain, petit recueil composé des pièces relatives à l’exclusion d’Alexandre Soljenitsyne de l’Union des Ecrivains, ainsi qu’Août 14 (premier " nœud " de la future Roue Rouge) en 1971-1972. Claude Durand, son interlocuteur au Seuil à l’époque, raconte qu’à l’automne 1973, Paul Flamand (PDG des Editions du Seuil) et lui-même sont appelés à rencontrer maître Heeb à la foire de Francfort. L’avocat leur annonce confidentiellement l’existence de l’Archipel du Goulag dont ils doivent traduire immédiatement le premier tome " de façon à le publier dès que l’ordre en sera donné par l’auteur " . Comme nous l’avons vu plus haut, la main basse du KGB sur le manuscrit contraint l’écrivain à la publication en russe de l’Archipel aux éditions Ymca-Press. Son responsable, Nikita Struve, travaille en collaboration avec les traducteurs français et le Seuil.

L’Express publie donc en avant-première les premières pages (huit en tout) du premier chapitre, consacré à l’arrestation. Un peu plus tard, ce sont quelques morceaux de la septième partie (c’est-à-dire la dernière) qui sont proposés aux lecteurs, dans le même magazine. D’autres extraits seront publiés par la suite chez des confrères : c’est le cas du Monde, pour les pages sur le général Vlassov, et celui du Figaro pour quelques pages du dernier chapitre — sur les transferts des zeks. Ainsi, les Français peuvent déjà avoir une petite idée de l’œuvre, avant sa publication prévue au mois de juin. Pour les aider aussi, les journaux leur en offrent des commentaires : il est peu courant qu’un livre soit ainsi largement discuté avant même que le public, dans son immense majorité, puisse en prendre connaissance. On peut interpréter cela comme la preuve que cette " campagne autour de ce livre [ n’est qu’un moyen ] pour détourner l’attention de la crise qui sévit dans les pays capitalistes " ( Serge Leyrac dans L’Humanité), ou comme la conscience du caractère majeur de l’Archipel du Goulag.

Quelques russophones sont donc chargés d’en parler par les journaux : il s’agit de Jean Cathala pour Le Nouvel Observateur, de Michel Gordey pour L’Express, de Vera Fosty pour Le Figaro et d’Amber Bousoglou pour Le Monde. (Nous traiterons les articles de L’Humanité à part).

Les articles commencent d’abord par un descriptif de l’œuvre proprement dite,

" A la fois encyclopédie raisonnée de l’univers concentrationnaire et étude historique, puisqu’il embrassera seulement la période 1918-1956  ",

pour Jean Cathala ;

" [...] document détaillé où chaque cas évoqué illustre de manière sinistre le réquisitoire[impitoyable contre l’univers concentrationnaire soviétique ] "

pour Amber Bousogou ;

"  C’est tout le système de l’Etat soviétique, de ses origines à nos jours, que l’auteur met en accusation  "

pour Michel Gordey, et ils expliquent en quoi consistent les deux premières parties à paraître, c’est-à-dire les différents " torrents de déportation ", les " courants ", le " mouvement perpétuel " des forçats, reprenant ici les propres expressions de l’écrivain, et l’histoire de toute arrestation, avec l’interrogatoire, le " jugement " (il n’y a pas de procès), la prison et enfin le transfert au camp, une des îles de l’"archipel du Goulag ". Tous expliquent le sens du terme Goulag, apparemment inconnu : c’est l’abréviation de Glavnoie Oupravlenie Lagueriei, Direction centrale des camps. Ils insistent sur le fait qu’Alexandre Soljenitsyne parle de la répression " soviétique " d’une manière générale, dans le sens où il ne traite pas uniquement l’organisation des camps mais aussi les prisons, les procès, et qu’il ne limite pas cette répression à la seule période stalinienne.

" C’est une erreur très répandue de croire que la terreur a été limitée aux années 37-38. Avec des chiffres et une documentation précis, Soljenitsyne établit qu’arrestations et exécutions ont commencé dès 1917 ",

écrit Vera Fosty dans Le Figaro. Non seulement toute la période stalinienne est traversée par les flots de déportés et de fusillés (les koulaks, paysans " riches ", en 1929-1930, les procès et les purges suite à l’assassinat de Kirov en 1934-1939, les " prisonniers de guerre " entre 1942 et 1946, les différentes nationalités de l’URSS entre 1942 et 1945, les juifs à partir de 1950), mais l’écrivain inscrit la terreur dans le fonctionnement même du régime soviétique :

"[...]1937 n’est qu’un maillon dans la chaîne et Staline le produit normal d’une histoire où rien n’a changé dans le principe...  "

note justement Jean Cathala. Michel Gordey remarque :

" C’est tout le système de l’Etat soviétique, de ses origines à nos jours, que l’auteur met en accusation. Pas seulement Staline. Mais Lénine lui-même, qui déjà disait :‘ Il faut éliminer de la terre russe tous les insectes nuisibles.’ "

Le message d’Alexandre Soljenitsyne est donc clairement entendu. Est-ce qu’il convainc pour autant ? Michel Gordey et Vera Fosty sont convaincus apparemment — sans doute étaient-ils disposés à l’être. Vera Fosty écrit :

" L’œuvre n’est pas seulement vraisemblable, elle est vraie.[...] Un témoin qui court des risques aussi graves en divulguant tout un aspect de l’histoire que les autorités préfèrent laisser dans l’ombre, un tel témoin ne ment pas. "

Personne d’ailleurs ne met en doute le sérieux de la documentation de l’écrivain, les récits, souvenirs et lettres des 227 collaborateurs qui ont été " choisis, passés au crible de la réalité " et Vera Fosty continue :

" Des livres tels que Les récits de la Kolyma de V. Chalamov, Le Vertige d’E. Guinzburg, Mes témoignages de Martchenko, apportent leur caution à l’histoire telle que Soljenitsyne la relate dans l’Archipel. "

Cependant Amber Bousoglou entend préciser :

" L’écrivain ne prétend pas faire œuvre d’historien, car il n’a pu avoir accès à tous les documents [...] Il entremêle ses jugements et observations aux récits des faits. "

Le livre est en effet sous-titré " Essai d’investigation littéraire " et ne constitue pas une recherche " scientifique ", où l’auteur ferait preuve d’un détachement maximum envers son objet d’étude. Au Nouvel Observateur, Jean Cathala émet des réserves : il remarque d’abord qu’Alexandre Soljenitsyne n’est pas le premier à dénoncer, dirons-nous, le léninisme, que " si personne, avant Soljenitsyne, n’avait mis aussi durement les points sur les i, d’autres s’étaient trouvés amenés à des conclusions parallèles " - il n'a donc aucune réserve sur les faits rapportés. Il met plutôt l’accent sur la " haine " qui habiterait l’écrivain et qu’il laisserait librement s’exprimer dans l’Archipel selon lui, ce qui est d’ailleurs un des arguments de la presse soviétique repris par les communistes — et l’on devine aisément que la haine peut emporter trop loin dans la dénonciation celui qui la ressent... Le ton est moins " serein " que dans Une journée d’Ivan Denissovitch, constate Jean Cathala, choqué.

Amber Bousoglou est la seule personne à relever qu’

" Enfin et surtout, Soljenitsyne demande que les responsables du système concentrationnaire stalinien puissent être jugés de la même façon que le furent les criminels de guerre nazis en Allemagne. "

Voyons maintenant le cas de L’Humanité. Il est un des premiers à en parler (un article le 31 décembre 1973) mais alors que dans les autres journaux et magazines étudiés, Le Figaro, Le Monde, L’Express et Le Nouvel Observateur, les articles abondent sur l’œuvre, et sur les déboires d’Alexandre Soljenitsyne avec le pouvoir soviétique, depuis le tout début du mois de janvier, L’Humanité se contente ensuite de brèves (communiqué de l’agence Tass le 4 janvier, note sur l’opinion d’un commentateur à la télévision soviétique le 7, encadré d’une colonne sur un article de La Pravda le 15) et de deux petits articles : un petit encadré d’une colonne de Serge Leyrac qui critique surtout André Sakharov (il défend Soljenitsyne au nom des droits de l’homme alors qu’il n’a rien dit sur le Chili) le 7 et un article non signé qui rend compte de l’opinion de Francis Cohen, directeur du journal communiste La Nouvelle Critique, invité à s’exprimer à la télévision (" INF 2 ") sur ce sujet. Le premier véritable article, et le premier d’une longue série, paraît dans l’édition du 17 janvier, signé par Serge Leyrac (c’est lui qui écrira la plupart des papiers sur ce qui va vite devenir " l’affaire Soljenitsyne "). A compter de cette date, pas moins de 12 articles (dont deux éditoriaux) sont consacrés à ce sujet jusqu’au 15 février, auxquels il faut ajouter une déclaration du PCF publiée le 19 janvier ( 6 colonnes sur la moitié d’une page) et un article de Georges Marchais, alors secrétaire général du PCF, le 9 février.

Que s’est-il passé ?

Le 14 janvier, La Pravda a publié un article virulent contre Alexandre Soljenitsyne, l’accusant " d’avoir emprunté‘ le chemin de la trahison’ " suite à la publication de l’Archipel du Goulag en Occident. L’écrivain est traité d’ " antisoviétique ", de " complice objectif des milieux réactionnaires de l’Occident qui veuillent torpiller la détente ". Jacques Amalric, le correspondant du Monde à Moscou, note que La Pravda, outre des attaques grossières sur le train de vie soi-disant luxueux de l’auteur de l’Archipel, l’accuse d’être extrêmement bienveillant envers le général Vlassov et de regretter que les hitlériens aient constitué l’armée Vlassov trop tard. Le journaliste du Monde souligne que les autorités soviétiques peuvent difficilement attaquer Soljenitsyne sur sa dénonciation du système concentrationnaire — d’ailleurs La Pravda précise, entendant ainsi couper l’herbe sous les pieds de l’écrivain :

" [...] le PCUS a soumis à une critique sans compromis les violations de la légalité socialiste dues au culte de la personnalité, a totalement rétabli les principes léninistes et les normes de la vie dans le parti et la société, a assuré le développement de la démocratie socialiste ".

Donc la critique du prix Nobel serait nulle et non avenue.

Voilà quelles sont les grandes lignes de la réponse soviétique à la publication de l’Archipel en Occident. Trois jours plus tard, L’Humanité publie le premier article important sur Alexandre Soljenitsyne, signé Serge Leyrac et intitulé " Une campagne antisoviétique contre la détente ". Que dit-il ? Décrivant d’abord rapidement le contenu de l’Archipel du Goulag, le journaliste précise tout de suite qu’il n’y a

" rien de nouveau [...] par comparaison au rapport présenté par Khrouchtchev au XX ème congrès du PCUS, dénonçant publiquement les violations de la légalité socialiste et y mettant un terme. "

Nous noterons au passage que c’est une manière de reconnaître que ce qu’affirme l’écrivain russe est vrai. Cependant, celui-ci ne fait qu’exposer ses conceptions politiques, mieux, ses " préférences pour le système capitaliste ". Serge Leyrac lui en reconnaît le droit, il est vrai qu’Alexandre Soljenitsyne a été une victime de Staline, il en est resté marqué à vie... bref, ce comportement serait " excusable ", s’il n’allait trop loin :

" Dans sa détestation de l’Union Soviétique, et de Staline en particulier, il en vient à plaider pour Vlassov et ceux qui le suivirent [...] voilà les traîtres réhabilités. "

De plus, l’écrivain fait le jeu des adversaires de la détente qui ne s’intéressent en fait pas du tout au contenu du livre (puisque, répétons-le, il n’apporte rien de neuf et même est rempli de ses " délires ") mais l’utilisent comme une arme pour

" tenter de compromettre les progrès de la détente internationale dus pour une grande part, aux efforts de l’URSS et des pays socialistes ".

C’est donc à une campagne de la part des antisoviétiques à laquelle on assiste !

Comme nous pouvons le constater, l’argumentation de Serge Leyrac reprend pratiquement point par point celle de l’article paru dans La Pravda trois jours plus tôt : celui-ci a  donné le coup d’envoi d’une campagne " anti-anticommuniste ".

Il est reproché notamment à Alexandre Soljenitsyne de déformer la pensée de Lénine (la phrase suscitée sur les " insectes nuisibles ", extraite de son contexte) et de condamner la répression soviétique en omettant volontairement de parler des difficultés rencontrées : la violence était nécessaire pour sauver la Révolution.

" Il a fallu surmonter la guerre civile, l’intervention étrangère, l’encerclement, la Seconde Guerre mondiale, l’héritage médiéval du tsarisme. [La voie soviétique] n’était pas une voie royale. Que de sacrifices inévitables dans de telles conditions!  "

Les communistes ne reculent pas devant l’utilisation de la calomnie contre l’Archipel (L’Humanité ne reprend pas les attaques soviétiques contre la personne même d’Alexandre Soljenitsyne — du moins pas contre ses origines sociales ou son train de vie).

Les pages que l’écrivain consacre au général soviétique servent de point d’ancrage à L’Humanité (comme au PCF) pour sa campagne.

Le général Vlassov était, écrit Soljenitsyne, un officier appartenant à la " relève stalinienne " après les purges des années trente qui avaient sinistré les armées. En 1940, Andreï Andreïevitch Vlassov est promu général de brigade. Ses résultats brillants, notamment dans la contre-offensive victorieuse pour dégager Moscou en décembre 1941, lui valent de recevoir la IIème armée de choc avec laquelle, au mois de janvier 1942, il essaie de forcer le blocus de Leningrad. Plusieurs armées devaient participer à cette offensive, mais faute d’une bonne organisation, elles restèrent sur place et seule la IIème de Vlassov avança, s’enfonçant de 75 km à l’intérieur du front allemand...

Mais le quartier général stalinien se trouva à ce moment à court d’hommes et de munitions, et quand les réserves furent reconstituées, le printemps russe avait inondé la zone devenue marécageuse où s’embourbait la IIème armée... Ravitaillement impossible, mais ordre néanmoins fut donné de ne pas se replier. Après deux mois de famine et de mort lente, les Allemands déclenchèrent une offensive concentrique contre l’armée encerclée qui, du coup, reçut enfin l’autorisation de se replier... Ce fut la fin de la IIème armée de Vlassov. Celui-ci, après ce désastre, erra dans les forêts et finit par se rendre, le 6 juillet. Il fut transféré à l’état-major allemand de Prusse orientale, où se trouvaient déjà un certain nombre de généraux soviétiques prisonniers qui avaient ouvertement fait part de leur opposition à la politique de Staline. Il manquait cependant une personnalité : ce fut le rôle de Vlassov.

Mais Hitler se méfiait : il répugnait à l’idée de former des divisions entièrement russes, autonomes, qui risqueraient de ne pas lui être soumises. C’est ainsi que les divisions vlassoviennes (intégralement russes) ne furent constituées qu’à l’automne de 1944. Alexandre Soljenitsyne nous dit que cependant, des Russes combattaient déjà contre leur propre pays :

" Qu’il y eût effectivement des Russes engagés contre nous et qu’ils fussent plus coriaces au combat que n’importe quels SS, nous en fîmes bientôt l’expérience. "

Ils combattaient pourtant de manière dispersée : il n’existait pas de ROA, c’est-à-dire d’Armée de Libération Nationale, appellation imaginée par un officier allemand d’origine russe.

Les divisions Vlassov ne combattirent qu’une seule fois : à Prague en avril 1945, et, dans un acte d’indépendance, c’est contre les Allemands qu’ils usèrent de leurs armes ; ils les boutèrent hors de la ville :

" Les Tchèques ont-ils tous compris, par la suite, QUELS Russes avaient sauvé leur ville ? Notre histoire est falsifiée, on dit que Prague fut sauvée par les troupes soviétiques, alors qu’elles n’auraient pu arriver à temps. "

Puis, les divisions Vlassov allèrent à la rencontre des Américains, en Bavière, avec l’espoir de se battre à leurs côtés, pour que leur action des dernières années ait un sens. Mais les Américains les accueillirent les armes à la main et les forcèrent à se rendre aux Soviétiques (comme prévu à la conférence de Yalta : c’est sur cette même base que Churchill s’appuya pour livrer un corps d’armée cosaque de 90 000 hommes à Staline).

Vlassov fut pendu à la prison de la Loubianka comme traître, le 1er août 1946.

Alexandre Soljenitsyne prend-il " la défense du général Vlassov et des hommes qui le rallièrent " comme le prétend Serge Leyrac dans L’Humanité ? Il argumente ici de manière " classique ", en assimilant critique du régime soviétique et fascisme, voire nazisme ici. En Allemagne de l’Ouest, les anciens nazis et néo-hitlériens " considèrent manifestement l’archipel Goulag comme une aubaine  " :

" Dans Soljenitsyne, les néo-nazis trouvent non seulement la justification de l’anticommunisme, mais aussi celle des agressions hitlériennes ".

L’Humanité laisse ainsi entendre que d’une part, Alexandre Soljenitsyne aurait des affinités avec les néo-nazis et, d’autre part, que l’anticommunisme mène plus ou moins inévitablement au fascisme dans le sens large du terme — la " défense " de Vlassov par l’écrivain russe ne devrait donc rien au hasard.

" En fait, il y a l’enchaînement logique de son choix politique : tout ce qui est antisoviétique est dans son camp, Vlassov compris. "

S’interroger, essayer de comprendre les raisons de l’acte de Vlassov, de son engagement sous l’uniforme allemand alors qu’il avait combattu courageusement pour son pays jusqu’en 1942, est déjà un crime pour les communistes. A aucun moment Soljenitsyne ne justifie Vlassov. C’est d’ailleurs bien ainsi que l’entend Bernard Féron, dans Le Monde :

" Soljenitsyne ne fait pas l’éloge de Vlassov. Il s’interroge : pourquoi tant de traîtres en Russie ? Pourquoi un général qui s’était battu courageusement a tourné casaque ?  "

La réponse de l’auteur de l’Archipel est la suivante :

" Certes, il y a eu trahison envers la patrie! Certes, il y a eu abandon perfide et égoïste. Mais de la part de Staline. Trahir — ce n’est pas nécessairement se vendre pour de l’argent. Impéritie et incurie dans la préparation de la guerre, désarroi et couardise à son commencement, sacrifice absurde d’armée, à seule fin de sauver son uniforme de maréchal — y aurait-il trahison plus amère de la part d’un commandant suprême ? "

Commentaire de Bernard Féron :

" La réponse qu’il donne est rude en effet, trop tranchée peut-être. Mais qui donc, avant lui, en URSS, avait essayé de poser cette question nécessaire ? "

De plus, on oublie de dire que c’est en tant qu’ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale qu’ Alexandre Soljenitsyne parle de Vlassov, qui était de ceux qui rêvaient de se débarrasser de l’emprise totalitaire du pouvoir soviétique grâce à l’aide allemande, oubliant (ou ne se rendant pas compte) que le régime hitlérien, totalitaire également, était autant anti-slave qu’anti-soviétique.

Avec les articles publiés dans L’Humanité sur l’Archipel du Goulag, nous voyons que le ton prend une tournure nettement politique. Malgré l’inanité des arguments du PCF, celui-ci réussit à imposer le ton de la campagne à propos de l’écrivain. De fait, la publication de l’œuvre du prix Nobel de littérature 1970 est vite devenue une affaire, " l’affaire Soljenitsyne ".

 

2. " L’affaire Soljenitsyne " ou une querelle franco-française

 

La publication de l’œuvre d’Alexandre Soljenitsyne, même en russe, prend figure d’affaire nationale en France, qui en 1974, vit un événement sans précédent dans son histoire — l’union de la gauche ; le Programme Commun, défini deux ans auparavant par le Parti Socialiste de François Mitterrand et le Parti Communiste à la tête duquel se trouve Georges Marchais, devrait permettre à la gauche d’accéder enfin au pouvoir.

Or, voilà qu’un écrivain soviétique se mêle (bien involontairement) de semer la zizanie au sein de la gauche unie...

Car si le PCF critique virulemment l’Archipel du Goulag (Georges Marchais parle d’un " livre si évidemment contraire aux lois et à la sensibilité du peuple soviétique "), le PS est plus réservé. Interrogé à la télévision le 20 janvier sur la deuxième chaîne, Gilles Martinet, membre du comité exécutif du Parti socialiste, fait une analyse différente du livre de celle du secrétaire général du PCF, et commente négativement une phrase de Georges Marchais qui affirme que dans une France socialiste, Alexandre Soljenitsyne serait publié " ... s’il trouvait un éditeur ". Gilles Martinet répond que dans un pays qui se veut socialiste et démocratique, toute œuvre est publiable, sans mettre de si. Le PCF est furieux, et pousse son partenaire de gauche à le soutenir :

" Quand il y a antisoviétisme, cette bataille n’est pas l’affaire des seuls communistes, car c’est le socialisme tout court que l’on essaie d’atteindre et pas seulement l’Union Soviétique. "

Si Jean Daniel, rédacteur en chef du Nouvel Observateur, émet des réserves envers l’Archipel — sur les conclusions d’Alexandre Soljenitsyne (et sur ses opinions politiques), mais non sur les faits rapportés —, il est néanmoins partisan d’une réflexion sur la nature du socialisme à partir de l’Archipel.

" Il s’agit de savoir si l’unité de la gauche impose qu’on participe à l’effroyable campagne de calomnie contre Soljenitsyne, c’est-à-dire à notre sens, contre le peuple soviétique. [...] On ne peut plus douter de l’urgence d’un grand débat à gauche sur le stalinisme. " 

Mais le journaliste ne veut pas se brouiller avec les communistes et donne des gages de bienveillance. Dans son article du 28 janvier, il se défend d’être anticommuniste et réaffirme que parler de Soljenitsyne ne signifie pas prendre position contre le parti.

Cette tactique du PCF est dénoncée par Jean-François Revel dans L’Express :

" La psychologie de guerre froide [...] comporte l’assimilation de toute description réaliste de l’URSS à l’antisoviétisme de principe ; puis de l’antisoviétisme à un anticommunisme de préjugé ; enfin, de l’anticommunisme à une hostilité de contagion visant toute la gauche. De la sorte, ou l’on accepte en bloc et en détail les exigences communistes, ou l’on est réactionnaire. "

K.S. Karol (qui a été fait prisonnier dans les mêmes camps que l’écrivain, et au même moment), éditorialiste au Nouvel Observateur, et ancien communiste (mais dorénavant tourné vers la Chine) écrit :

" On peut ne pas partager les opinions de l’auteur — c’est mon cas — mais on ne peut pas, en lisant ses livres, éviter d’en tirer des leçons sur la société qui a formé et exaspéré cet homme. [...] Où sont donc nos ouvrages sur le passé et nos analyses critiques de la société soviétique ? Avant de nous détourner de lui parce qu’il rejette le socialisme, examinons un peu nos propres responsabilités dans son évolution, nos compromissions tactiques d’hier, d’aujourd’hui et celles qui se dessinent pour demain. "

Ces journalistes sont plus courageux que les dirigeants du PS, liés politiquement au PCF ; c’est ainsi que François Mitterrand a ces mots :

" Je suis pour ma part persuadé que le plus important n’est pas ce que dit Soljenitsyne, mais qu’il puisse le dire. Et si ce qu’ il dit nuit au communisme, le fait qu’il puisse le dire le sert bien davantage. "

Phrases extraordinaires puisque d’une part, Alexandre Soljenitsyne a dû faire passer clandestinement le manuscrit de l’Archipel à l’étranger pour que celui-ci puisse paraître, ce qui était impossible en URSS, et cela au risque de sa vie, ou du moins de sa liberté. D’autre part, le message de l’écrivain est balayé d’un revers de main — dans Le Figaro, André Frossard ironise :

" La formule est à retenir. On ne manquera pas de l’appliquer, je l’espère, à tous les discours de l’auteur. Exemples : ‘ L’important n’est pas ce que vient de dire M. Mitterrand, vous vous en doutez bien ; l’important est qu’il ait pu le dire.’ Ou bien : ‘M. Mitterrand sera le premier à reconnaître que son discours n’a aucun intérêt : ce qui compte c’est qu’il ait pu le prononcer.’ "

L’intervention de François Mitterrand montre bien que le fond de l’affaire relève de la cuisine politique. Les communistes ne suspendent leurs attaques contre l’écrivain russe qu’au mois d’avril, à la mort du président Pompidou. Les circonstances de la suspension des attaques indiquent les véritables intérêts qu’elles recouvrent : dès l’ouverture de la campagne présidentielle, les communistes se " réconcilient " avec le parti socialiste, montrant ainsi que leur priorité est bien l’Union de la Gauche. Pour Philippe Robrieux, historien du parti communiste, le PCF voulait d’une part obliger le parti socialiste à accomplir un geste de solidarité avec l’Union soviétique, et d’autre part, payer d’un tribut uniquement symbolique l’autorisation de Moscou de continuer leur stratégie d’union.

Décidément, Alexandre Soljenitsyne gêne, d’autant plus qu’il n’est pas un apôtre du socialisme : dans la France du début des années soixante-dix, il est de coutume de penser que seules les personnalités de gauche, c’est-à-dire socialistes, c’est-à-dire progressistes, ont la légitimité et l’autorité morale pour critiquer le système socialiste tel qu’il existe à l’étranger, et la politique menée par l’Union soviétique. Un bourgeois n’a aucune légitimité pour le faire puisqu’il est naturellement, de par ses intérêts, hostile à la Révolution. Or, en tant qu’écrivain soviétique révélé officiellement avec Une journée d’Ivan Denissovitch, et en tant qu’ancien zek, Alexandre Soljenitsyne a bien évidemment cette légitimité. Mais il ne profite pas de sa capacité à critiquer pour chercher un autre socialisme " à visage humain " :

" Le lecteur cherche en vain dans son œuvre une description du socialisme idéal. S’il appartint, dans sa jeunesse, au Komsomol, rien n’indique qu’il le fit par conviction."

Et dans le même Nouvel Observateur qui souhaitera la bienvenue à l’exilé dans son numéro du 18 février 1974, on peut lire, début janvier :

" Qui osera écrire, par exemple, que si Soljenitsyne vivait parmi nous (nous le souhaitons), on devrait logiquement le retrouver, dans les manifestations d’intellectuels, à la droite de Raymond Aron ? "

et sous la plume de Jean Daniel, pourtant un des meilleurs défenseurs de l’écrivain dans les rangs de la gauche, quelques réserves pointent :

" Qu’on ne cherche pas un alibi [pour ne pas lui répondre] dans le fait qu’il défende un panslavisme illuminé, des idées étranges sur le Moyen-Age et sur la Sainte Russie. "

Soljenitsyne ne défend aucun " panslavisme illuminé " mais certes, il est bien difficile de le suivre jusqu’au bout, s’aperçoivent quelques consciences.

On lui reproche également de ne pas parler des régimes répressifs qui sévissent au Chili ou au Portugal... tant et si bien que toute protestation contre la politique du Kremlin envers lui s’accompagne d’une semblable mise en garde contre les pratiques de régimes dits " fascistes " (au sens large du terme) :

" Ils [ Soljenitsyne et l’académicien Sakharov] ont naturellement tendance à braquer le projecteur sur l’adversaire auquel ils font face eux-mêmes, et à sous-estimer les défauts des adversaires lointains. Soljenitsyne ne s’attarde guère sur les victimes des dictatures hors du camp socialiste. "

Et lors de son expulsion, l’éditorial du Monde croit bon de préciser :

" Faut-il rappeler que l’URSS n’est pas le seul pays où des écrivains sont en bute à l’hostilité du pouvoir ? L’exemple du Chili est présent à tous les esprits, et le hasard veut que l’on apprenne aujourd’hui l’arrestation dans son pays du plus grand écrivain urugayen : Carlos Orretti. "

comme pour se faire pardonner de prêter trop attention au seul cas de l’écrivain soviétique. La position du journal est ambiguë : il est plutôt favorable à l’Archipel du Goulag, mais publie dans le même temps une " tribune libre " d’un poète soviétique, " article envoyé par l’agence soviétique Novosti ", et intitulé " Soljenitsyne, un ennemi de la paix " : " presque chaque page contient un témoignage de haine envers le régime soviétique, envers l’URSS ", peut-on lire, entre autres, argument typique de la campagne du PCF. Une des tactiques préférées des communistes est d’accuser les partisans d’Alexandre Soljenitsyne de

" faire diversion au moment où une crise grave se développe dans le monde capitaliste, et, s’agissant particulièrement de la France, de porter des coups à l’union de la gauche (...) On ne reparle pas du chilien Victor Jara exécuté, des victimes grecques, des 200 000 patriotes dans les camps du Sud-Vietnam, de l’Iran... "

Les communistes (et une partie de la gauche par extension car ils exercent une influence au-delà du cercle de leurs sympathisants) renvoient en quelque sorte les deux camps (socialiste et occidental) dos à dos, et disent : vous n’avez pas le droit de parler des victimes des régimes socialistes, c’est bien pire dans votre camp. Les paroles qui suivent, et qui sont de M. Loncle, secrétaire national des radicaux de gauche, sont révélatrices de cette manière courante de raisonner :

" Ceux qui restent de marbre devant les atteintes aux libertés au Chili, en Espagne, au Portugal, en Afrique du Sud, en Iran, au Brésil ou même en France sont mal venus de s’émouvoir devant les malheurs du seul Alexandre Soljenitsyne. Ils n’ont aucune autorité pour traiter du problème des libertés. "

Le prix Nobel ne gêne pas que la gauche : l’annonce de son arrestation jette l’ensemble des responsables politiques du monde occidental dans l’embarras : comment concilier défense des droits de l’homme sur lesquels sont fondées nos démocraties et la poursuite de la politique de détente avec l’URSS ? C’est, remarquons-le, à peu de choses près, le même dilemme que celui qui se pose aux dirigeants du Kremlin : comment concilier poursuite de la politique de détente avec les Etats-Unis et l’Europe de l’Ouest (notamment la RFA en pleine Ospolitik) et l’élimination d’une voix extrêmement gênante ?

La solution trouvée satisfait tout le monde. Henri Kissinger assure que les Etats-Unis ne réagiraient pas négativement à une expulsion du dissident. Le 2 février, dans un discours à Munich, le chancelier ouest-allemand Willy Brandt tend une perche aux Soviétiques en annonçant qu’en RFA, " Soljenitsyne pourrait vivre et travailler librement " et en assurant qu’il ne veut pas s’ingérer dans les affaires de l’URSS car " il nous importe d’entretenir de bonnes relations avec l’Union soviétique. "

Le 13 février, Alexandre Soljenitsyne est expulsé d’URSS et mis de force dans un avion en partance pour Francfort. La solution de compromis est trouvée.

Le 14 février (le 13 pour Le Monde), l’événement fait la Une de tous les quotidiens et plusieurs pages lui sont consacrées à chaque fois. Les hebdomadaires étudiés titrent également sur le banni.

" La mesure prise à l’égard de Soljenitsyne [est] présentée comme une mesure de clémence, dans l’espoir de sauver la détente [...] "

remarque Michel Gordey dans L’Express. Effectivement, l’expulsion est accueillie la plupart du temps avec " soulagement " et non avec " indignation ", à telle enseigne qu’un journal comme Le Monde titre sur sa Une : " Alexandre Soljenitsyne se rend [souligné par nous] en Allemagne de l’Ouest " comme si l’écrivain venait passer quelques jours de son plein gré en RFA, invité par Heinrich Böll. La plupart des responsables politiques " regrettent " que l’on en soit arrivé à bannir un écrivain de son pays, expriment leur " émotion ", mais sont néanmoins " soulagés ", plus pour eux-mêmes et l’avenir de la politique de la détente (le 19 février est la date de la reprise des négociations sur la limitation des armements stratégiques offensifs), que pour l’auteur de l’Archipel du Goulag...

Certains notent d’ailleurs qu’Alexandre Soljenitsyne a provoqué lui-même son expulsion en refusant de répondre aux convocations du parquet soviétique : " tout se passait comme si Soljenitsyne, dans une situation qu’il jugeait intolérable, avait choisi la fuite en avant " (Le Monde) ; " [...] il a carrément nargué la loi en refusant de se rendre à la convocation du parquet. Or la loi ne peut être bafouée impunément " lit-on dans Le Figaro, qui reprend pratiquement les arguments de L’Humanité : " [Il s’est mis] au-dessus des lois de son pays[...]Cherchait-il l’épreuve de force, l’arrestation, le martyre ? ".

Belle unanimité sur le respect des lois en régime totalitaire : personne ne remet en cause leur légitimité. L’URSS est malgré tout un pays comme les autres... Le terme de " loi " est équivoque, écrit Hannah Arendt : la loi " positive ", celle en vigueur dans un pays, posée en principe, est-elle légitime quand elle est contraire à celle qui est censée être la même dans le cœur de tous les hommes ? La question n’est pas posée ce jour de l’expulsion de l’écrivain même si, dans Le Figaro, le jour de son arrestation, une voix s’élève pour acclamer son courage :

" Qu’on me donne un point d’appui, disait Archimède, et je soulèverai le monde. Soljenitsyne s’est emparé du point d’appui que sera toujours la primauté de l’esprit sur la brutalité bête du despote [...] Par son refus d’obéir à la pseudo-justice de son pays, il aura réussi l’impossible : faire trembler un des systèmes les plus froidement inhumains que l’histoire ait secrétés.Soljenitsyne en prison, ce doit être le triomphe des hommes libres. "

Et Le Nouvel Observateur publie une pétition signée par une trentaine d’intellectuels :

" [...] C’est au mépris de la Convention de Genève que l’ URSS vient de signer et qui, dès son préambule, se donne pour buts d’‘ assurer le respect de la personne humaine ’ et de ‘rendre plus facile la diffusion des oeuvres de l’esprit ’. C’est au nom de ce respect, au nom de cette liberté, que les soussignés protestent contre la mesure dont vient d’être victime Soljenitsyne. "

Suivent les noms de René Cassin, prix Nobel de la Paix, Jean Daniel, Jean-Marie Domenach (directeur de la revue Esprit), Max-Pol Fouchet, Claude Roy (communistes), Jean-François Revel, Alfred Sauvy, Pierre Dumayet, Nathalie Sarraute, René Barjavel, Philippe Sollers (et sa revue Tel Quel), Pierre Daix...

Michel Gordey, envoyé spécial de L’Express en RFA, est sans doute celui qui voit le mieux ce que cette mesure " clémente " à l’égard d’ Alexandre Soljenitsyne peut signifier pour le banni :

" Tout, mais ne pas quitter son pays, sa patrie, sa Russie. Il l’avait dit, répété. Privé, à 55 ans, du sol, de la langue, du parfum de sa terre, Soljenitsyne sera, de tous les exilés, le plus cruellement coupé de ses racines.

Triste, tendu, nerveux, cerné par la foule de journalistes pressants, Soljenitsyne songeait, en arrivant en Allemagne, qu’il ne reverrait peut-être jamais ce que les Russes appellent Rodina, la terre natale, la mère patrie. 

La publication de l’Archipel du Goulag et l’expulsion d’Alexandre Soljenitsyne ont ainsi été largement répercutées et commentées dans la presse, alors que le public, dans son immense majorité, n’a pas pu encore avoir accès à l’œuvre. Celle-ci paraît au mois de juin, et fait de nouveau l’objet de critiques, pour leur grande majorité élogieuses. Deux émissions littéraires lui sont consacrées : " Italiques ", de Robert Escarpit, et " Ouvrez les guillemets " de Bernard Pivot.

Seule la seconde bénéficie de compte-rendus dans la presse, dans Le Figaro, L’Humanité, Le Nouvel Observateur (deux articles) et Télérama. Elle a lieu le lundi 24 juin 1974, à 21h30, sur la première chaîne, peu de temps après la parution du premier tome, en français, de l’Archipel. Bernard Pivot a invité des personnalités opposées, qui selon le journaliste du Figaro se sont affrontées en duels " à la fois sincères et agressifs, personnels et politiques " : Jean Daniel et Max-Pol Fouchet (collaborateur régulier de l’émission, dont on rappelle qu’il a signé la pétition protestant contre l’expulsion de Soljenitsyne) ; Francis Cohen (auteur de Les Soviétiques) et André Glucksmann (alors collaborateur à Libération) ; Alain Bosquet (écrivain et auteur d’un pamphlet Pas d’accord, Soljenitsyne !) et Nikita Struve, l’éditeur d’Alexandre Soljenitsyne en russe.

Un autre invité est présent, plus discret : le théologien orthodoxe Olivier Clément qui a écrit L’Esprit de Soljenitsyne — le seul auteur d’un livre sur l’œuvre de l’écrivain russe a apparemment peu eu la parole. Car l’émission, en raison de la qualité des invités, porte davantage sur la politique. Trois participants sont communistes ; Glucksmann est maoïste, collaborateur au journal Libération ; Jean Daniel est un socialiste, soucieux de l’unité avec les communistes : à cette liste, nous constatons que l’affaire Soljenitsyne concerne avant tout la gauche et contribue à la diviser. Les élections présidentielles sont pourtant passées et la gauche s’y est présentée unie. Mais le risque est toujours là. Jean Daniel croit bon de préciser dans le numéro de son hebdomadaire paru le jour même, les raisons de sa présence dans l’émission. Après avoir rappelé que son journal a mené campagne pour François Mitterrand, donc aux côtés des communistes, il repousse de nouveau l’accusation de diviser la gauche et renvoie la balle à ses alliés :

" J’irai à cette émission pour qu’on sache qu’à nos yeux la gauche, le socialisme, la révolution sont des mots vides de sens si on les utilise pour justifier le bannissement d’un homme comme Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne... "

Le journaliste du Figaro nous apprend que l’émission fut " vive et passionnée " et les prises de position " abruptes et partisanes ". Il fut peu question du contenu du livre proprement dit, on parla beaucoup plus politique (française) que littérature : " ‘l’affaire Soljenitsyne’ continue... avec toutes les stratégies qu’elle cache et les consciences qu’elle trouble. " Serge Leyrac reprend les arguments d’Alain Bosquet : la littérature n’a pas sa place dans l’Archipel qui est un livre de " combat politique ". Il se félicite de l’intervention de Max-Pol Fouchet qui accuse l’écrivain d’omettre le contexte historique de la répression et du Goulag et " de prendre la partie pour le tout " c’est-à-dire de prétendre qu’il n’y a que des " bourreaux et des victimes " en URSS. Nous remarquons de nouveau la faiblesse de cette argumentation qui reconnaît la vérité de ce qu’écrit Soljenitsyne. Maurice Clavel, dans Le Nouvel Observateur, s’enthousiasme pour les défenseurs de l’écrivain, Daniel et Glucksmann, qui ont élevé le niveau du débat. " Que toutes les réactions, au regard de cette chose [l’importance de l’Archipel], sont médiocres ! " s’est exclamé Jean Daniel qui poursuit, " rentrant et regardant en lui-même " note Clavel :

" J’ai quelques fois, fort peu souvent, mais trop souvent, passé sous silence des horreurs révolutionnaires pour ne pas conspirer à la joie de la droite. Mais cela, c’est fini. Après l’Archipel du Goulag, je ne peux plus. "

Voyons maintenant quel est, sur le long terme, l’apport de ce livre.

 

3 . La signification réelle de " l’Archipel du Goulag "

 

Rétrospectivement, il est courant de dire que l’Archipel du Goulag a révélé aux Occidentaux l’existence du Goulag en Union soviétique. Pourtant, si les journalistes, au moment de la parution du livre, éprouvent le besoin (et donc sans doute la nécessité) d’expliquer le terme de Goulag, aucun ne parle d’une révélation. A plusieurs reprises, en effet, des témoignages ont paru sur l’existence des camps de concentration et sur les conditions de survie qui y régnaient. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, David Rousset, déporté dans un camp nazi, avait lancé l’idée, dans Le Figaro littéraire, d’une enquête sur les camps de concentration en URSS — il avait d’ailleurs été l’objet d’une attaque de la part des Lettres françaises, dont le rédacteur en chef était alors Pierre Daix.

De plus, le mot Goulag n’était pas si inconnu que cela : il avait été employé par Boris Pasternak par exemple dans son roman, Le docteur Jivago.

Cependant, la lettre suivante, publiée dans le courrier des lecteurs du Nouvel Observateur, montre bien que pour certains en tout cas, cela n’est pas une évidence :

" [...] Un face-à-face entre ces deux partis [ PS et PCF] est nécessaire. Pour le problème des libertés, sur l’URSS, sur les camps d’internement, le nombre d’internés, sur la liberté de création, de voyager, sur ce qu’est un journaliste dans ces pays. S’il y a des camps, qu’on le dise. Qu’une commission d’enquête des PS et PC puisse librement circuler en URSS et que nous sachions la vérité. [...] "

Alexandre Soljenitsyne est le premier à dresser un tableau entier du système répressif soviétique et il lui impose

" une dimension qui interdit de minimiser, de subtiliser avec les camps. La dimension dantesque du système concentrationnaire soviétique s’impose définitivement, et cela jusque dans toutes les couches de la population. "

Le monument érigé à la mémoire des victimes est si haut qu’il n’est plus possible de baisser pudiquement les yeux à sa vue. La nouveauté la plus flagrante de l’Archipel est sans doute là : la possibilité de reconnaître ouvertement l’existence du système concentrationnaire en URSS, sans se faire traiter de réactionnaire — la possibilité pour la gauche occidentale d’être plus critique et donc plus libre vis-à-vis de l’Union soviétique. Avec lui, " Goulag " devient un mot commun dans toutes les langues. On parlera ensuite du " goulag " chinois.

Comment ce rôle a-t-il pu être dévolu à l’Archipel ?

Tout d’abord, cet " essai d’investigation littéraire " est l’œuvre d’un écrivain et a donc la séduction du style, du souffle quasi romanesque, de l’humour même — Alexandre Soljenitsyne emploie couramment l’ironie, dont Vladimir Jankélévitch dit qu’elle est mortelle aux illusions et qu’elle sauve ce qui peut être sauvé ; c’est cette ironie qui rend la lecture de l’Archipel supportable.

Cette œuvre est ensuite le fait d’un homme hors du commun, dont la détermination à parler, à dire la vérité, quel qu’en soit le prix, impressionne l’opinion publique.

" Par conviction et tempérament, il tient le rôle du prophète exposé à tous les coups et sachant une fois pour toutes ce qu’il risque [...] C’est assurément, la raison de l’extraordinaire prestige dont bénéficie dans le monde entier le prix Nobel 1970. Plus encore que le talent ou le génie littéraire, la fermeté suscite l’étonnement et souvent l’admiration. " 

C’est ainsi que, simultanément,

" la vérité a pour elle la caution d’une grande conscience et la séduction d’un romancier. "

Alexandre Soljenitsyne est aussi " venu " au bon moment, le Printemps de Prague brutalement interrompu par les troupes soviétiques en 1968 ayant laissé un goût amer chez de nombreux communistes et hommes de gauche en général. De plus, la domination intellectuelle du communisme orthodoxe a été définitivement mise à bas par la flambée du gauchisme la même année, dont la critique de l’URSS avait préparé le terrain pour une bonne réception du livre. Dans le journal Libération, créé par une majorité de maoïstes en 1973, André Glucksmann et Philippe Gavi défendent l’Archipel. Glucksmann témoigne du choc qu’il a reçu, des années après :

" Je dois dire que l’Archipel du Goulag a été le plus grand événement de ma vie intellectuelle. Je remercie Soljenitsyne [...] "

Philippe Sollers qui, à la publication de l’Archipel, revient d’un voyage admiratif en Chine avec la revue Tel Quel, avoue pourtant :

" Je suis de ceux que la lecture de Soljenitsyne a lentement, profondément transformés : c’est un devoir de le dire. "

Il faudra deux ans pour publier l’Archipel en entier : le premier tome sort en juin 1974 et est tiré à 500 000 exemplaires ; le deuxième (qui évoque l’origine du système concentrationnaire, examine diverses catégories de détenus comme les jeunes, les femmes, les mouchards..., et étudie les zeks en tant que nation) sort en mars 1975 ; le troisième et dernier en mars 1976 (beaucoup moins lu que les précédents et où pourtant l’auteur insiste sur la continuité du phénomène concentrationnaire en URSS, inhérent au régime, et évoque la résistance et les soulèvements dans les camps). Finalement, en 1982, 793.000 exemplaires du premier tome de l’Archipel sont vendus, 305.000 pour le deuxième, plus de 100.000 pour le dernier. La polémique qui a eu lieu en 1974 a évidemment fait beaucoup de publicité pour le livre et a dopé les ventes du premier tome. Les années suivantes, les passions retombées n’ont pas permis de maintenir ce score exceptionnel. On peut constater cependant que les chiffres restent élevés.

L’Archipel connaît donc un effet de masse, qui couplé à la force qui en émane, dévaste les barrages mis en place par le PCF. L’impact social est important. Et les communistes " sortent de cette confrontation avec Soljenitsyne idéologiquement éteints et politiquement disqualifiés. "

Alexandre Soljenitsyne est maintenant un auteur connu en Occident, qui a suscité des débats passionnés, notamment en France, où le Parti socialiste doit compter avec un partenaire communiste puissant. Les hommes politiques, et encore plus les journalistes, ont un œil rivé sur la vie politique quand ils se prononcent sur le message du dissident. Quand Bernard Pivot annonce qu’il a invité l’écrivain dans son émission " Apostrophes ", est-on ainsi curieux de découvrir in vivo la cause de toutes les polémiques et de lui poser des questions sur le communisme et l’Occident.

"Apostrophes" du 11 avril 1975 : Soljenitsyne en direct

 

Depuis la parution de l’Archipel du Goulag dès le mois de décembre 1973 pour la version russe, du premier tome en juin 1974 pour l’édition française, et depuis l’expulsion d’Alexandre Soljenitsyne d’Union soviétique le 13 février 1974, les nouvelles de l’écrivain se font rares. Tout au plus sait-on qu’il a quitté momentanément sa résidence suisse (l’exilé a trouvé refuge à Zurich, comme Lénine en son temps...) pour enfin recevoir son prix Nobel à Stockholm et travailler en France — il a notamment interrogé des émigrés russes de la première génération pour sa Roue rouge — et participer au lancement du deuxième tome de l’Archipel dans les locaux de la maison de la rue Jacob, début janvier 1975. Claude Durand, éditeur au Seuil et directeur de la collection " Combats ", est devenu son agent international : il s’est proposé pour aider l’écrivain à mettre de l’ordre dans ses affaires éditoriales et lui permettre ainsi de poursuivre le plus sereinement possible son travail. Claude Durand passe pratiquement tous ses week-ends pendant deux ans chez lui, à Zurich, ce qui marque le début d’une amitié.

Nous avons vu que deux émissions télévisées ont été entièrement consacrées à l’Archipel. Mais l’auteur est absent, toujours loin...

C’est donc un véritable " coup " médiatique que réussit Bernard Pivot en obtenant la présence de l’écrivain sur le plateau de sa nouvelle émission, héritière d’ "Ouvrez les guillemets " et bientôt plus célèbre : " Apostrophes ". 

1." Le petit théâtre d’Apostrophes "

Le premier numéro d’ " Apostrophes " voit le jour le 10 janvier 1975 sur la deuxième chaîne, dont le nouveau président est Marcel Jullian, et l’émission s’installe dans le créneau qu’elle gardera jusqu’à sa fin en 1990 : le vendredi soir, à 21h25. L’émission dure normalement 75 minutes, mais des circonstances exceptionnelles peuvent justifier un dépassement de l’horaire. C’est le cas pour l’émission consacrée à Alexandre Soljenitsyne le 11 avril de la même année, qui obtient 20 minutes supplémentaires d’antenne. Voici comment Bernard Pivot définit le principe de l’émission dans Le Figaro, le jour même du premier numéro :

" Un thème unique par émission, ce thème pouvant englober :

1. soit un ensemble de livres traitant de la même question, ou un livre unique dont la publication constitue un événement littéraire ou politique [souligné par nous - V.H.] l’Archipel du Goulag, par exemple;

2. soit un spécial consacré à un auteur vivant ou disparu : spécial Malraux, spécial Soljenitsyne, par exemple ;

3. soit un entretien avec une personnalité politique, scientifique, religieuse.

Le titre de l’émission n’a pas été choisi au hasard, il définit parfaitement mon ambition : je souhaite en effet que l’on s’interpelle durant les " Apostrophes " d’Antenne 2 ; courtoisement, certes, mais vivement. "

L’idéal de Bernard Pivot est de combiner dans son émission littérature et spectacle, le doublon gagnant de ce que l’on n’appelle pas encore l’Audimat. Sa gouaille, son impertinence (qui est pour lui un " devoir ") tranchent sur le ton habituellement compassé des animateurs d’émissions " littéraires ". Cette particularité, jointe à l’absence de concurrence sérieuse sur les autres chaînes (c’est-à-dire uniquement deux, en 1975), explique le succès quasi immédiat d’ " Apostrophes ".

C’est sans doute ce succès qui pousse Serge Montigny, directeur du service de presse du Seuil, à appeler Bernard Pivot et à lui demander, dans le cas où Alexandre Soljenitsyne accepterait de participer à une émission de télévision en France à l’occasion de la sortie de son nouveau livre Le chêne et le veau, si " Apostrophes " était prêt à le recevoir. Le présentateur n’a donc pas eu à remuer ciel et terre pour avoir la présence du " plus célèbre banni soviétique "...

Si l’émission consacrée à Alexandre Soljenitsyne (le quatorzième numéro de la série) n’est pas le premier " Apostrophes " mémorable, le duel opposant le général Bigeard à Georges Brassens sur le pacifisme — où l’on vérifie la volonté de polémique de Bernard Pivot ! — ayant déjà été auparavant un " grand moment de télévision " selon la formule consacrée, elle est cependant inédite puisqu’elle tourne autour d’un seul invité vedette. Les autres sont là pour discuter avec l’invité principal, et éventuellement présenter un livre qu’ils lui ont consacré.

Le choix des acteurs du petit théâtre d’ " Apostrophes " qui poseront des questions à Alexandre Soljenitsyne répond assez bien à l’orientation que Bernard Pivot veut donner à son émission. 

Tout d’abord, sera-t-elle littéraire ou politique ? Au début de l’émission, le présentateur dit :

" c’est le premier contact de Soljenitsyne avec la télévision et je pense que les téléspectateurs attendent [...] un récit de Soljenitsyne, de mieux le connaître "

Juste avant le générique, il nous révèle que son rêve était le suivant : " Si Soljenitsyne pouvait venir faire une émission avec des écrivains à la télévision, en direct... " Et il présente ses principaux invités, Jean Daniel et Jean d’Ormesson, comme des romanciers ; Pierre Daix est auteur de Ce que je sais de Soljenitsyne et Georges Nivat a co-dirigé le Cahier de l’Herne sur l’écrivain russe. Pas de communiste présent sur la plateau. Tout se présente comme une émission littéraire.

Pourtant, les deux romanciers n’ont pas été choisis au hasard : Jean Daniel est plus connu comme directeur du Nouvel Observateur que comme écrivain ; Jean d’Ormesson en est bien un, lui, mais cette année-là, il est aussi directeur du Figaro... Tous deux ont une grande admiration pour Alexandre Soljenitsyne, mais l’un est de gauche, et l’autre de droite : ils risquent de ne pas être d’accord sur tout. Bernard Pivot, qui veut que l’on s’apostrophe sur son plateau, les place face à face, de part et d’autre de l’écrivain russe. Ce dispositif scénique appelle la polémique.

La personnalité de Pierre Daix est particulièrement intéressante politiquement : ancien rédacteur en chef des Lettres françaises, hebdomadaire communiste, il a été en procès pour avoir insulté David Rousset qui désirait mener une enquête sur les camps de concentration dans tous les pays, y compris l’URSS. Grâce à Elsa Triolet (comme il le raconte lui-même dans son livre Ce que je sais de Soljenitsyne), il découvre, ou admet ?, l’existence de ces camps en Union soviétique à travers Une journée d’Ivan Denissovitch. La politique risque donc de n’être pas absente de l’émission.

C’est d’ailleurs Pierre Daix que Bernard Pivot charge, à travers le résumé du Chêne et le Veau, de raconter le passé et la personnalité de l’écrivain. L’émission débute calmement, pour que le téléspectateur puisse découvrir le dissident.

La découverte de l’écrivain est d’abord visuelle. Dès le générique de l’émission, sur la musique du concerto pour piano n°1 de Rachmaninov, des images illustrent différentes étapes de sa vie. Une photo capte très vite l’attention : la deuxième, où l’on identifie le zek Soljenitsyne grâce à son matricule sur la casquette. Son regard frappe le téléspectateur : la caméra centre sur les yeux de l’écrivain, qui se plantent franchement dans les siens.

La première image de l’émission est celle d’Alexandre Soljenitsyne, assis bien droit sur sa chaise, dans un costume beige coupé comme un vêtement de travail, assez simple, en harmonie avec la couleur de sa barbe et de ses cheveux. En contraste, des yeux bleus plutôt petits, mais brillants, vifs et bien ouverts ; une vraie fenêtre : son interlocuteur — et le téléspectateur — devinent aisément les sentiments qu’éprouve Alexandre Soljenitsyne, et celui-ci donne l’impression d’être un être curieux de la réalité, et un acteur du monde.

Les quatre caméras qui encadrent le plateau filment des acteurs figés : pour éviter la monotonie, elles s’attachent aux expressions du visage, du regard, des gestes. D’où le nombre important de plans moyens et encore plus de gros plans, et le nombre réduit de plans d’ensemble où le téléspectateur pourrait apercevoir tous les invités. Un type de gros plan est celui de la main d’Alexandre Soljenitsyne au moment où il mime l’égrenage d’un chapelet. Jean Cazenave, qui fut réalisateur de l’émission un peu après, (mais " Apostrophes " a une mise en scène attitrée), a parfaitement conscience de l’importance du cadrage :

" Dans le choix que je fais de montrer ou non tel ou tel invité, de cadrer son visage ou ses mains, en un mot de porter mon regard sur ce qui est en train de se passer, j’influence énormément le jugement du téléspectateur. "

Néanmoins, la caméra d’ " Apostrophes " se veut objective et évite les plongées et contre-plongées, cadrages " de jugement ".

De plus, le réalisateur ne peut exercer son pouvoir que dans l’instant. En effet, ce qui caractérise " Apostrophes " et ce qui fait son succès, c’est la spontanéité qui est de mise, l’improvisation. Aucune préméditation possible (Bernard Pivot ne lui donne le " plan de table " qu’au dernier moment) : le réalisateur doit anticiper les gestes, les moues des invités.

" Cela nécessite des qualités d’écoute, une volonté d’être en harmonie avec ce qui se passe sur le plateau, et de prévoir comment ça va se terminer."

Le fait qu’Alexandre Soljenitsyne égrène un chapelet imaginaire est inattendu et bref : François Chatel, le réalisateur de l’émission du 11 avril 1975, devait être effectivement attentif et prompt pour capter précisément ce geste, qui signe dès le début de l’émission la personnalité de l’écrivain et son talent de conteur.

La première question est posée par Jean d’Ormesson (à l’invitation de Bernard Pivot) qui insiste sur le fait qu’Alexandre Soljenitsyne est " d’abord un écrivain, un grand écrivain " et qui l’interroge sur ses procédés, qui sont " évidemment assez loin de ceux auxquels nous sommes habitués avec un Gide et un Proust " : l’écrivain est seul, et apprend par cœur ce qu’il écrit. Interrogation d’un écrivain occidental mondain, choyé, habitué des dîners en ville, sur l’écrivain souterrain qui doit cacher jusqu’à son activité littéraire. Alexandre Soljenitsyne explique donc comment il a exercé sa mémoire :

" A l’âge de 18-19 ans, je voulais écrire sur la Révolution russe : j’ai commencé à écrire quelques épisodes d’Août 14 mais les circonstances de la vie — la guerre, la prison, le camp — m’ont empêché de continuer : je n’avais plus de sources. Je devais faire autre chose, changer de thème. J’ai écrit des poèmes : c’était facile à mémoriser. Des petits poèmes de vingt lignes notés sur des bouts de papier, que j’apprenais par cœur et que je brûlais ensuite. A la fin de la période de prison et de camp, j’avais 12 000 lignes en mémoire. Deux fois par mois, je devais répéter ce grand volume de poèmes pendant dix jours.[...] J’avais un chapelet : chaque grain représentait un poème ; je le portais dans mon gant. Si on trouvait ce chapelet pendant la fouille, je disais prier : on ne faisait pas attention, ce n’était pas une arme ! "

L’écrivain parle avec aisance, et raconte avec simplicité une histoire qui paraît à maints égards incroyable pour l’occidental. Modeste, Alexandre Soljenitsyne semble dire que tout le monde est capable d’un tel effort, que lui-même étant étudiant n’imaginait " pas toutes les capacités de la mémoire " et que " l’homme sous-estime ses nombreuses facultés ". L’assurance avec laquelle il l’affirme donne un poids supplémentaire à ses paroles, et finalement renforce l’admiration que l’on éprouve pour ce tour de force, d’autant plus qu’il est accompli en captivité et qu’il n’est pas sans danger. En effet, l’ancien zek continue son récit par l’anecdote suivante :

" Parfois, on trouvait les bouts de papier sur lesquels j’écrivais : par exemple, Nuits prussiennes qui décrit un combat. J’ai dit : "C’est de Tvardovski."...Ma première rencontre avec lui, en somme ! On m’a demandé : "A quoi cela te sert-il ? — C’est pour exercer ma mémoire... " "

L’écrivain ne se contente pas de raconter l’histoire, il la mime, en interprétant les différents rôles : il prend l’air supérieur et suspicieux du gardien qui interroge le prisonnier sur ce bout de papier écrit, puis imite la réplique mi-soumise, mi-rouée du zek qui se réfugie derrière le célèbre nom du poète Tvardovski et derrière ses paupières abaissées comme un rideau de fer sur le regard malicieux. La voix de Soljenitsyne s’adapte parfaitement aux personnages : sévère pour le gardien, elle minaude quand elle fait parler le zek. Il est vrai que jeune un des rêves de l’écrivain était de devenir acteur…

Nous parlions du regard de l’écrivain. Une précision : quand il se tait, son regard devient vague, quasi absent, mais dès qu’il prend la parole, il s’anime. Pendant le monologue de Pierre Daix, qui ouvre la discussion en racontant Soljenitsyne, le réalisateur cadre à intervalles réguliers l’intéressé, qui fixe Pierre Daix, à la fois attentif et songeur. Il a le même air en écoutant Jean Daniel.

Plusieurs points importants dans le long monologue de Pierre Daix : il fait référence à l’affaire Vlassov, en rappelant qu’Alexandre Soljenitsyne qui s’est porté volontaire pour entrer dans une école d’artillerie après l’invasion de l’URSS par l’Allemagne nazie, a été décoré pour son courage :

" Je le dis car il a été attaqué avec l’histoire Vlassov et on a ‘oublié’ qu’il était un combattant du front. "

Il souligne qu’il " devient écrivain dans un lieu où écrire est impossible et interdit " (au camp) et qu’il apprend par cœur ses premières œuvres. Il compare surtout la situation du dissident soviétique à la sortie du camp de concentration en 1953 à la sienne, quand il a quitté le camp nazi de Mauthausen :

" Quand il sort en 53, ce n’est pas comme nous les anciens déportés des camps hitlériens qui en sortions libres, accueillis par les nôtres... lui en sort comme un malfaiteur, interdit de séjour. "

Même type de comparaison quand il évoque le travail clandestin de l’écrivain, obligé de cacher son activité et de disséminer ses manuscrits, " une clandestinité peut-être encore plus grande que celle de nos écrivains de la Résistance ". Ces paroles sont le signe que les zeks, représentés, ou mieux emblématisés par Alexandre Soljenitsyne, sont reconnus comme des frères en souffrance par les victimes politiques (en dehors des Juifs cependant) du régime nazi, considéré, surtout par la gauche, comme le plus ignoble ayant jamais existé. On peut mesurer ici l’évolution spectaculaire de Pierre Daix — qui reflète celle de nombreux hommes de gauche — depuis les insultes qu’il avait jetées à la figure de David Rousset parce que celui-ci, ayant osé proposer de mener une enquête sur les camps de concentration en URSS, comparait ainsi implicitement les régimes hitlérien et stalinien, depuis même l’époque de sa rédaction de la préface à Une journée, jusqu’aux propos qu’il tient à cette émission d’ "Apostrophes ".

Mais l’émission va bientôt prendre une tournure politique.

 

2. Le tournant de l’émission : l’intervention de Jean Daniel

 

Le rythme de l’émission, jusqu’à présent assez lent, emprunt de respect et d’admiration, et qui ne s’anime un peu que lors du récit d’Alexandre Soljenitsyne, subit une brusque accélération. Bernard Pivot donne la parole à Jean Daniel, dont le téléspectateur avait pu remarquer le front barré de plis et le regard désespéré. La caméra zoome sur le visage douloureux du directeur du Nouvel Observateur, qui, d’une voix quelque peu larmoyante, mais ferme, déclare :

" ... vous avez présenté l’émission comme un événement et je vous en approuve totalement ; j’ajouterais que c’est un événement politique. "

Jean Daniel entraîne l’émission sur le terrain politique. Il commence par regretter l’absence de communistes sur le plateau, car cela eût permis à Soljenitsyne de leur répondre avec des arguments encore plus forts que ceux qu’il avait utilisé lors d’une émission précédente contre son ami écrivain Max-Pol Fouchet. Et puis, si

" Soljenitsyne n’est pas un homme politique, je sais que Soljenitsyne n’aime pas que l’on parle de lui comme d’un personnage politique... [...] mais il y avait ce secret dont il était détenteur, et qu’il devait un jour révéler pour parler au nom de millions de martyrs, sans lequel ils auraient été enfouis à tout jamais dans l’oubli. Il s’agit d’un fait politique, il s’agit de l’injustice, du massacre, de l’incarcération, c’est un fait politique. "

En butte aux menaces du pouvoir, l’écrivain devient un dissident, la littérature devient politique. Par conséquent, Jean Daniel ne peut faire autrement que de considérer attentivement les opinions politiques de l’écrivain, d’autant plus que la lecture de ses livres l’a convaincu que le Russe intervenait " dans notre vie, notre débat, notre réflexion " et que le message " implicite " (et Jean Daniel insiste sur le mot, tant par le ton de sa voix qu’en levant un doigt) émanant de ses récits était " universel ".

Or, Jean Daniel est soucieux : il a appris que Soljenitsyne, à une conférence de presse quarante huit heures auparavant, à laquelle il n’avait pu assister, avait critiqué les accords de Paris et accusé les occidentaux de ne pas défendre la liberté au Vietnam comme au Portugal.

Ces deux pays sont les théâtres d’affrontement de la guerre froide, au moment où l’écrivain est interrogé. La révolution des œillets, accomplie en avril 1974 (juste un an avant l’émission) par le Mouvement des Forces Armées (MFA), renverse le régime du dictateur Salazar le 25. Un gouvernement de coalition est formé, principalement constitué de communistes, socialistes et sociaux-démocrates. Mais l’extrême-gauche et les modérés ne tardent pas à s’opposer : l’antagonisme se développe entre les socialistes (menés par Mario Soares) et les communistes (Cuntal). Le MFA, son conseil de défense et son exécutif militaire s’efforcent de leur côté d’imposer leur prééminence (la présidence est assurée par des militaires plutôt favorables aux communistes). Le 25 avril 1975 (soit quatorze jours après " Apostrophes "), les élections pour l’assemblée constituante doivent avoir lieu. Cependant, le MFA obtient des partis l’engagement que le résultat des élections n’aura aucun effet sur le gouvernement du pays, les députés étant confinés dans leur rôle constitutionnel. Le PC, maître de la rue, et seule force politique sérieusement organisée, contrôle les syndicats ouvriers et la plupart des moyens d’information. Favorisés par le colonel Gonçalves, le président du conseil, les communistes semblent proches de la victoire.

Au Vietnam, les négociations entre le secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger et le Nord-Vietnamien (communiste) Le Duc Tho ont abouti en janvier 1973 aux accords de Paris. Ceux-ci entérinent le cessez-le-feu en vigueur de facto depuis le départ des GI’s fin 1972. Il est accompagné de perspectives de réunification du pays sous contrôle international et après élection ; toutes les forces américaines doivent être évacuées et le gouvernement Thieu (du Sud-Vietnam, soutenu par les Américains), dont les Nord-Vietnamiens avaient longtemps exigé le départ, reste en place pour cette période transitoire. Le Congrès, en 1973, s’engage à venir en aide au Sud-Vietnam, tout en soumettant l’engagement des forces américaines à des règles très précises en excluant le recours à l’armée de conscription. Les accords de Paris, accueillis avec soulagement par une très large part de l’opinion publique américaine et occidentale qui ne croyait pas (plus) à la nécessité de la " croisade anti-communiste " et qui avait été profondément choquée par les photographies de la réalité d’une guerre très dure, marquent une étape importante de la politique de " détente " des Etats-Unis envers le monde communiste, lancée par le voyage du président Richard Nixon en Chine en 1972. Le désengagement des Etats-Unis est de mauvaise augure pour le régime sud-vietnamien qui, s’il a résisté à la grande offensive du Vietcong aux Pâques 1972, ne survit que grâce à l’appui américain. Les Nord-Vietnamiens n’ont jamais fait mystère de leur volonté de réunifier le pays sous leur férule. Le 11 avril 1975, le jour où se déroule l’émission " Apostrophes ", les Nord-Vietnamiens ont lancé une attaque générale contre le régime Thieu depuis quelques semaine, attaque qui débouchera sur l’effondrement du Sud-Vietnam le 30 avril. Le Congrès américain a coupé les fonds et la promesse d’envoyer des bombardiers en cas de nécessité n’a pas été tenue.

Jean Daniel assimile donc l’action d’Alexandre Soljenitsyne contre le pouvoir soviétique et à celle des combattants vietnamiens communistes contre le colonialisme. L’écrivain soviétique a été accueilli et compris par nombre d’hommes de gauche occidentaux comme un allié, car eux aussi soutenaient ou s’engageaient directement dans la lutte contre " d’autres archipels du goulag ", les trois grands " fronts " étant à l’époque le Portugal, le Vietnam et le Chili (où le général Pinochet a pris le pouvoir en 1973).

" Il y a eu les mêmes combats que vous avez menés chez des gens qui n’avaient pas le même génie littéraire, ni la détermination mais ce n’était pas des combats contre le communisme, mais contre le colonialisme, contre le capitalisme et (...) ces combats sont les mêmes que les vôtres, et c’est dans la construction d’un avenir commun que nous, nous voulons intégrer le vôtre. "

D’où la stupeur de Jean Daniel et des journalistes présents à la conférence de presse de l’écrivain, alors qu’ils lui étaient sans doute " tous acquis " affirme le directeur du Nouvel Observateur, lorsqu’ils l’entendent critiquer le comportement des Américains au Vietnam :

" Que vouliez-vous dire quand vous avez dit que les accords de Paris, il était évident qu’ils seraient défaits, et que les Américains... l’Occident n’avait pas fait un bon usage de sa liberté (...) Est-ce qu’il était malhonnête d’en déduire que vous espériez que l’Occident, incarnant les défenseurs de la liberté, aurait dû se montrer plus rigide dans la négociation, et moins conciliant dans l’acceptation des termes des accords et, qu’au fond, il fallait tenir tête davantage aux forces communistes ? "

En réponse à cette question, Alexandre Soljenitsyne confirme la teneur de ses propos tenus lors de sa conférence de presse :

" La guerre au Vietnam, depuis des années, est l’expression d’un communisme dynamique et fort qui tend à élargir son territoire "

A cet instant, la caméra nous montre le visage consterné de Jean Daniel qui commente : " Comme je le craignais, nous ne sommes pas d’accord alors... ". L’écrivain soviétique ne se dit pas partisan que l’Occident aide par les armes les pays menacés par le communisme car chaque pays a son destin et " nous devons nous sauver nous-mêmes ", assimilant pour sa part le combat des dissidents soviétiques à celui de ceux qui luttent contre le communisme dans les autres pays, notamment en Asie. Il s’appuie sur sa connaissance intime de l’expérience soviétique pour juger celle des autres pays communistes. Plus tard dans l’émission, il affirme ainsi, significativement :

" On propose à l’étranger de partir le plus vite possible du Vietnam, de Phnom-Penh, sinon sa sécurité ne pourra plus être garantie. Alors les étrangers partent, c’est-à-dire, les témoins partent ! Partent les gens qui auraient pu voir ce qui se passerait après l’entrée de l’armée victorieuse. Le récit sur les fusillades qui auront lieu, on l’aura dans trente ans, le récit sur combien de millions qui se trouveront encore dans les camps. Je m’appuie sur notre propre expérience ! Je suis cette logique historique que moi j’ose dire : le processus actuel au Vietnam m’est très bien connu, il se passe des choses que je connais, notre révolution de 1917 et notre guerre civile. Alors j’ose dire que mes déclarations sont responsables."

Selon Soljenitsyne, les régimes communistes sont tous " frères ", pour reprendre la propre expression des dirigeants des différents PC, et tous de nature criminelle comme l’est le régime-phare de l’Union soviétique. S’il est un partisan de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, il pointe le drame de ceux pour qui accession à la liberté risque de rimer avec domination communiste :

"  Monsieur Daniel a parlé quelques fois du colonialisme du temps passé. Sans aucun doute, je crois que ce colonialisme était la honte du monde occidental, je vois aussi que le temps du châtiment pour ce temps de colonisation est arrivé, et jamais je n’aurais défendu quelque acte que ce soit d’un pays colonisateur.(...) C’est pourquoi, quand on parle du Vietnam, je comprends bien sûr que l’Indochine ne devait pas être une colonie française, que le départ des Français devait faire partie de cette logique générale de devoir se libérer de ce poids honteux. [ Il évoque la vitesse folle avec lequel le monde évolue et le fait que les Occidentaux n’ont pas eu assez de temps pour " bien " décoloniser.] On a tenu un peu trop longtemps aux colonies et à ce moment-là avait commencé un phénomène terrible : l’expansion des communistes de notre pays, de cette violence, partout. Alors la simple libération du peuple vietnamien n’a pas eu le temps d’avoir lieu : un processus a suivi immédiatement un autre. Les colonialistes à peine partis, une autre force tout de suite arrivait. "

Inutile de préciser que pour Soljenitsyne, cette autre force ne vaut pas mieux que la précédente : elle est même pire.

Nous comprenons mieux ce qui éloigne le dissident de ses admirateurs de gauche occidentaux  : son opposition au pouvoir soviétique procède de son opposition aux régimes communistes dans leur ensemble, quelles que soient les formes qu’ils peuvent prendre ou leurs différends (par exemple entre la Chine et l’URSS). Il juge les systèmes d’un point de vue supérieur au sens où ce qui importe avant tout pour l’homme est la liberté spirituelle, et non les progrès des droits de l’homme. De plus, pour lui, aucun régime n’est pire que le régime communiste et une dictature, malgré tout, est provisoirement acceptable si elle peut empêcher la progression du communisme. Mais si les admirateurs de Soljenitsyne, à qui ont été " révélés " les crimes de l’Union soviétique, acceptent la critique de ce pays, ils n’en deviennent pas pour autant anti-communistes. Au prophétisme de Soljenitsyne sur le futur Vietnam, Jean Daniel répond ainsi :

" C’est vrai qu’il y a en ce moment des femmes, des enfants, des vieillards et moi je le dirai, je l’assume, il y a en effet des gens qui fuient le communisme pour des raisons multiples, l’intoxication, mais la peur, mais le souvenir, et la volonté de ne pas être communiste, pourquoi pas, je le dis et je le regrette [c’est nous qui soulignons -V.H.] Mais avant cela, avant que n’arrivent les camps dont Soljenitsyne n’a qu’une vue prémonitoire et par analogie [son visage exprime le doute -V.H.], dont il n’est pas certain qu’ils arrivent, il y a eu quand même, il faut le rappeler, les bombardements américains [on entend quelqu’un approuver -V.H.] et ces bombardements-là ont déversé (...) sur le Vietnam dix fois plus de bombes que pendant toute la guerre mondiale (...) "

 Jean Daniel met l’accent sur la question cruciale des moyens qu’un régime peut utiliser pour lutter au nom de la liberté. En fait, les deux hommes sont d’accord, mais l’un est plus sensible au danger communiste et l’autre critique envers les Américains. Le journaliste reste attaché au projet de la Révolution qui apporte une plus grande justice entre les hommes, la " liberté, l’égalité et la fraternité " à toute l’humanité. Et le communisme est dans la ligne de ce projet. Sa lecture de l’Archipel du Goulag l’a semble-t-il rendu résolument critique envers l’Union soviétique, mais ne l’a pas convaincu de la nullité du projet communiste. Et il interprète (ou plutôt interprétait) le combat de Soljenitsyne comme une sauvegarde de l’idéal de la Révolution contre les déviations du pouvoir soviétique. Il est donc extrêmement dépité, avoue-t-il, quand au journal télévisé du jour sur la première chaîne, l’écrivain est présenté non " comme le martyr de la Révolution mais comme le prophète de la contre-révolution ".

Alexandre Soljenitsyne répond qu’il ne comprend pas ces termes :

" Je n’aime pas ces termes de révolution, de contre-révolution. L’un et l’autre sont violences. A mes yeux, il n’y a pas de différence : je n’accepte ni l’une ni l’autre, et ce dans n’importe quel pays [...] ce ne sont que des slogans : " Allons tuer les autres ! Cela nous apportera le Bien, ce sera juste ". Il faut améliorer le monde : l’Est, l’Ouest ont chacun leur but, mais on ne doit jamais utiliser les armes pour atteindre ce but. [...] L’époque des révolutions violentes est terminée. Cette époque nous a déjà pris deux siècles mais n’a pas amélioré la situation, dans aucun pays. Au contraire, elle l’a aggravée. "

Jean Daniel est satisfait de cette réponse-là, comme de la position anti-colonialiste de l’écrivain. " Je suis heureux d’entendre cela et de vous avoir donné l’occasion de le dire ".

L’altercation entre les deux directeurs de journaux français est restée dans les mémoires bien que brève et confuse. La caméra alterne le champ/ contre-champ pour montrer tour à tour les protagonistes, rétrécissant le théâtre d’ "Apostrophes " autour de ces deux acteurs. Pierre Daix ne rentrera dans le dialogue que vers la fin de la scène. Bernard Pivot essaie vainement de les arrêter au début, les laisse s’affronter un moment (car, rappelons-le, il veut que " l’on s’apostrophe lors de son émission "), puis intervient plus vigoureusement quand il s’aperçoit qu’Alexandre Soljenitsyne est un peu oublié. L’écrivain assiste, surpris et amusé, à l’altercation.

Celle-ci surgit assez tard dans l’émission ; Jean Daniel a plusieurs fois déjà mis la question du Vietnam et la lutte contre le colonialisme sur la table, Jean d’Ormesson n’a posé que deux questions, une littéraire, et une d’ordre plus général sur ce que l’écrivain pense du monde occidental. Il n’a pas réagi pour l’instant aux propos de son confrère, ce qui étonne un peu. Jean Daniel, évoquant les " mêmes combats " que mènent les anti-colonialistes et les anti-capitalistes que ceux d’Alexandre Soljenitsyne, exprime sa " douleur " de réaliser que l’écrivain est distant d’eux alors que " pendant un an, avec vos œuvres, j’ai vécu avec vous. " L’intéressé allait répondre quand on entend la voix ironique de Jean d’Ormesson : " Mais vous n’avez jamais été au Goulag, Jean Daniel ? ", mettant en doute la validité de l’expression " mêmes combats ". Jean Daniel réagit promptement, scandalisé : " Je n’ai jamais prétendu avoir été au Goulag, je ne peux pas laisser passer ça ! " puis interpelle Jean d’Ormesson sur le Chili et le Portugal : étaient-ce les mêmes combats là-bas, oui ou non ? Ici, le directeur du Figaro répond : " Pas en France ! ", laissant donc supposer qu’il s’accorde avec Jean Daniel pour dire que les luttes des opposants soviétiques sont identiques à celles des opposants chiliens ou portugais (du temps de Salazar). Ce qu’il conteste, c’est l’identité de l’action des intellectuels occidentaux (c’est-à-dire, pour suivre la logique de Jean d’Ormesson, aussi confortablement installés dans leur liberté que dans des " chaises longues ") et d’Alexandre Soljenitsyne (qui a été en prison et au Goulag, et est maintenant exilé pour ses idées) comme des autres opposants, que Jean Daniel semble clamer en faisant notamment référence à l’Indochine, et à la lutte contre le colonialisme et le capitalisme.

Pierre Daix prend la parole pour dire qu’Alexandre Soljenitsyne ne peut tout savoir des débats français sur l’Indochine ou l’Algérie (cela semble être le sens de sa phrase, on ne comprend plus très bien tous les mots, la confusion est à son comble, Bernard Pivot essaie de faire la loi). Jean Daniel finit par bouder : " Il n’a manifestement que des amis, et moi je prétends être plus proche sur certains plans... et alors là-dessus Pierre Daix vous me décevez ". Seconde déception de la soirée ! Bernard Pivot insiste pour qu’Alexandre Soljenitsyne ait la parole et finit par prendre le dessus, même si Jean Daniel poursuit un peu : " Le débat vaut qu’on le prolonge... ". L’écrivain russe, riant, entoure l’animateur de son bras et le console de son impuissance en utilisant l’image de la personne qui tente d’enfoncer un ballon dans l’eau qui émerge à chaque fois. L’atmosphère se détend.

Evidemment, aucun débat n’a eu lieu entre les deux Français. Une des divergences que met en évidence cette polémique est le jugement sur la pertinence du regard d’Alexandre Soljenitsyne sur l’Occident. Jean Daniel préfère mettre les opinions de l’écrivain russe sur le Vietnam — différentes des siennes, ce qui le gêne car il voudrait l’admirer inconditionnellement — sur le compte d’un manque d’informations. C’est aussi le sens de l’unique intervention de Gilles Lapouge (collaborateur de Bernard Pivot) qui cite un autre dissident, Andreï Siniavski :

" A propos non pas du Vietnam, mais du Chili, Siniavski a répondu : ‘Ecoutez, je ne dirai rien sur le Chili parce que je ne sais rien ce qui se passe au Chili.’ [Il ajoute que les Occidentaux ont pu avoir le même raisonnement à propos de l’URSS, puis après l’approbation exprimée par Pierre Daix :] Dans les deux cas, il y a la même distance, la même difficulté d’information. "

Ici, Gilles Lapouge reprend le cliché du " on ne pouvait pas savoir ", encore vivace à l’époque et dont Pierre Rigoulot, dans son livre Les paupières lourdes, les Français face au Goulag, a depuis montré la fausseté. Jean d’Ormesson prétend lui au contraire que ce dissident soviétique-là comprend bien l’Occident. Jean Daniel voudrait qu’Alexandre Soljenitsyne avoue des doutes sur sa connaissance, mais celui-ci persiste dans son opinion. S’il reconnaît aisément que son but n’est pas l’étude de l’Occident, et que sa connaissance de ce monde-là n’est en rien comparable à celle qu’il a de " l’Orient ", où il situe la Russie — cela l’empêche pas de donner son opinion sur le sujet dès qu’on la lui demande :

" Votre société fait que tout le monde peut s’exprimer, les correspondants écrivent, les écrivains font leur travail librement. Le résultat est que vous êtes sous la lumière comme dans ce studio. Dans l’Orient, on ne voit rien : c’est pourquoi l’éloignement en France a toujours de l’importance, ainsi que l’absence d’expérience personnelle. "

C’est après que l’écrivain évoque la faute de l’Occident, le colonialisme, ce qui rassure en partie Jean Daniel : " Je ne regrette pas de vous avoir posé ces questions tout de même... " sourit-il.

Alexandre Soljenitsyne insiste sur le fait qu’il est d’abord et avant tout un écrivain russe : " mon destin est lié à mon pays (...) Je consacrerai le reste de ma vie à écrire sur mon pays. " Mais les journalistes le sollicitent sans cesse sur les événements importants de l’actualité politique, et si son but est la littérature et s’il fait de son mieux pour échapper à la presse, il ne peut s’empêcher de répondre par une sorte de devoir intérieur, car, ainsi qu’il le dit : " Dans ce monde, tout est lié. " Les divers théâtres d’affrontement de la guerre froide ne peut laisser indifférent celui qui s’est frotté aux dirigeants d’une des deux " Superpuissances ". Ainsi, l’émission " Apostrophes " ne fait-elle pas vraiment exception, puisqu’elle a largement abordé les thèmes politiques internationaux.

Le prétexte de la venue d’Alexandre Soljenitsyne sur le plateau de l’émission est tout de même la sortie du Chêne et le Veau ; or, seul Georges Nivat pose une question sur le livre. Il est ainsi dans son rôle : on peut penser que Bernard Pivot l’a invité pour cela. Enfin, à la fin de l’émission, deux questions abordent le sujet de la Russie soviétique actuelle, la situation de ses dissidents à partir de ce qu’en dit l’exilé dans son livre. Sept mille sont internés dans des hôpitaux psychiatriques, on les " pique avec des médicaments qui détruisent le cerveau " au moment même où a lieu l’émission, explique l’écrivain. Là Jean Daniel cite le nom du mathématicien Leonid Plioutch : " Je vous remercie de m’avoir rappelé ce nom : heureusement parfois nous les connaissons, ainsi nous pouvons en parler ", approuve le Russe. Il est intéressant de noter que suite à cela, Jean Daniel précise que Leonid Plioutch, dont il voulait que le nom soit cité ce soir-là, " a fait savoir qu’il était resté socialiste ". Lui. Le fossé entre Alexandre Soljenitsyne et Jean Daniel éclate quand celui-ci lui demande si la production industrielle influence l’état moderne du peuple russe. La réponse de l’écrivain mérité d’être citée in extenso :

" Vous avez dit que je vous ai déçu, mais je dois vous avouer que vous aussi me décevez avec cette question : on a commis beaucoup de fautes dans l’histoire depuis le XVIIème parce qu’une attention particulière a été accordée à la compréhension de la distribution et de l’utilisation des biens matériels ; on pensait qu’à partir du moment où l’on aurait rassasié chacun et fait un partage juste, on aurait le bonheur, le paradis sur Terre. Tout l’esprit de mon Archipel consiste à montrer que ceux qui étaient privés non seulement de nourriture, de vêtements mais même de l’espérance de vivre, ces gens d’un seul coup subissaient une élévation spirituelle. Une de mes opinions sur l’Occident est que vous êtes surchargés de biens, vous marchez sur les biens matériels. Les gens perdent leurs forces spirituelles, ils s’appauvrissent spirituellement. "

Alexandre Soljenitsyne se situe à l’opposé d’une vision socialiste voire libérale du monde, vision matérialiste où l’homme sans Dieu entreprend de réaliser son bonheur par le bien-être économique et la justice sociale. De ce point de vue, il est aussi critique avec le système capitaliste en vigueur en Occident qu’avec celui qui sévit en URSS. Dans les deux, l’économie prime et promet le salut de l’homme, salut qui, pour le dissident, ne peut provenir que de Dieu.

 

3. Les réactions médiatiques

 

Les jours suivants, l’émission de Bernard Pivot provoque des réactions dans la presse, dans la rubrique " Vu à la télévision " ou en début du journal, traité comme un événement politique. C’est le cas notamment du Figaro qui lui consacre toute la page deux, une semaine plus tard, avec entre autres l’éditorial de Raymond Aron et une réflexion du soviétologue Alain Besançon. Le Monde, L’Humanité et L’Express se contentent d’un " vu à la TV ", comme Télérama. Dans Le Nouvel Observateur, Jean Daniel revient sur sa prestation et celle de l’écrivain dans son éditorial du lundi suivant et Maurice Clavel bénéficie d’une tribune d’une page pour donner son opinion, contradictoire de celle du directeur de l’hebdomadaire. Il faut dire que l’émission a été un succès : Jean Daniel affirme que " plus de la moitié des Français qui possèdent un poste de télévision " l’ont regardée ; nous n’avons pas le chiffre exact. L’émission avec Bigeard et Brassens (" Qu’est-ce que l’esprit militaire ? ") le 14 mars 1975, a fait un des meilleurs scores avec six millions de téléspectateurs (avec la méthode du panel). Il est permis de penser que celle avec Soljenitsyne a fait un score, sinon comparable, du moins pas très loin derrière.

La télévision amplifie encore l’effet de masse du succès de l’Archipel du Goulag.

Le point commun à toutes ces critiques est qu’elles se concentrent sur l’intervention de Jean Daniel pour l’interpréter diversement, suivant l’opinion qu’elles ont d’Alexandre Soljenitsyne. L’autre point commun est la description de la personne de l’écrivain qui n’a pas laissé indifférent. Maurice Clavel est sous le charme :

" ... vague et doux est maintenant son visage. On l’eût regardé sans fin. Son sourire, dont on ne sait si notre cœur va se fendre ou se fondre... "

Jean Daniel aussi :

" Si l’on voulait savoir ce que signifie ce mot galvaudé de ‘charisme’, un ascendant qui s’impose dans l’instant, un magnétisme qui accompagne la formulation des idées les plus simples, il n’y avait qu’à regarder Soljenitsyne. "

Raymond Aron parle d’un visage et d’un regard illuminés par " un message de charité, de foi et d’espérance " ; Claude Sarraute, dans Le Monde, évoque le rire de l’écrivain :

" un rire merveilleux. Il ride l’eau bleue, l’eau profonde de son regard, et attentif et absent, qui se glisse, lourdement cerné, de l’un à l’autre, et se pose et se reprend. "

Serge Leyrac (on se souvient qu’il fut le principal journaliste de L’Humanité à batailler dans " l’affaire Soljenitsyne ") le décrit assez péjorativement : " il est arrivé avec son visage étiré et sa barbe bifide, sorti tout droit d’une icône byzantine " (‘bifide’ évoquant à l’oreille le désagréable ‘perfide’). Et Jean-Luc Douin, dans Télérama, lui trouve des " traits pachydermiques " (sic), tout en évoquant plus bas ce " géant à barbe de prophète ".

Beaucoup de ces téléspectateurs sont frappés par le déséquilibre entre la stature du dissident soviétique et celle de ses interlocuteurs.

" Les terribles expériences vécues par Soljenitsyne donnaient à celui-ci un poids d’autant plus lourd que lui-même en tirait moins d’avantages. Rien n’entamait sa modestie ",

écrit Emmanuel Berl, pour qui la barbe de l’écrivain " évoquait tantôt celle de Dostoïevski, tantôt celle de Tolstoï ". Il le qualifie même plus loin de " personnage-colosse ". Raymond Aron et Maurice Clavel reprochent particulièrement à Jean Daniel : d’avoir " abaiss[é] le dialogue au niveau ordinaire des débats partisans " (Aron), et son soupir "déplorant en cette émission l’absence de ses ‘camarades communistes’ " (Clavel). Pour Alain Besançon, " l’interview télévisée de Soljenitsyne manifestait entre lui et certains de ses interlocuteurs une profonde dénivellation [naturelle, mais] aggravée d’incompréhension. " Jean Daniel lui-même est conscient d’avoir joué " un rôle ingrat " en s’imposant de questionner l’écrivain sur le Vietnam. Cependant Maurice Clavel concède au directeur du Nouvel Observateur d’avoir " peut-être sauvé l’émission (...) il était dangereux qu’elle se bornât à des regards extatiques et à des questions de courriéristes. " Claude Sarraute, dont le propos consiste essentiellement à résumer "Apostrophes ", laisse deviner une empathie avec l’attitude de Jean Daniel : ses " inquiétudes et [ses] réserves reflétaient celles d’une grande partie de l’opinion ".  Jean-Luc Douin va plus loin et a cru constater " que les efforts de Jean Daniel pour ébranler les énormes certitudes de Soljenitsyne semblaient parfois près de réussir. "

Serge Leyrac, de L’Humanité, critique le contenu de l’émission, notamment le fait qu’elle s’occupât avant tout de politique, comme l’année précédente, (" En ce qui concerne la littérature, et c’est normal, elle fut vite jetée aux orties ") et la forme : " La règle du jeu de l’émission voulait que chacun des présents posât une question, à charge pour Soljenitsyne de répandre la bonne parole. " Cependant, les propos si " outrancièrement réactionnaires " de l’écrivain firent voler en éclat " l’urbanité " des échanges et Leyrac de se féliciter des questions d’un Jean Daniel embarrassé : " L’affaire ne prit sans doute pas la tournure désirée par ses promoteurs lorsque Soljenitsyne fut amené à parler du Portugal et du Vietnam. "

Serge Leyrac reprend en fait les propos qu’a tenus l’écrivain lors de la conférence de presse la veille de l’émission, sa critique des accords de Paris, ainsi que son pronostic sombre sur l’avenir du Portugal. A ses yeux, Alexandre Soljenitsyne défend le régime du Sud-Vietnam,

" entendez par là le régime de Thieu, avec ses 200.000 prisonniers politiques, ses ‘cages à tigre’ avec toute la misère, la corruption, les destructions, la violence qui sont le fondement de sa survie "

commente le journaliste, qui dénonce chez l’écrivain le peu de cas qu’il fait des prisonniers du dictateur portugais Salazar, qui recouvrent enfin, avec tout le peuple, leur liberté — " mais n’étaient-ils pas des communistes ? ", s’interroge-t-il. On peut lui reprocher la même chose : il proteste de ce que " Apostrophes " ne fût qu’une

" continuité surtout dans la lutte contre le socialisme, et partant contre le premier pays où, au prix de bien des tourments, des difficultés, des fautes, mêmes, il s’est édifié "

et que tous

" les présents parlèrent de l’Union Soviétique comme d’un univers qui n’aurait été que répression. On faisait comme si c’était une vérité évidente, qu’il n’était nul besoin, de l’établir, d’en discuter."

Il reprend l’argument désormais classique des communistes selon lequel les violations de la légalité socialiste ont été dénoncées et condamnées par le XXème congrès du PCUS qui y mit fin. Mensonge enfin quand il affirme qu’une des " escroqueries " de l’émission est d’avoir donné à " croire que, Soljenitsyne exception, l’Union soviétique n’avait pas d’écrivain qui comptât, qu’elle n’était qu’un désert, sinon un cimetière littéraire. "

Mais contrairement à ce que suggère Leyrac, les défenseurs (et admirateurs) de Soljenitsyne ne le suivent pas inconditionnellement, en ce qui concerne le Chili et le Portugal. Même si Raymond Aron critique vertement l’attitude de Jean Daniel, il assure que les jugements de Soljenitsyne à ce sujet

" appellent la discussion et l’exilé se trompe peut-être. Le régime de Salazar a laissé une population de plus de 50% analphabète ; les généraux chiliens usent et abusent de la répression et de la torture ".

Il est vrai que les craintes de l’écrivain qu’un régime totalitaire ne s’installe au Portugal en raison d’une démocratie faible se sont avérées inutiles et qu’il a sous-estimé la force morale que peut receler un régime démocratique. Cependant, le peuple portugais est redevable de cette heureuse issue à Mario Suares, le leader socialiste, qui a su s’opposer courageusement aux communistes.

Mais il est vain, poursuit Raymond Aron, de demander à Alexandre Soljenitsyne d’avoir des opinions politiques et de le ramener au niveau des débats partisans, lui qui " n’est pas un homme politique, même si ses propos, ses œuvres, sa vie constituent des réalités politiques ". Alain Besançon renchérit :

" Au surplus Soljenitsyne n’est pas et ne veut pas être un professionnel de la politique. Il est un écrivain, un homme et son influence s’exerce plus par ce qu’il est que par ses idées. "

Parce que son engagement est avant tout d’essence spirituelle, qu’il puise ses forces et sa foi dans la souffrance, dans un combat qui risque " le long voyage à travers l’institution concentrationnaire " (Aron), la question de savoir si en Occident des gens mènent le même combat est " indécente ".

" Entre celui qu’obsèdent l’unité de la gauche et le souci de coopérer avec ses ‘camarades communistes’ et le Zek, la partie n’est pas égale. "

Alain Besançon cite l’écrivain lors de la conférence de presse : " Le rassasié ne comprend pas l’affamé " et commente ainsi :

" C’est un trait de l’humaine nature et Soljenitsyne n’en faisait grief à personne. Il semble que ce refus de comprendre tienne à deux ordres de circonstances. La première est la réaction spontanée de l’homme devant l’inquiétant et l’atroce. Il se protège en tâchant de recomposer la surface lisse et rassurante d’un réel familier que l’intrusion d’une vérité désagréable venue du dehors a dérangé. (...) [l’autre circonstance est que] nous avons le plus grand mal à imaginer ce dont nous n’avons pas l’expérience. "

On retrouve cette idée de l’incommensurabilité des expériences, le décalage entre les protagonistes dans l’article d’Emmanuel Berl, un décalage qui s’imprime jusque dans leur façon d’être : " Son visage restait impassible, il parlait russe, sans hausser jamais le ton — faisant paraître emphatiques les autres, à commencer par Jean Daniel ".

Maurice Clavel, quoi que moins sévère avec le directeur du Nouvel Observateur, se situe dans la ligne des deux précédents. Certes,

" il est des points où nous devons ouvrir les yeux de Soljenitsyne [mais justement] cette grande mission exclut que nous abaissions nos paupières sur un seul crime du camp socialiste. Si nous couvrons un seul Goulag de ce côté-là, pourquoi nous croirait-il sur les autres, sur les fascismes de l’Occident ? "

Or Maurice Clavel est beaucoup moins sûr que Jean Daniel qu’il faille se réjouir du régime qui surgira au Vietnam si Thieu est défait. Lui ne prend pas à la légère la prédiction d’Alexandre Soljenitsyne sur les camps de concentration qui ne manqueront pas de couvrir le territoire " libéré " par les communistes. Il est sensible à la phrase " déjà célèbre " du sociologue Edgar Morin, qu’il cite : " Nous nous battons pour introduire à Saigon le régime que nous voulons chasser de Prague ". Il ne sait pas trop quoi penser de tout cela, doute de la validité de ses engagements, de ceux de la gauche d’une manière générale, qui, par souci de son unité, a trop cru devoir couvrir des crimes : " déjà des millions de spectres nous le reprochent ". Pour Maurice Clavel, être à gauche ne constitue pas un certificat de moralité. Seul celui qui paie de sa personne est crédible dans son combat — d’où sa crainte qu’Alexandre Soljenitsyne, maintenant en sécurité en Occident, ne puisse plus les aider et continuer à changer le monde comme il l’a fait :

" C’est qu’il aura du mal — mal précieux, légitime — à s’ériger en conscience universelle abstraite jugeant (...) tous les crimes de l’univers d’un point de la Suisse. "

Il semble pour Clavel que cette émission " Apostrophes " constitue un des derniers actes du dissident susceptibles d’agir sur la conscience de ses interlocuteurs, parce qu’il bénéficie encore de l’auréole du combattant qui a risqué sa vie et qui lui permet de porter un regard neuf et vrai sur l’Occident.

Maurice Clavel est sensible à cette vision du colonialisme comme péché non encore expié. L’origine " anti-spirituelle " du capitalisme et des mécanismes de l’inflation se dévoile dans la course à la consommation, pour " non seulement assouvir ses désirs mais aussi pour la nouveauté en elle-même ". Il reproche à Jean Daniel d’avoir conclu l’exposé de l’écrivain par ces mots, " d’un air entendu et quelque peu docteur : ‘Contradictions du capitalisme’ " et commente :

" Une sorte de bon point à l’élève Soljenitsyne découvrant naïvement l’A.B.C. de notre Savoir ! Daniel interrompait du concret par de l’abstrait, du vivant par du mécanique, une vision fraîche par un slogan éculé, une pensée par une idéologie. "

La dimension religieuse de l’écrivain éclate aux yeux des téléspectateurs. Raymond Aron écrit ainsi :

" Et je crois en dépit de tout [des interventions intempestives de Jean Daniel], que des millions de téléspectateurs ont recueilli son message, message de charité, de foi et d’espérance, qui illuminait le visage et le regard d’un seul. " 

Emmanuel Berl affirme que

" Soljenitsyne (...) a raison de voir le Péché maître de notre humanité délirante. Il n’a pas parlé de Dieu. Mais j’ai bien senti qu’il ne cessait de penser à lui. Et ce personnage-colosse me paraît le prophète annonciateur de la grande vague religieuse dont je suis persuadé, comme Malraux, qu’elle va déferler avant le XXI ème siècle ".

Alain Besançon cependant ne tient pas à ce que le terme de prophète à la manière de Dostoïevski ou de Tolstoï soit accolé à l’écrivain : il

" répudie absolument l’attitude du voyant et du directeur d’âmes. Il ne veut pas conduite ses compatriotes dans un autre monde. Il veut les aider à habiter ce monde-ci en le débarrassant des fictions qui le défigurent. "

Il insiste justement sur la préoccupation centrale de l’écrivain, à savoir la lutte contre le mensonge en chacun qui est à la base de l’oppression idéologique en URSS.

Serge Leyrac lui-même, à sa manière, est frappé par la dimension religieuse du message de l’écrivain, puisque les expressions " voix dévotieuses des participants ", " icône byzantine ", " répandre la bonne parole " viennent sous sa plume.

Jean Daniel parle des " accents du moine-soldat [avec lesquels] il prêche la non-violence " puis de " la douceur d’un apôtre sortant de son icône " de l’exilé.

Le journaliste se félicite de s’être imposé un rôle ingrat, ceci non pour avoir " embarrass[é] quelque peu Soljenitsyne " (Soljenitsyne embarrassé ? Ces deux termes se repoussent ; à aucun moment de l’émission, l’écrivain ne parut embarrassé par les questions de Jean Daniel), mais pour lui avoir " donné l’occasion de préciser sa réflexion, de briser de récentes préventions et d’enrichir son image. " Une action positive que lui reconnaît Maurice Clavel :

" C’est lui et lui seul qui a fait se prononcer Soljenitsyne sur les tares non-soviétiques de notre monde, les nôtres. A ces questions un peu acerbes, mâtinées de sourires un peu gênés, il semble avoir composé un rôle ingrat et modeste, dont les fruits furent grands. "

Ainsi, le dissident a condamné clairement le colonialisme et le capitalisme.

" On pouvait le croire ‘panslave’ : il s’est indigné de l’expansionnisme russe. On l’avait associé aux prêtres réactionnaire  : le voici faisant le procès de l’Eglise. "

Jean Daniel fait ici allusion à la conférence de presse de l’écrivain, notamment en ce qui concerne l’Eglise, dont il ne fut pas question lors de l’" Apostrophes ". Il réalise ce qui le sépare de Soljenitsyne :

" Le pari sur le changement du communisme, sur son adaptation, est considéré au départ comme absurde. La recherche passionnée d’une voie qui concilierait le socialisme et la liberté, seule recherche qui vaille, selon nous, qu’on lui sacrifie son temps ou ses loisirs, devient une piètre illusion. "

Et la position de Soljenitsyne n’est que le résultat de " l’implacable mécanisme d’un raisonnement broyeur " : ayant vécu le stalinisme dans sa chair, il finit par le découvrir " dans le communisme même. Non dans sa déviation, non dans sa perversion ; mais dans les inéluctables logiques de son application. " Ses plaies deviennent des arguments ; il a des visions. Un peu condescendant, Jean Daniel, qui n’est pas du tout convaincu ; concernant le Portugal, c’est lui qui aura raison :

" Et si je lui dis que, revenant du Portugal, je pense que rien n’est encore joué et qu’il reste une chance d’épargner aux victimes des cinquante années de dictature salazariste d’être domestiquées par un stalinisme sommaire, il hausse les épaules. "

Mais Jean Daniel lui pardonne : il a " l’excuse d’avoir été asphyxi[é] dans un archipel ". Alexandre Soljenitsyne a gardé des séquelles de ses années de camp, on ne peut pas lui demander l’impossible, d’avoir une réflexion large et de renoncer à ses " combien légitimes obsessions ". Le Français reproche au Russe de ne voir que " la branche stalinienne " du chêne et non celles du capitalisme et du colonialisme : ne s’est-il pourtant pas réjoui, au début de son article, de la condamnation sans appel de ces deux dernières branches par l’écrivain ?

Enfin, il s’en prend à l’éditorial de Raymond Aron, que nous avons cité, qui en " arrive à me faire trois procès d’intention dans un seul petit article[.] Alors que je ne sache pas qu’il ait jamais été interné dans un camp. "

A deux reprises, Jean Daniel reviendra sur cette émission. Tout d’abord dans son livre intitulé L’Ere des ruptures, publié en 1979. Il explique en partie son comportement par le fait qu’il est incapable de dévotion : " J’aime admirer. Je ne supporte pas de me courber. " Il se félicite toujours des réponses qu’il a suscitées de l’écrivain, cite la lettre qu’il a reçue à ce propos du philosophe Michel Foucault :

" Sans vous, rien ne se serait passé — pas même ce qu’il y avait eu de grand par moments dans les réponses qu’il vous a faites. Vous l’avez mené à l’essentiel. "

Il se devait de poser ces questions à l’écrivain qui, selon lui, risquait d’être récupéré par " nos pires ennemis ", c’est-à-dire ceux qui ne luttaient pas contre le totalitarisme sous toutes ses formes ou même soutenaient indirectement le fascisme et l’impérialisme (suivant l’argument communiste que le combat antitotalitaire ne peut être que suspect de sympathie avec " l’impérialisme ou le fascisme ".) Jean Daniel raconte son inquiétude, qui grandit lors de la réunion privée avec l’écrivain organisée par ses éditeurs Paul Flamand et Claude Durand du Seuil, à la Maison de l’Amérique latine. Il y découvrit un écrivain qui s’enfonçait

" dans sa solitude, dans son œuvre, dans ses obsessions, creusant sa tranchée personnelle, sourd aux autres bruits du monde, approfondissant sa recherche. Dans cette ascèse, peu lui importait qu’on pût souffrir dans l’univers sous une autre oppression que celle du communisme. "

Un écrivain est un homme qui s’est constitué un " monde à soi, un absolu borné " (Cioran) : c’est ce qui fait sa force. Il n’a pas vocation, contrairement au journaliste, à s’intéresser à tout et à intervenir sur n’importe quel sujet, à n’importe quelle occasion. L’univers de Soljenitsyne est le peuple russe, et sa " traversée du XX ème siècle ", depuis la Révolution de Février (sorte de péché originel) jusqu’à la Russie post-communiste, celle du chaos, en passant évidemment par le régime soviétique, le Goulag et la destruction de l’Eglise orthodoxe. Alors, bien sûr, il a tendance à minimiser les autres dictatures, à ne pas trop les prendre au sérieux (par ex. l’Espagne franquiste ou le Chili de Pinochet). Mais peut-on comparer ces régimes avec l’URSS et les traiter de " totalitaires " ? Ce concept, déjà difficile à définir, perd tout son sens à être ainsi abusivement élargi et appliqué à toutes sortes de régimes.

Jean Daniel conclut, condescendant :

" Il était la mémoire d’un peuple. Il aurait fallu ne rien lui demander d’autre. "

On veut bien qu’Alexandre Soljenitsyne critique le régime soviétique qui l’a fait souffrir, mais qu’il se tienne tranquille maintenant qu’il est libre, semble penser Jean Daniel, s’apercevant que l’exilé ne croit pas en un socialisme qui ne serait pas une " barbarie ". Pourtant, la Russie soviétique a joué un rôle majeur dans l’histoire du XX ème siècle (au point que la chute du mur de Berlin marque symboliquement sa fin), et l’écrivain-dissident est amené à s’intéresser et à parler de la politique internationale. Et finalement, l’émission terminée, le journaliste est en partie rassuré sur les idées de l’écrivain. Il a donc bien fait d’y participer. Sur le plateau, il avait révélé qu’il avait hésité à venir. Dans L’Ere des ruptures, il nous apprend les réserves de ses amis : Jean-Marie Domenach, directeur de la revue Esprit (éditée par Le Seuil), n’aimerait pas être à sa place ; Jean Catala observe en souriant " qu’il n’y avait pas lieu d’espérer qu’un totalitarisme puisse produire autre chose que des esprits eux-mêmes totalitaires "(sic). Un an auparavant, Edgar Morin l’avait assuré de son soutien lors de " l’affaire Soljenitsyne " et l’avait prévenu : " Ca va cogner de tous côtés sur toi. Il faut que tu t’armes jusqu’au blindage. Il faut que tu continues, mais ce sera de plus en plus dur. " K.S. Karol et Max Gallo (envoyés en mission par Claude Durand) finissent par le persuader d’accepter l’invitation en lui montrant que lui, défenseur connu de l’écrivain, aura du poids pour faire comprendre à Soljenitsyne " certaines réalités ". On ne peut s’empêcher de voir de la pusillanimité dans cette incapacité de recevoir pleinement le message du dissident. De plus, les intellectuels ne réalisent pas la différence d’envergure entre eux et Soljenitsyne qui frappera beaucoup lors d’ "Apostrophes ". Eux se retrouvent empêtrés dans les volontés contradictoires de lutter contre les totalitarismes et de poursuivre le débat avec leurs amis communistes. Lui n’a de comptes à rendre à personne, il dit ce qui lui semble juste et bon pour sa mission. Comment peuvent-ils penser que l’écrivain ne " pourrait qu’être attentif aux remarques " de Jean Daniel sous prétexte que celui-ci lui a souhaité la bienvenue dans son magazine ? Le lit d’un torrent ne peut être dévié par des cailloux.

Ouvrons les Esquisses d’exil de l’écrivain, publiées en 1998 (mais terminées en 1978) : Jean Daniel est désigné comme " le socialiste " qui est " tendu comme un arc ", remarque-t-il. Et il nomme les " remarques " du journaliste des " attaques ". Dans les souvenirs de l’écrivain, la particulière sympathie qu’il éprouverait pour Jean Daniel, selon les dires de ce dernier, ne transparaît pas. Alexandre Soljenitsyne a une vision plutôt négative de l’émission a posteriori, qui étonne. Il raconte qu’après avoir passé une dure journée à cavaler, c’est " sans énergie " (sic) et avec un " gros mal de tête " qu’il pénètre dans le studio semblable à " des coulisses de cirque ". Beaucoup de monde, le brouhaha domine. Le socialiste est en face de " l’homme de droite, Jean d’Ormesson qui semblait distrait, pas mobilisé pour le débat ; les autres poussaient chacun leur idée. " Jean Daniel était indubitablement impliqué dans ce qu’il disait : cela a plu au dissident. Il se désole de l’altercation entre les deux Français :

" La tête baissée, j’assistai sans intérêt et même avec désespoir à leur controverse, fatigué par leurs empoignades comiques, repoussant parce qu’il fallait bien les attaques du socialiste et résigné à ne jamais déboucher sur un véritable entretien. "

Mais il constate, étonné, que sa prestation a été une réussite : " toutes les opinions concordent sur ce point. " Il découvre que donner de la voix le plus possible n’est pas forcément gage d’efficacité. C’est une loi de la télévision, en effet, que les parle-fort et les énervés passent très mal : le téléspectateur, confortablement installé dans le canapé, se sent agressé.

" Mon calme et mon ironie sans espoir furent justement perçus comme la manière la plus digne de représenter la Russie. "

Jean Daniel dit en substance la même chose quand il écrit :

" Il y eut un moment de médiocrité : celui pendant lequel d’Ormesson et moi-même nous nous étripions, tandis que Soljenitsyne se taisait. "

Il est intéressant de faire un saut dans le temps, et de regarder la dernière émission d’" Apostrophes " du 22 juin 1990 qui fut un florilège de tous les numéros (programmée à 20h50). Pour évoquer celle du 11 avril 1975, Bernard Pivot a invité Jean Daniel et Jean d’Ormesson et les fait assister à leur altercation d’alors, " dont tout le monde se souvient " (comme si cela avait été le moment le plus important de l’émission !), en leur demandant leurs commentaires quinze ans plus tard (et après la chute du mur de Berlin en 1989). Le directeur du Nouvel Observateur resitue l’extrait en expliquant de nouveau ses réticences, le rôle "épouvantable " qui a été le sien, et ajoute :

" Je regrette ce que j’ai dit mais, autant vous le dire, je ne regrette pas ce que je lui ai fait dire [ce qui n’a pas été montré et Daniel le déplore]. Ce qu’il a dit, du fait de la question mal posée et dont certains termes me gênent aujourd’hui, mais ce qu’il a répondu a été essentiel pour son audience dans tous les milieux dans lesquels il avait suscité un trouble. "

Par ses questions, il a " grandi [l’] image " de Soljenitsyne. Jean d’Ormesson d’abord commente la polémique par un de ces traits d’esprit paradoxaux qu’il affectionne :

" Contrairement à Jean Daniel, j’avais complètement oublié l’incident. Et j’avais raison de l’avoir oublié car avoir raison est mauvais pour le caractère. "

Mais à peine Jean Daniel sourit-il, qu’il poursuit, incisif :

" Je crois qu’on ne peut pas comparer le Chili et l’URSS.

— On ne va pas reprendre le débat maintenant ?!

— On ne peut pas comparer Pinochet et Staline.

— Non.

— On ne peut pas, et c’est la seule chose que je disais. "

Etrange mémoire ! Du maigre contenu de l’altercation, on ne pouvait déduire clairement cette opinion de Jean d’Ormesson, même s’il l’avait probablement à l’esprit (c’était une vérité pour la droite à cette époque). Ce qui est intéressant de constater, c’est l’évolution de Jean Daniel qui ne regroupe plus sous le même terme de " totalitarisme " toutes les dictatures, et admet des degrés dans l’oppression et la violence politique. L’URSS stalinienne (celle dont parle Alexandre Soljenitsyne dans l’Archipel) et brejnévienne reste plus criminelle que le Chili de Pinochet.

A lire ces réactions, nous remarquons que le message d’Alexandre Soljenitsyne, s’il n’est pas approuvé dans sa totalité et suscite nombre de réticences, semble néanmoins bien perçu et compris. Sa personnalité impressionne et son passé de zek inspire le respect. Plus d’un an après son expulsion, il continue de prendre une place importante dans les journaux et d’éveiller l’intérêt des Français. Ses livres se vendent très bien. Il est lu, écouté, reconnu. L’émission télévisée à laquelle il a participé a été un succès et le rôle qu’y joua Jean Daniel contribua à l’inscrire dans les mémoires. Pour l’instant, le pari des dirigeants soviétiques (une fois exilé, et en sécurité en Occident, les médias ne prêteraient plus attention à lui) est un échec. Qu’en est-il les années suivantes ? L’écrivain part d’Europe en 1976, pour s’installer " définitivement " dans un coin perdu du Vermont, un Etat du Nord-Est des Etats-Unis, au milieu des arbres, sur un vaste terrain parsemé de cinq ruisseaux qui lui donneront son nom. Il se consacre à l’écriture de la Roue Rouge. Va-t-il garder son charisme, le regard des médias va-t-il évoluer à son endroit ? Comment parle-t-on de Soljenitsyne, à quelles occasions ? L’écrivain est présent, bien entendu, par ses livres. Pendant toute la période de l’exil, il continue de publier. Une occasion de voir si son œuvre dans son ensemble est bien comprise.

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